AU FIL DES HOMELIES

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L'EGLISE DE LA RESURRECTION

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de Carême – année C (7 avril 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, on ne se représentait peut-être pas à l’époque la mort comme nous nous la représentons aujourd'hui. Nous avons une représentation de la mort enrichie de tout le savoir médical et biologique moderne qui nous permet de comprendre qu’à un certain moment, c'est le cœur qui lâche, c'est le cerveau qui ne marche plus ou bien que ce sont toutes ces misères que nous redoutons tous. On considère donc la mort comme une sorte d’événement interne à notre corps qui fait que nous tombons "biologiquement en panne".

A l'époque, on n’avait évidemment pas du tout cette façon de voir. On avait une façon qui vous paraîtra peut-être étrange mais qui nous permet de mieux comprendre cet Évangile. On considérait que la mort était ce moment où un être vivant, né de la terre comme tous les vivants, retournait à la terre. C’est pour cela que, même si du point de vue scientifique le récit de la Genèse avec Adam qui est pétri de terre nous parait complètement naïf, du point de vue de la profondeur des choses, c’est que l'on savait que le vivant humain surgissait de la terre. Nous sommes terre, nous sommes poussière. On considérait qu'après avoir poussé soit comme les roses, soit comme les épis de blé, à un moment donné, on retournait à la terre. Pour les Anciens, la mort avait quelque chose finalement d’assez naturel. On surgissait de terre, on menait sa vie sur terre, on pouvait regarder tranquillement le ciel, les étoiles, les voisins, les voisines, et puis tout à coup on retournait à la terre.

C'est là que tous les symboles de la mort, tels que les pratiquaient les Anciens, prennent leur vérité. Mourir, c'était à nouveau être enfermé dans la terre. Là où, quand nous étions sur terre, nous pouvions tisser des liens, les services échangés, les bons moments de bonheur partagé, tout d'un coup tout cela s'arrêtait. Nous étions à nouveau ré-enfermés dans cette boîte qui est le tombeau, normalement taillé dans la pierre pour bien montrer qu'on était retourné à la terre. Et au fond, c'est pour cela que la mort était si dramatique. Ces êtres issus de la terre que nous sommes, qui avaient vécu un moment épanouis au soleil et dans la vie de la société, nous étions tout à coup "remis en boîte", ré-enfermés dans les profondeurs de la terre. Dès lors, il n'y avait plus de communication. La terre était le fin fond. Les enfers étaient le sous-sol de la terre comme les garages aujourd'hui dans les immeubles. On était mis dans ce sous-sol des enfers qui n'était pas tellement dangereux ni difficile à vivre, c'était une sorte de congélateur universel. Tout était alors coupé, fini.

Or, c'est ce que pensent les disciples au début. Ils disent : « Si Jésus dit que Lazare dort, c’est qu’il est encore parmi les vivants, sur la terre des vivants ». Mais là, au contraire, Jésus leur dit : « Non, il est mort. J'ai attendu pour vous montrer quelque chose mais il est mort et c'est pour la gloire de Dieu ». Alors, qu’est-ce que Jésus voulait montrer dans cette affaire ? Ceci : si la mort était la rupture et la coupure avec la société des vivants, normalement on ne pouvait pas s'en sortir. Certes, il y avait bien déjà quelques idées qu’un jour Dieu pourrait venir avec ses anges et labourer toute la terre pour en faire ressortir ceux qui étaient prisonniers. Mais en réalité on savait qu’être mort, c'était être coupé de tout, anéanti en revenant à la terre, à la poussière.

Quand Jésus va s’avancer, que va-t-Il montrer ? Une chose très simple mais radicale pour nous, Il va montrer que le pouvoir et la force de vie que le Père lui a donnés sont capables de rétablir le contact avec quelqu'un qui – c’était la théorie à l’époque, au bout de quatre jours – commençait à ne plus avoir tout à fait les capacités de s'en sortir tout seul. Il va renouer, relier le monde des morts dans lequel se trouve Lazare qui commence son séjour en bas. Il va renouer ce lien et le faire revenir au milieu de la société des vivants. Et pour Jésus, c'est véritablement quelque chose de très important car Il veut montrer que la résurrection est possible. C'est cela le miracle de la résurrection de Lazare. C'est pour dire aux disciples : « Je suis venu vous apporter une vie grâce à la mission que le Père m'a confiée. Cette vie va pouvoir renouer par ma force, par mon amour, des liens avec ceux qui apparemment ont été mis aux enfers » – on appelait cela le shéol, l'abîme souterrain coupé de tout. Ainsi Jésus portait toute la puissance de Dieu non seulement sur la terre mais sous la terre, dans le plus mortifère, le plus désespéré de tous les lieux qui est celui de la mort.

