AU FIL DES HOMELIES

LA RESURRECTION DE LAZARE

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année A (2 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et Sœurs,
Dans cette trilogie des trois dimanches, la Samaritaine, l’aveugle-né et Lazare, qui sont les trois grands miracles, les trois grands signes que Jésus pose pour manifester sa présence et son salut – même si la Samaritaine n’est pas tout à fait un miracle – chacun de ces grands gestes et de ces grandes révélations se passe dans des endroits bien particuliers, et pour Jean, cela peut paraître étonnant, mais la géographie a de l’importance.
Je vous l’ai dit, la première fois c’était une partie de campagne, la Samaritaine va au puits, dans un endroit sympathique, c’est le lieu des rencontres, d’une certaine liberté de parole ; Jésus y prend son temps avec la Samaritaine. Il lui révèle une première chose, la première révélation de l’identité de Jésus : « Je suis le Messie ». C’est l’ouverture d’un espace pour l’humanité, désormais accompagnée par Celui qui va la guider, la conduire : le Messie, le chef du salut, qui conduit au Royaume.
Deuxième épisode, c’était dimanche dernier, l’aveugle-né. Ça se passe en pleine ville, symbole de la cohue, du mélange, du bruit, de l’agitation. Tout le monde parle, donne son avis, généralement contradictoire, pour nourrir le débat, et cela aboutit à une deuxième révélation quand Jésus dit : « Je suis la Lumière du monde ». Il le manifeste à travers le miracle de la guérison de l’aveugle. Deuxième étape : la lumière.
La troisième manifestation solennelle de Jésus est celle d’aujourd’hui, avec Lazare ; elle ne se passe ni exactement en ville, ni exactement à la campagne, puisqu’on prend soin de souligner que Béthanie est à quinze stades de Jérusalem, soit environ trois kilomètres (1 stade vaut environ 200 mètres). Toujours est-il que là, c’est l’entrée d’un village, un village de banlieue d’une petite ville du Proche Orient, c’est-à-dire – Jérusalem ne fait pas exception – le lieu des tombeaux. Ceux d’entre vous qui sont allés dans un certain nombre de villes du Proche Orient, ont pu remarquer qu’il y a la cité des vivants au centre, ici Jérusalem, et tout autour il y a des cimetières, des tombeaux. On retrouve la même chose à Rome, sur les grands axes qui en partent, il y a une succession de tombeaux.
Ici, Jésus ne va pas dans le village même de Béthanie, Il reste à l’entrée, et Il va y rencontrer Marthe, puis Marie et finalement aller juste devant le tombeau. C’est donc un lieu très ambigu. C’est un lieu fréquenté, car c’est un lieu de passage. Béthanie est sur la route qui va de Jérusalem soit vers Jéricho, soit vers le nord, vers Samarie, le long d’un axe important. Mais surtout, c’est un lieu dans lequel on est proche de la mort parce que l’on est environné de tombeaux. Ici symboliquement, dans l’espace géographique tel qu’on le construisait à l’époque, Jésus vient dans les alentours de Jérusalem qui sont des lieux de tombeaux et de mort. C’est bien une visite ambiguë, que l’on ne fait pas volontiers, mais c’est quand même un lieu précis sur la terre, lieu de contact entre la mort et le monde des vivants, et c’est une obsession dans toutes les civilisations anciennes. Aujourd’hui, nous avons essayé d’éliminer cela par la crémation, comme ça tout est propre, il n’y a pas de lieu de mort, il y a juste une petite urne qui sert vaguement de souvenir. On efface le contact avec la mort, avec le mort, alors qu’à l’inverse à cette époque-là le contact avec la mort est extrêmement poignant et c’est déjà une situation de conflit.
