AU FIL DES HOMELIES

Photos

LAZARE, VIENS DEHORS!

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de Carême – année A (29 mars 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Lazare

            Chers frères et sœurs, chers amis,

Je vous souhaite tout d’abord un très bon dimanche malgré les conditions difficiles et malgré nos inquiétudes et difficultés qui semblent grandissantes ; en tout cas, cela n'a pas l'air de s'arranger. Je vous souhaite aussi un bon dimanche parce que c'est un magnifique dimanche de printemps qui devrait nous disposer le cœur à fêter Pâques et on sait déjà que cela ne va pas être si facile ni si simple que cela. Et cependant, l'Église vit de dimanche en dimanche et nous vivons de dimanche en dimanche. Même si on ne peut pas se rassembler dans notre communauté, dans l'église où l’on va habituellement, il n'empêche que c'est le jour du Seigneur. C'est pour cela que depuis l’origine l'Église n'a jamais renoncé au jour du Seigneur. Elle a toujours considéré que c’était un jour qui lui appartenait. Et même si maintenant la pratique du dimanche dans des sociétés plus sécularisées n'est pas toujours aussi évidente qu’auparavant – cela dépend des pays d'ailleurs –, il n'empêche que nous sommes mis au pied du mur. Certes, il y a le coronavirus mais il y a aussi le dimanche qui nous dit la dimension absolument essentielle et profonde de notre vie.

J’aimerais méditer avec vous à partir de ce tableau, un anonyme du XVe siècle, vraisemblablement flamand si l’on en juge par le paysage à peine vallonné. Ce magnifique tableau est une manière originale de traiter la résurrection de Lazare. Je crois qu'il n'a pas d’équivalent. Vous connaissez tous cet épisode de la résurrection de Lazare qui est devenu un des piliers de la liturgie du Carême, surtout quand il y a des catéchumènes à préparer. Il est absolument crucial et fondamental dans l'évangile de Jean et dans notre compréhension de notre relation au Christ en conséquence.

De quoi s’agit-il ? Jésus a des amis en la maison de Béthanie. Il y a là Lazare et ses deux sœurs, Marthe et Marie, qui sont représentées ici avec des costumes magnifiques. L'une d’elles, Marthe sans doute, a une sorte de turban sur la tête. Elle est debout parce qu’elle est toujours active – « Marthe, tu t'agites beaucoup trop ». Et puis à côté, tout près de son frère Lazare qui vient de sortir du tombeau, il y a Marie qui est toujours aux pieds du Seigneur. Il y a le groupe des apôtres et puis, curieusement aussi, la Vierge Marie qui semble s'être invitée à cet épisode de la résurrection de Lazare bien que nous n'en ayons absolument aucune attestation et que cela fasse partie de l'imagination du peintre.

Jésus est à Béthanie comme dans une sorte de camp de base car Jérusalem est à peine à une distance de quatre à cinq kilomètres à pied. Pour Lui qui commence à sentir la difficulté de déjouer le piège des autorités juives, aller dormir le soir à Béthanie chez Lazare et ses sœurs était une sorte de point de sécurité. C'était son confinement à Lui, au moment où Il faisait son enseignement à Jérusalem. Mais les choses commençaient à se gâter et c'est pour cela qu'au début du récit, Jésus s'en va vers le Jourdain, pensant peut-être que cela n'est pas la peine d'aller provoquer inutilement ceux qui voudraient essayer de Le faire taire. Dans cet intervalle où Il est descendu dans la vallée du Jourdain, à trente ou quarante kilomètres de distance, on Lui fait savoir que son ami Lazare est malade, en pensant que vu tous les services que Lui rend la famille, Il pourrait quand même manifester un tout petit peu la reconnaissance du cœur. Mais Jésus ne bouge pas. Les disciples sont scandalisés et Lui disent : « Quand même, vraiment là Tu exagères ! » et cependant Jésus répond : « Lazare dort ». Il ne fait qu’augmenter le paradoxe ; s’il dort, alors ce n'est pas la peine de bouger. « En fait, Je vous le dis clairement : Lazare est mort, mais c'est pour que vous croyiez ».

