AU FIL DES HOMELIES

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OU L'AVEZ-VOUS MIS?

 Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (13 mars 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS



Chères Karen et Mélanie, cette question de Jésus arrivant à Béthanie ne s’adresse pas spécialement à vous dans son sens littéral, mais elle nous concerne tous, sans un sens symbolique : « Où l’avez-vous mis ? » Dans notre méditation des évangiles des dimanches précé­dents, nous avons vu le Seigneur en quête de l’homme, à travers la tentation au désert, à travers la lumière de la transfiguration, la résurrection du désir humain à travers la figure de la Samaritaine et la foi comme don à travers le « voir » de l’aveugle-né. Chaque fois, nous avons suivi le désir d’un Dieu qui cherche l’homme. Il vient nous chercher, là où il n’aurait jamais voulu que nous soyons cachés, pour essayer d’échapper à son regard et à sa quête passionnée de l’homme.

 

Et maintenant, dans ce récit de la résurrection de Lazare, Jésus franchit une dernière étape, il constate ce fait étrange à ses yeux, banal pour nous qui sommes quotidiennement les fossoyeurs de notre existence : « Où l’avez-vous mis ? » … il a comme le pressentiment que ce sont les hommes, les autres, qui lui ont dérobé son ami Lazare. « Où l’avez-vous mis ? » C’est comme pour Jésus, les humains passaient leur temps à enterrer leurs frères, comme si Lazare avait été brusquement kidnappé par la société de son temps, par les hommes qui considèrent que leur plus grand devoir et leur plus grande mission, c’est d’enterrer les autres. Et qu’ainsi, par ce procédé de mise au tombeau aussi respectueux que désespérant, Lazare  avait totalement échappé à l’amitié fidèle de Jésus. Jésus pose donc la question quand il arrive au village de Béthanie, là où il allait souvent se reposer et reprendre des forces chez ses amis Lazare, Marthe et Marie.

 

Que signifie donc cette étrange prise de conscience de la part de Jésus qui semble laisser entendre qu’on lui aurait « enlevé » Lazare ? Question mystérieuse qui reviendra sur les lèvres de Marie Madeleine devant le tombeau vide au matin de Pâques : « On a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis ! » Marie arrivant au tombeau fait écho à celle de Jésus arrivant à Béthanie : « Où l’avez-vous mis ? » Dieu est donc plus que jamais à la recherche d’Adam en la personne de son ami Lazare, son ami frappé par la mort.

 

Il est tout aussi important de comprendre une autre chose : avant que Jésus ne monte à Béthanie, nous sommes surpris par un préambule qui fait traîner le récit en longueur : « J’y vais ? Je n’y vais pas ? … » En fait, Jésus doit être touché au plus intime de lui-même par la mort de  Lazare, mais en même temps comme le lui font remarquer les disciples : « Il y a peu de temps, les Juifs voulaient te lapider à Jérusalem, pourquoi retourner à Béthanie qui est à deux pas de la ville, alors que nous avons pris toutes nos précautions pour repasser de l’autre côté du Jourdain et pouvoir continuer à bénéficier sans risque et paisiblement de ton enseignement ? »

 

En fait, dans ce passage, l’hésitation dans le comportement de Jésus ne concerne pas tant la question de Lazare que les conséquences d’un éventuel séjour de Jésus à Béthanie : le fait de s’y rendre risque de constituer une démarche irréversible. Jésus sait bien qu’on a cherché à le lapider, que sa présence totalement indésirable pour le milieu sacerdotal de Jérusalem. S’il y revient, quoi qu’il fasse (ou ne fasse pas), il sera pris dans une souricière. Ce n’est pas que Jésus hésite par peur, mais il veut faire mesurer aux disciples la gravité de cette décision de revenir près de Jérusalem. Il retarde de deux jours la montée, alors qu’il sait fort bien que Lazare risque de mourir, car il sait fort bien que sa décision est pratiquement celle qu’il doit prendre face à sa mort.