Nous comprenons alors que Jésus ait du mal à y aller. C’est sans doute la véritable réticence de Jésus. Il attend parce qu’Il n’a pas envie de se mettre face à face avec la mort de son ami. Il y a une sorte de résistance intérieure de la part de Jésus et Il ne va pas y aller, comme ça, en sifflant les mains dans les poches. Ce n’est pas possible, Il sait que son ami est mort ; on ne fait pas toujours très volontiers les visites mortuaires, ce n’est pas toujours facile à assumer malgré toute la compassion qu’on peut éprouver. Jésus attend ; le fait qu’Il attende aggrave, si c’est possible, la situation de ce pauvre Lazare qui a été mis au tombeau. Il arrive quand même dans les délais voulus, car vous savez que chez les juifs on fait le deuil pendant sept jours exactement, et là, la vie s’arrête. Quand il y a un deuil dans la tradition juive, pendant quelques jours la vie s’arrête. L’être qui est mort est passé de la vie à la mort, d’une certaine manière on l’a accompagné et il faut revenir à la vie, c’est cela le deuil d’ailleurs, c’est un peu plus intéressant que le « travail du deuil », cette notion moderne qui ne veut rien dire. Je ne vois pas comment on peut travailler son deuil, c’est de la transposition économico-industrielle sur les événements les plus fondamentaux de la vie. Le travail du deuil, cela ne veut rien dire… C’est pour cela qu’il y a tant de monde autour de Marthe et de Marie parce qu’il faut les sortir de là : voilà le deuil, chez les juifs et dans toutes les traditions anciennes. Il faut sortir de la mort dans laquelle la mort de l’un de nos proches nous a entraînés.
On en est là, Jésus arrive au quatrième jour du deuil officiel ; c’est un moment assez tendu et ce que Jésus dit à Marthe et Marie, c’est la troisième confession. Après « Je suis le Messie » et « Je suis la lumière du monde », « Je suis la résurrection et la vie ». Il s’agit donc ici de montrer qu’effectivement Il est la résurrection et la vie.
Se tient alors une scène extraordinaire : nos traductions françaises ont toujours envie de mettre de la pommade sur les mots pour les empêcher de dire exactement la brutalité de la situation, or, cette scène est brutale. Elle l’est déjà par le ton de Jésus, il dit à ces deux pauvres sœurs éplorées, qui sont d’ailleurs ses amies : « Mais ton frère ressuscitera ! » « Oui, au dernier jour… Mais quand même, si tu avais été là, il ne serait pas mort ». Elles le remettent gentiment en place, sans se laisser faire. Jésus arrive là avec une position assez ferme. La plupart du temps, on traduit que Jésus "frémit" quand il arrive devant le tombeau, Il dit : « Où l’avez-vous mis ? » On l’amène devant le tombeau, et on dit : « Jésus frémit ». Pratiquement tous les commentaires disent bien que Jésus aimait beaucoup Lazare, et c’est pour ça que tout autour les juifs disent : « Voyez comme Il l’aimait ! » Pour les auditeurs du récit, ça semble une évidence. Mais "frémir", ça ne veut pas dire cela du tout. C’est une fausse traduction.
En fait, d’une certaine manière, il faut comprendre : « Jésus se mit en colère à l’intérieur de lui-même », car le mot qui est utilisé dans le récit de la guérison de Lazare, est le mot qui sert à décrire les chevaux qui piaffent. « Jésus piaffa de colère intérieurement », c’est exactement cela que ça veut dire. Jésus est comme un cheval qui piaffe, parce qu’Il n’est pas content, et donc Il manifeste, sans manifester, Il est saisi d’une sorte de colère et c’est dit deux fois, ce n’est quand même pas par hasard. Les deux fois, Jésus "frémit" lorsqu’Il est devant et quand on ouvre. La plupart du temps, nous croyons que Jésus n’envisage la mort des hommes que du point de vue de la compassion, c’est-à-dire : "sincères condoléances", c’est "la bougie qui s’éteint", toutes les formules usées qui manifestent la sympathie à l’occasion d’un deuil.
Mais précisément non ! Il ne porte pas le deuil comme les autres, Il le porte dans la colère, et c’est quand même intéressant de voir ça, d’une part parce qu’il est très rare qu’on nous raconte comment Jésus se met en colère, on le voit avec les marchands du temple, de temps en temps contre les pharisiens qui sont des hypocrites, et généralement, ils sont très bien servis. Mais ce n’est pas une colère rentrée avec les pharisiens alors que là, face à la mort, c’est une colère rentrée. Et qu’est-ce que ça veut dire ?
C’est d’une certaine manière la clé de ce récit. C’est parce que Jésus est en colère intérieurement, "piaffe intérieurement", que cela nous révèle exactement son attitude face à la mort. Il voit la mort agir. Il voit les effets de la mort. Il voit que son ami Lazare n’est plus là, mais Il piaffe et Il veut le sortir de là. Il veut manifester à ce moment-là l’intention qu’Il a de faire sortir l’homme de la mort. Il aurait pu l’exprimer, eh bien non ! Il ne va pas l’exprimer par des sentiments, Il va le poser par un acte. Et c’est pour cela qu’Il le sort du tombeau. Il veut montrer que son sentiment d’indignation, de colère, de révolte devant la mort, va faire sortir Lazare du tombeau.