Cette sorte d'hésitation de Jésus nous choque parce que lorsqu’on a un ami ou un proche malade, on va le voir, on lui offre un livre, des fleurs ou ce que vous voudrez. Mais Jésus ne bouge pas. Ce qui est intéressant, c'est qu'Il amène aussi bien ses disciples que Marthe et Marie à voir la mort en face. Je crois qu'on peut essayer de traiter le problème par tous les moyens, il n'empêche que Jésus leur dit : « Il est mort. Donc, ne croyez pas que Je sois naïf, Je vois la mort en face – en fait Il ne le dit pas expressément mais c'est ce que cela veut dire – et vous, il faut que vous la voyiez aussi en face ». Tout part de là, de ce constat de la mort de Lazare dont Jésus veut utiliser le côté poignant, choquant, terrible du deuil et de la séparation, pour poser à l'homme un certain nombre de questions. Cela dénote déjà pour nous une certaine manière d'envisager notre propre existence. Combien de fois sommes-nous dans le fait d'essayer d’échapper à la fatalité de la mort ? Nous avons peur de voir la mort en face. Cela ne veut pas dire qu'il faut faire des méditations sur le crâne et sur la mort comme cela se pratiquait à une certaine époque chez les trappistes qui, en se croisant dans le couloir, se disaient : « Mon frère, il faut mourir ». Je pense que cela devient là un tout petit peu pathologique – c’est bien du Rancé. Il n'empêche que c'est la réalité. On ne peut pas vivre comme si la mort n'était qu'une échéance lointaine. Elle est là et ce n'est pas la peine de vouloir y échapper. Et Jésus veut dire par là : « Ne M'utilisez pas comme échappatoire à la mort ». C’est donc un réalisme face au mystère de la mort. Si nous avons peur de la mort – et nous avons toutes les raisons d’en avoir peur – cela n'est pas une raison pour nous voiler le visage et ne pas voir les choses en face. Nos amis meurent, cela n'est pas la peine aujourd’hui de nous faire un dessin et nous sommes tous menacés par la mort.

Jésus revient alors de la vallée du Jourdain et il rencontre Marthe qui lui dit : « Seigneur, si Tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Voilà encore des explications pour essayer de nier la mort qui ne sont pas tout à fait du goût de Jésus puisqu'Il réplique : « Ton frère ressuscitera ». Autrement dit : « Ce n'est pas parce qu'il est mort que cela fait s’effondrer le principe même de ma souveraineté sur la mort ». Ensuite se déroule ce merveilleux dialogue où Jésus avance vers le mort, son ami, se met devant la porte du tombeau et pleure. Là, Jésus nous dit : « Je vous ai demandé de ne pas essayer de fuir le regard vrai et radical sur la mort, et Moi Je ne le fuis pas non plus. Comme Je suis l'un d'entre vous, Je suis aussi devant la mort ; J'y suis là et Je pleure ». Autrement dit, nous avons vu Dieu pleurer sur la mort d'un ami. Dieu n'a pas fait la mort mais la mort fait pleurer Dieu. Ce sont des choses que l'on n’ose plus se dire parce qu’à force de voir des millions et des millions d'êtres humains mourir, Dieu devrait aller à l'hôpital psychiatrique ! Non, Il pleure à cause de l'amour vivant sur la terre qu'Il a pour tous les hommes, amour mis en échec par la mort.

Après cela, le cri de Jésus pour appeler son ami : « Lazare, viens dehors ! » n’est pas tout à fait naïf. Il ne dit pas simplement « Ressuscite, redeviens vivant ! » Non, Il dit : « Viens ici dehors ! » Nous sommes le "dehors" de la mort. C'est peut-être difficile à saisir et même à admettre. Nous ne sommes pas le dehors de la mort quand on est confiné, on est en plein dedans ! Nous sommes là véritablement devant une approche du mystère de la mort de l'un des nôtres. Sous la houlette du Christ, nous sommes en dehors de la mort. Tant que nous vivons, nous sommes hors de la mort, donc on ne la veut pas. Quand Jésus dit : « Viens ici dehors ! », Il dit : « Je ne veux pas que tu meures, Je veux que tu sortes de ce lieu de la mort ».