 

Et ce récit nous montre tout autant Jésus face à sa propre sa mort, que face à la mort de son ami Lazare. C’est comme si Lazare mort  lui renvoyait par un effet de miroir ce qui va lui arriver. C’est un homme qui, au nom de toute l’humanité manifeste à Jésus le destin qui l’attend : « Voilà où on m’a mis : dans l’abîme de la mort ». D’où la gravité de la décision : quand Jésus d’aller à Béthanie devant le tombeau de son ami Lazare, c’est devant sa propre mort et son propre tombeau qu’il s’avance. Le récit de l’évangile est construit sur un chassé-croisé : quand Lazare va sortir de la mort, Jésus accepte de s’y engouffrer. Les deux mouvements sont inséparables et c’est le geste de Jésus qui est essentiel : la résurrection de son ami n’est qu’une conséquence dans ce chassé-croisé. Thomas que l’on qualifie si volontiers d’incrédule mais qui souvent montre qu’il a du flair, commente sobrement : « Allons-y nous aussi et mourons avec lui ! ». C’est donc le tombeau, le lieu de la mort pour tout homme qui va constituer le point de rencontre, le rendez-vous entre celui qui y va et celui qui en revient. Le moment même de la rencontre est celui où l’un fait face à sa mort et y entre, et l’autre lui tourne le dos pour échapper, littéralement, « il va dehors ».

 

Il s’agit pour Jésus de montrer que son accepta­tion volontaire de la mort, est déjà source de salut pour Lazare et l’arrache à la mort. Voilà tout le suspens de ce récit. Jésus affiche clairement le fait qu’il va affronter la mort ; lorsqu’il arrivera près de la tombe de son ami, il pourra lui dire : « Viens ici dehors ». Lazare commence déjà à ressusciter par la puissance du combat de Jésus faisant face à la mort. Jésus sait qu’il n’y a pas d’autre chemin pour sauver l’homme. Quand Jésus dit : « Je suis la résurrection et la vie », il annonce en fait qu’il lui faudra passer par la mort pour donner en plénitude à tous les hommes la capacité d’entrer dans la vie et de ressusciter.

 

Mais pour l’instant, il en donne un premier indice, un premier signe suffisamment clair de ce qu’il veut nous sauver tous : il commence par la résurrection (provisoire) de son ami Lazare. On assiste donc à une sorte d’échange. Jésus manifeste que maintenant, sa vie est donnée, qu’il risque tout et joue son va-tout pour sauver toute l’humanité. Et en même temps, il peut prier publiquement en disant à son Père : « Père, je sais que Tu m’exauces toujours et c’est pour eux, pour qu’ils croient, que je suis venu ». Vous avez reconnu la prière de Jésus, juste avant le miracle de la résurrection de Lazare.

 

Évidemment, frères et sœurs, cela pose un problème : pourquoi Jésus a-t-il agi comme cela ? Que voulait-il nous dire ? J’en viens donc à la deuxième dimension de ce récit. Le problème de la résurrection était un débat à vif dans la communauté juive de l’époque. Deux solutions faisaient l’objet de débats sans fin et sans solution définitive : selon la première, après la mort il n’y avait plus rien, c’était fini. Cette conviction était soutenue principalement dans le cercle du haut clergé de Jérusalem : pour eux, il n’était pas question d’admettre ni l’immortalité de l’âme, ni la résurrection du corps. On vit, on observe la Torah comme Dieu l’a demandé, on meurt et c’est fini. La deuxième solution, la plus en vogue dans  divers milieux de juifs, notamment pharisiens – et l’évangile prend soin de noter que les Juifs qui entouraient Marie et Marthe pour les consoler, étaient du nombre – proclamait que la résurrection aurait lieu, mais seulement à la fin des temps. “Rendez-vous au point d’orgue”, c’est le schéma que nous avons tous plus ou moins dans la tête. Nous mourons, nous attendons avec patience et à la fin nous nous relèverons tous, nous sortirons de nos tombeaux, la résurrection sera pour plus tard : il suffit d’aller voir les fresques du Jugement dernier que Michel Ange a peintes sur le mur du fond de la chapelle Sixtine ...

