AU FIL DES HOMELIES

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QU'EST-CE QUE LA VIE ?

2 R 4, 8-37 

(20 mars 1988???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Vers Béthanie 

Q

u'est-ce donc que la vie ?

La plupart du temps, aujourd'hui, lorsque nous parlons de la vie, nous nous référons au langage de la médecine. La vie c'est une sorte d'activité, d'énergie du vivant, un certain potentiel qui se définit par un ensemble de réactions chimiques, physiques, des enchaînements de comportements. C'est ainsi que savoir si un être est en vie ou non revient à détecter avec des appareils électroniques compliqués la courbe de l'électroencéphalogramme. C'est une fonction, une analyse physiologique de la vie, la vie est alors assimilée à une puissance énergétique et vitale.

       Pourtant, dans le monde ancien, la vie était souvent perçue à une autre profondeur, la vie était plus humaine. Elle était essentiellement perçue comme quelque chose de donné. La vie était perçue dans une sorte de radicale fragilité car on savait que, dans le surgissement de la vie comme dans la fin de la vie, les facteurs qui conditionnaient l'un et l'autre étaient des facteurs qui dépassent l'homme C'est l'évidence même. Chacun d'entre nous a reçu la vie. Nous le disons sans y penser. La vie n'est pas une puissance qui se constitue elle-même ; c'est une puissance toujours donnée. Etre un vivant, on ne le peut que par des parents. Et ce n'est pas parce qu'on essaie maintenant de faire cela avec des bidons d'azote liquide que cela avance quelque chose au problème. En réalité, la vie, c'est toujours quelque chose de donné, et par conséquent de reçu.

       Et pour les anciens, cet acte même par lequel les parents donnaient la vie était un don si radical, si essentiel qu'ils ne pouvaient pas s'imaginer une minute que Dieu n'était pas là présent pour faire surgir la vie à travers l'amour de l'homme et de la femme qui s'unissaient l'un à l'autre. Ainsi donc, dans ce monde extrêmement humain de la Bible, la vie c'est presque pour ainsi dire le cadeau à l'état pur. C'est le geste même de la communion. Toute vie n'existe pas toute seule. Toute vie est, de façon permanente, en relation avec le père et la mère qui l'ont donnée.

       C'est peut-être cela qui explique le miracle du prophète Élisée. Ce miracle est extraordinaire à deux titres. Le premier à cause de la naissance de l'enfant. Comment naît cet enfant ? Il naît de l'amour de ses parents, mais il a fallu une intervention spéciale de Dieu par son prophète pour qu'effectivement la vie soit donnée. Qu'y avait-il de particulier chez cet enfant ? C'est qu'il était plus donné qu'un autre. Sa vie était vraiment un cadeau mais au sens le plus radical du terme puisque le mari était âgé et que la femme n'avait pas d'enfant ; alors, la vie elle-même avait été un don de pure gratuité de la part de Dieu. Et d'une certaine manière, la femme qui venait de perdre cet enfant savant bien qu'elle n'avait rien à réclamer. Elle n'avait rien à demander à Dieu : le don avait été gratuit. Si Dieu reprenait l'enfant, dans cette mentalité-là, il n'y avait pas à se plaindre. Pourtant, dans sa foi, elle pressent qu'il faut remettre cet enfant au contact de la source vitale, comme si la vie de l'enfant à elle ne lui appartenait pas, mais qu'il fallait que l'enfant soit revisité par la source réelle de vie qui avait été à l'origine de l'existence de cet enfant. Elle va voir le prophète lui-même. Et Élisée, dans ce geste très simple, enveloppe l'enfant de sa présence. Le miracle, et c'est ce qui fait la grandeur d'Élisée, c'est que, parce qu'il est investi de l'Esprit, parce qu'il est investi de la mission divine, il est comme surabondant de vie et il redonne la vie à l'enfant. Il renouvelle à l'état pur ce qu'est le miracle permanent de la vie comme communion. La vie est si fragile, la vie est quelque chose de si menacé que si elle n'est pas soutenue par le contact immédiat et permanent de Dieu, immédiatement, elle disparaît.