Je voudrais en tirer une première remarque : contrairement à ce que l’on dit, quand on est face à la mort, celle d’un proche, la révolte n’est pas le pire. La plupart du temps, on dit que c’est bien triste mais qu’il faut se résigner… Je vous ai peut-être déjà raconté l’histoire de ce curé qui recevait une maman qui avait perdu son fils de vingt ans, dans un accident de la route, et qui essayait de la consoler en disant : « Ne vous en faites pas, il est bien où il est, il est en train de chanter la louange de Dieu avec les anges, il est parfaitement heureux » ; la dame lui a répondu du tac au tac : « Vous trouvez que c’est une occupation pour un gamin de vingt ans ? » Elle avait parfaitement raison ! Face à la mort, il est normal que nous ayons un sentiment de révolte et de colère intérieure, c’est inévitable. On ne peut pas prendre la mort comme un état de fait – "c’est bien dommage, tant pis". On voit bien ça dans les assemblées d’enterrements, avec tous les conscrits du même âge qui se disent : « Pourvu que ça arrive un peu plus tard pour moi »… Mais ce n’est pas la véritable attitude vis-à-vis de la mort, et c’est pour cela je pense qu’aujourd’hui l’attitude des médecins quand ils veulent lutter contre la mort, peut-être pas avec acharnement – c’est encore un autre problème – et l’effort de la médecine moderne pour lutter contre la mort, sont d’inspiration à la fois humaniste et chrétienne extraordinaire. Lorsqu’on est en face du mystère de la mort, on n’est pas mieux que Jésus et on a un sentiment de révolte, d’indignation et on peut piaffer comme les chevaux, on peut dire intérieurement sa colère, et même parfois la faire subir aux alentours, avec mesure bien entendu ; voilà la première chose.
La deuxième chose, c’est que Jésus n’est pas indigné face à la mort parce qu’elle toucherait uniquement les hommes, même s’Il dit qu’Il va ressusciter Lazare, pour eux, Il le dit pour ceux qui sont là : Il est indigné face à la mort parce que Lui-même est déjà entré dans cette zone de cimetière, dans le domaine de la mort. Sa colère rentrée n’est pas simplement de la compassion pour les autres mais c’est la résistance profonde de cette humanité qu’Il a reçue, qu’Il a prise, qui doit passer par là. C’est certes une indignation, une colère face à la mort des hommes – nous avons toujours l’impression que Jésus domine parfaitement la situation –, mais quand même avec ce sens que Lui-même "va y passer". C’est assez extraordinaire de voir cet aspect de miroir entre Jésus et Lazare. Jésus a entrevu sa mort à travers la mort d’un ami. C’est généralement comme cela que nous aussi nous apprenons ce qu’est la mort. Ici Jésus, avec toute sa richesse de sensibilité, d’humanité, d’intelligence, de sagesse divine, a vu sa propre mort dans la mort de son ami et là encore c’est quelque chose de très important pour nous, car nous-mêmes, nous ne voyons la mort qu’à travers la mort de ceux qui nous sont chers et de ceux qui nous sont proches. On essaie en général d’atténuer la chose et de ne pas y penser trop longtemps, mais il n’empêche que c’est quand même ça le problème. Chacun d’entre nous renvoie à l’autre un certain visage de mort, c’est-à-dire de fragilité radicale, de vulnérabilité. Nous ne sommes pas les maîtres de notre propre vie. Et quand Jésus s’avance vers le tombeau, sa colère, son indignation, d’une certaine manière sa fureur intérieure vont sortir par ces mots tout simples : « Déliez-le et laissez-le aller ».
Jésus à ce moment-là signifie qu’Il ne supporte pas ça pour Lazare, Il ne le veut pas, et lui rend donc sa liberté. Une telle démarche est extraordinaire : Jésus face à la mort d’un ami considère que la seule chose qu’il ait à lui offrir, c’est « déliez-le », « déliez-le de la mort, et laissez-le vivre sa vie ».
Frères et sœurs, quand on est baptisé – c’est pour ça qu’on lisait ce texte dès les origines pour le catéchuménat –, c’est exactement la même expérience que l’on devrait faire : on est plongé dans la mort mais le Christ nous dit : « Je te délie et je te laisse aller ». Au fond, seul Dieu est capable de transformer l’expérience du deuil et de la mort en expérience de liberté. Sachons être les dignes témoins de ce don de Dieu.

 

 
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