 

Jésus ne s’inscrit dans aucune des deux façons de poser le problème. Quand il arrive devant Marthe et Marie, à chacune, il affirme qu’il est, lui, la résurrection et la vie et il pose en conséquence la question que personne n’aurais pus poser à l’époque : « Crois-tu cela ? » Et à un autre mo­ment, il précise davantage : « Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ». Autrement dit, il déplace complètement la réflexion religieuse sur la résurrection. Le problème n’est pas qu’il n’y aurait pas de résurrection, ou qu’elle serait différée à la fin des temps. Jésus affirme clairement que la résurrection commence maintenant. Désormais la résurrection ne se mesure plus en fonction de la seule dimension de ma résurrection individuelle : quand vais-je ressusciter ? Plus tard, car de toute façon quand on me met au tombeau, dans la mort, il n’y a plus de prise sur moi et je suis perdu dans la mort. Mais ici précisément, Jésus dit : « Qui croit en moi, commence à ressusciter ». C’est exactement pour cela, Karen et Mélanie, que vous demandez le baptême. Vous demandez le baptême, non pas pour ressusciter « plus tard », mais pour commencer à ressusciter dès maintenant, dans votre propre existence. Ça ne veut pas dire pour autant que tout ira bien, c’est un autre problème. Mais Jésus veut nous faire découvrir qu’à partir du moment où l’on parle de résurrection, on ne parlera plus de résurrection comme un point final, à la fin des temps, on parle désormais de résurrection au présent : « Qui croit en moi, vivra ». Et quand on vous baptisera dans la nuit de Pâques, c’est bien cette vie-là que vous commencerez à partager avec nous. Car pour les chrétiens, pour l’Église, la foi en la résurrection n’est pas simplement l’attente de la récompense et de la sécurité éternelle, c’est le fait que dès aujourd’hui, chacun d’entre nous com­mence à vivre le mystère de la résurrection, et c’est le paradoxe le plus étonnant, jusque dans notre propre mort.

 

À la question « Où l’avez-vous mis ? », qui signifie au fond : « Vous les hommes que faites-vous de l’homme quand il est mort ? Que faites-vous de votre mort ? », nous ne pouvons répondre qu’en reconnaissant notre impuissance, notre incapacité radicales. Nous n’avons à disposition que des vieux rituels traditionnels pour accompagner le mort, la famille des défunts. Quand les hommes disent à Jésus : « Viens et vois », qu’y a-t-il à voir ? Il n’y a rien à voir, juste un tombeau, une pierre roulée et dedans un cadavre, qui est caché à nos yeux par l’obscurité de la grotte. Et pourtant Jésus dit : « Ce que je vous demande maintenant de voir, ce n’est pas ce qui apparemment se donne à l’extérieur de la mort, mais c’est le travail de ma présence dans votre cœur, par votre foi, cette régénération de votre être par la puissance de ma résurrection ».

Frères et sœurs, et là ce n’est pas seulement Karen et Mélanie, c’est nous tous qui sommes invités à relire notre baptême à la lumière de la résurrection de Lazare : si nous voulons être véritablement des disciples du Christ, nous ne pouvons pas l’être uniquement en fonction de l’avenir, nous le sommes parce que le Christ dans l’initiative qu’il prend de nous rencontrer tous parce qu’il est mort pour tous, le Christ est déjà présent en nous comme germe, comme accomplissement progressif de la puissance de sa résurrection. Nous n’avons pas d’autres raisons d’être chrétiens que d’accepter l’inauguration en nous de la puissance de sa résurrection. Nous ne serons sans doute pas parfaits tous les jours pour manifester en vérité cette plénitude de la résurrection mais le Seigneur ressuscité sait tirer parti de notre faiblesse et de nos limites et il saura faire de nous un peuple de ressuscités, dès maintenant, car s’il est venu au devant de Lazare dans son tombeau, c’est pour inaugurer dans notre histoire la vigueur et la force de sa victoire sur la mort : « Lazare, viens ici, dehors ! »

 
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