       C'est pour cela qu'il a fallu autant de temps en Israël pour comprendre ce que nous appelons l'immortalité de l'âme. Pour les Israélites, mourir c'était aller loin de Dieu, échapper à cette présence enveloppante et réchauffante qui faisait qu'un vivant reste un vivant. Et par conséquent, si on s'éloignait dans la mort, c'était le shéol, c'était le lieu où Dieu n'allait jamais, c'était la terre inconnue pour Dieu. On mourait et il n'y avait pas de survie possible.

       Dans la nouvelle alliance, le mystère de la vie est vu en parfaite continuité avec cette perspective. C'est pour cela que nous venons de lire, comme prologue à ce dimanche de Lazare, le passage de la prédication de Jésus à Capharnaüm, après la multiplication des pains. Ici, Jésus fait allusion à un autre aspect de la vie. Que faire pour vivre ? Il faut se nourrir, il faut se sustenter, c'est indispensable. Or que dit Jésus ?

       Il dit : "Vous m'avez couru après parce que j'ai multiplié des pains, mais en réalité, désormais, il faudra que dans cet acte de manger le pain à cause de moi, dans cet acte de me manger comme pain, vous fassiez la même expérience de la présence absolue du Dieu qui donne vie." C'est le mystère de l'eucharistie. Dans le geste le plus simple, celui de manger, manger le corps du Christ, va se dévoiler désormais le même mystère que celui qui s'est accompli dans la guérison de l'enfant : la proximité de Dieu qui, se faisant nourriture, se fait don de vie, se fait communion de vie.

       Et c'est pour cela que, pour les chrétiens, célébrer l'eucharistie est encore aujourd'hui l'affirmation la plus nette et la plus forte qui soit de la Résurrection et de leur destinée de ressuscités. Ils affirment là, par ce geste de foi, qu'effectivement, chaque fois qu'ils mangent ce pain, c'est l'œuvre même de la vie de Dieu qui s'accomplit en chacun d'entre nous. C'est une œuvre de vie, de communion de vie de Dieu qui communie à nous pour nous communiquer sa vie.

       Et ultimement, et c'est le mystère de ce dimanche dans lequel nous entrons c'est le mystère même de la résurrection de Lazare. Dans la même ligne, l'épisode de la résurrection de Lazare signifie précisément qu'à partit du moment où Dieu vient visiter l'homme, cette présence de Dieu, cette contiguïté de Dieu et de l'homme symbolisée par la présence du Christ près du tombeau n'a plus aucune limite. Auparavant, la mort signifiait l'éloignement de Dieu : on était loin. Ici, au contraire, à partir du moment où Jésus est parmi nous sur la terre, il fait rayonner cette communion de vie, même sur son ami mort déjà depuis quatre jours.

       C'est tout le mystère de la Pâque qui s'annonce. C'est la Pâque comme acte de communication, de communion dans la vie de Dieu. Alors, vous le comprenez, la vie n'est pas cette activité par laquelle nous nous tenons en mains pour essayer de subsister le plus longtemps possible, la vie n'est pas survie. La vie est don. La vie est purement et simplement ce débordement rayonnant de la présence de Dieu au cœur de notre humanité, au cœur de sa création. Dieu nous reprend à la source. Dieu nous ressaisit à la racine de notre être, et là, Il fait surgir sa vie qui devient notre vie.

       Vous comprenez peut-être mieux pourquoi, quelque deux cents ans plus tard à peine, Irénée a écrit cette phrase magnifique : "La Gloire de Dieu, c'est l'homme vivant !" car effectivement, qu'un homme soit vivant c'est purement et simplement le rayonnement de la gloire de Dieu. Et qu'est-ce que la gloire sinon le rayonnement de la présence vivifiante de Dieu ? Et Irénée a ajouté immédiatement :"Et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu !" Cela veut dire simplement que la destinée ultime de notre vie, ce n'est pas de retenir la vie entre nos mains, de la faire valoir, de la faire durer, mais c'est de nous laisser tellement approcher de Dieu que notre pauvre vie humaine devient comme un charbon ardent au contact de la présence de Dieu. Et c'est cela tout simplement la vision de Dieu, cette présence immédiate de Dieu qui se fait communication et communion de sa vie divine pour nous, en nous, au plus intime de notre vie.

       AMEN


 

 

 
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