Il se passe alors une chose extraordinaire : Jésus essaie d'abord d'éprouver la foi des disciples. Quand Il dit que Lazare est mort, les disciples n'ont pas envie d'y aller, ils sont plutôt réticents. Ils ont des objections car Béthanie, le village de Lazare, est tout près de Jérusalem. Ils disent : « Il y a quelques semaines, on voulait te tuer à Jérusalem et tu veux y retourner ? Tu as envie d'y passer toi aussi ? » Ils y vont donc, si l’on peut dire, en traînant les pieds. Ils n’ont pas envie d'y aller. Et Finalement c'est Thomas, celui qui sera l’incrédule, qui dit : « Bon, fichu pour fichu, on y va et on mourra avec Lui ». Cela ne marque pas nécessairement une très grande lucidité concernant l’attitude de Jésus. Ils ne comprennent pas très bien.

Mais au moment où Jésus arrive près de Béthanie, un tissu de relations va se recréer autour de Lazare. D'abord Jésus qui est là ; ça y est, Il est tout près du corps. Et puis Marthe, Marie, qui supplient pour leur frère : « Si Tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ». Puis Jésus qui s'avance vers le tombeau et qui se met à pleurer. Il se passe dans ce scénario une chose extraordinaire – c’est exactement ce qui se passe dans nos deuils – c’est que se révèle et se réveille tout le tissu des liens d'amitié qui s'était construit entre Jésus, Lazare, ses sœurs et les amis qui étaient là pour les accompagner dans le deuil. Le contexte de la résurrection de Lazare, ce n'est pas simplement Jésus qui arrive comme un homme très puissant ou très extraordinaire, capable de faire des miracles. Non, Il vient se réinsérer dans tout le tissu des liens sociaux et affectifs, dans la compréhension, l'amitié, la foi commune, dans tout ce qu'ils ont vécu en commun. Il commence par ressusciter tout cela. Et c'est là que Jésus choisit le moment pour ressusciter son ami. La résurrection de Lazare est provoquée presque autant par le geste de Jésus qui en est l'initiateur et la force que par le réveil de tous les liens d’amour et d'amitié qui existaient entre Lazare et tous ceux qui sont autour de lui, notamment les plus proches.

Frères et sœurs, comment ne pas être touché par la délicatesse du geste de Jésus. Jésus connaît le poids de la mort, le poids du deuil. Il a observé plusieurs fois des foules, des groupes, des familles qui étaient dans le deuil. C'est comme s’Il voulait leur révéler votre deuil, votre tristesse, ce qui pèse sur votre cœur, tout cela, c'est comme le ferment de la résurrection de vos frères, de votre propre résurrection. On critique souvent l'Église catholique en considérant que c’est un peu le culte des morts, qu’on ne revient à la messe que lorsqu'on a perdu son conjoint etc. Mais sur le fond, c’est quand même autre chose. Dans nos assemblées, on est là pour célébrer le Christ ressuscité mais en même temps pour implorer pour nos frères, pour dire que les liens ne sont pas rompus, qu’il y a quelque chose de plus fort, l'amitié, tout ce que nous avons partagé, tout ce qui nous a constitués les uns les autres par ce tissu de services mutuels, d'amour mutuel, d’échange. Et tout cela, c'est comme le milieu naturel dans lequel Jésus va susciter la résurrection de Lazare.

Frères et sœurs, au moment même où nous avançons vers Pâques, n'oublions jamais cela. Nos morts ne sont jamais seuls. On ne va pas vivre uniquement dans le souvenir et dans la nostalgie de nos défunts. Mais à travers cette manière dont le Christ nous tourne, par la puissance de sa Résurrection vers la vie éternelle, nous sommes invités à inventer une relation nouvelle, une manière nouvelle d'être avec ceux qui nous ont précédés dans la mort et la résurrection. C'est en fait aussi un apprentissage de notre foi en la Résurrection du Christ. La Résurrection du Christ n'est pas un coup de baguette magique. C'est le Christ qui vient renouer tous les liens de ceux qui étaient déjà dans le monde de la mort avec le monde des vivants. Et c'est Lui, comme le point nodal, le point central de cette résurrection, de cet accueil les uns envers les autres, de ce soutien que nous nous apportons les uns aux autres par la prière, par l’intercession, par tout ce qui nous constitue comme croyant.

Alors frères et sœurs, je crois que l'Église a trouvé là une page d'Évangile qui peut nous introduire magnifiquement dans la Semaine Sainte qui commencera la semaine prochaine. La Semaine Sainte, nous allons la fêter avec tous ceux qui d'une façon ou d'une autre sont passés à travers le chemin de la vie pour aller à la mort. Mais ils ne sont pas abandonnés, ils ne nous ont pas oubliés. À condition de bien comprendre que ce n'est pas d’essayer de continuer la relation telle que nous l'avions ici-bas sur la terre mais de laisser le Christ tisser les liens nouveaux. Cette résurrection qu’Il est en train de réaliser dans la vie de chacun de nos défunts et dans la vie de chacun d'entre nous pour que nous soyons vraiment l'Église du Christ, l'Église de la vie et l’Église de la Résurrection. C'est cela que nous voulons partager avec ceux et celles qui sont baptisés. C'est cette immense et magnifique communion par laquelle nous sommes tous appelés à être l’Église de la résurrection. Amen.

 
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