C’est à ce moment-là que se passe la fameuse histoire du mort sorti du tombeau, lié de bandelettes etc. C'est l'image que nous avons tous dans la tête. Mais si j'ai choisi ce tableau-là, rarissime il faut quand même le dire, c’est parce que cela n'est pas tous les jours que l'on voit le problème de la résurrection de Lazare traité de cette façon. Pourquoi ce tableau est-il si extraordinaire ? Pour une chose que vous avez peut-être devinée, c'est que Lazare sort du tombeau et qu’ils sont tous là autour de lui et qu’ils discutent. Évidemment, vous le sentez – c’est le cas de le dire ! –, la discussion n'est pas spécialement agréable. Tous ceux qui sont sur la partie droite du tableau se bouchent le nez. De l'autre côté, ils sont tout près. Tout d'abord les deux sœurs qui aiment Lazare, même s’il sent la mort ; elles sont près de lui et lui disent : « On t'aime bien ! » et puis Jésus est là. Ils ont tous ce que l’on appelle des phylactères, c'est comme les bulles dans les BD ! Ils sont tous en train de dire des paroles mais malheureusement la reproduction du tableau n'a pas une définition suffisante pour permettre de déchiffrer exactement ce qu'ils se disent. Ce que je trouve extraordinaire, c'est que ce tableau nous dit simplement – c’est totalement imaginaire mais c’est tellement vrai ! – que Lazare n'est pas plutôt sorti du tombeau, encore lié dans son linceul, qu'ils organisent un colloque sur la mort. C'est extraordinaire, on peut parler de la mort. Il en est sorti et on peut en parler.

C'est paradoxal mais Jean n’est pas allé jusque-là dans sa méditation et dans son interprétation de cet épisode de la mort de Lazare. Mais qu'est-ce que c'est important pour nous ! Dans la société contemporaine de Jésus, la mort n'est pas un tabou, elle est là tous les jours, comme actuellement chez nous. La mort n'est pas un tabou et on peut en parler. Certes, on n'y comprend pas grand-chose mais il n'empêche qu'on est là autour du mort ressuscité et qu’on a envie de lui dire : « Ecoute Lazare, tu es passé par ce moment de la mort, dis-nous ce qu'il en est ». D'autant plus que cela fait quatre jours qu'il est enterré. Selon les règles du deuil de la tradition juive, normalement on commence à se décomposer, donc le support corporel n'existe plus. C'est assez intéressant parce que cela veut dire que pour les témoins c'est vraiment la résurrection d’un mort. Ce n'est pas la réanimation d’un corps. Son corps était normalement fichu et là, il est reconstitué. Mais le problème n'est pas là, c'est un détail, le problème de fond est celui-ci : qu'est-ce qu’on peut dire de la mort ? C'est pour cela que ce récit est si extraordinaire car il ouvre en creux toutes les proclamations de la résurrection. Et là, le peintre a eu un trait de génie. Il a fait comprendre que pour aborder le mystère même de sa propre mort et de sa résurrection, il faut être passé par le fait que l'homme ou les hommes soient capables de parler vraiment de la mort entre eux. Non pas sur le mode des faire-part ni du langage conventionnel comme on voit dans tous les faire-part de journaux. Mais là, les personnages sont d'une vivacité d'expression de visage, de curiosité, de présence, de reconnaissance absolument extraordinaires. Chacun des visages de ce tableau s’émerveille devant un cadavre à peine sorti de la mort. Cela, c'est la profondeur même, c'est la base de la foi chrétienne.

Frères et sœurs, je pense que l'on peut vraiment rester sur ce tableau, le contempler et le méditer, prier les uns pour les autres, prier pour tous ceux qui sont actuellement dans des moments très difficiles du point de vue de leur santé et de leur survie. Demandons à Dieu qu’il nous donne cette espèce de sens de profondeur qui n'est pas de l’ironie, qui n'est pas de l’humour, qui n'est pas de la distance. Le Christ nous a fait entrer dans ce mystère de la mort et de ce qui peut surgir de cette mort. Et tant que l'on ne s'est pas posé cette question comme cela, on a fait simplement une sorte d'ignorance ou de voile posé sur la cruauté de la mort. On n’a pas vu que Dieu était entré avec ses amis et même ses ennemis qui Le critiquent        pour dire : « Je suis avec vous dans la mort ». D'une certaine manière, on peut dire que ce petit tableau de Lazare est une sorte de préfiguration de la descente aux enfers et de Jésus discutant avec Adam, Eve et tous les autres en leur disant : « Je viens vous chercher ». C'est exactement cela et on est tous là autour de Lazare à nous réjouir de ce que Dieu soit plus fort et vainqueur de la mort.

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public