AU FIL DES HOMELIES

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ET JÉSUS PLEURA

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (28 mars 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Lazare, viens dehors !

Dans cette page si extraordinairement riche et dense de la résurrection de Lazare, cette page qui nous introduit directement à la Pâque, à la mort et la Résurrection du Christ, dont elle est tout à la fois l'annonce prophétique, le signe avant-coureur et l'événement décisif qui va en déclencher tout le processus je voudrais simplement retenir un trait. Vous l'avez entendu : c'est en connaissance de cause que Jésus, averti de la maladie de son ami, laisse passer quelques jours jusqu'à ce que Lazare soit mort. Et Il proclame : "cette mort est pour la gloire de Dieu". Et encore Il dit à ses disciples : "Je me réjouis de n'avoir pas été là, afin que vous croyiez". Et quand il rencontre Marthe, Jésus lui dit : "Je suis la Résurrection et la Vie", Il n'y avait donc aucun doute, Jésus savait qu'Il venait pour arracher son ami Lazare à la puissance de la mort et lui rendre la vie, alors, nous pouvons nous demander, puisqu'Il savait qu'Il allait ressusciter Lazare, pourquoi Jésus en s'approchant de son tombeau, a-t-il pleuré ? Pourquoi Jésus a-t-Il frémi d'émotion ? Pourquoi a-t-Il été bouleversé intérieurement ? L'évangéliste nous rapporte avec soin tous ces détails. Dire que Jésus a fait semblant de pleurer, qu'Il a fait semblant d'être un homme et d'avoir des sentiments humains, vous le sentez, c'est proprement un blasphème, car c'est nier la vérité de l'Incarnation du Christ. Non, Jésus n'a pas fait semblant, Il est vraiment homme, totalement homme, en tout semblable à ses frères. Ce ne serait pas non plus une solution, comme le font parfois les exégètes ou les théologiens, que d'essayer de discerner dans la psychologie de Jésus quelle est la part divine et la part humaine, quel est le pourcentage de certitude et le pourcentage de sensibilité humaine qui partagent son cœur. Ceci est compliqué et, finalement ne nous conduit à rien. Je crois qu'il faut aller plus profond, jusqu'au mystère même de l'être du Christ que nous révèlent ces larmes de Jésus. Jésus a vraiment pleuré, comme Jésus a vraiment eu faim et soif comme Jésus a vraiment souffert.

D'ailleurs, frères et sœurs, ce n'est pas seulement devant la mort de Lazare que Jésus a pleuré en vérité, mais également devant sa propre mort à Gethsémani. Et pourtant il savait que cette mort n'est qu'un passage vers la Résurrection, un passage de ce monde à son Père, une descente au tombeau pour en ressurgir vivant au matin de Pâques. Devant sa propre mort, Jésus a été en agonie, Il a été troublé jusqu'au plus profond de son âme : "mon âme est triste jusqu'à la mort", dira-t-Il à ses disciples. Et Il s'est effondré de tout son long devant son Père, la face contre terre, en criant :"Père, si c'est possible, que cette Heure passe loin de moi". Ce n'est pas pour faire semblant que Jésus a agi ainsi et des gouttes de sang ont coulé sur son visage.

Jésus qui était Dieu, Dieu en personne, a voulu, nous dit saint Paul, s'anéantir pour prendre notre condition d'esclaves. Ce n'est pas là une manière de dire, ce n'est pas une manière de faire. Non, Jésus, le Fils de Dieu, Dieu Lui-même, s'est volontairement anéanti pour se faire en tout semblable à nous. Et cela, Il l'a fait comme nous le disons chaque dimanche dans le Credo : "pour nous, les hommes et pour notre salut". Toute l'humanité du Christ, tous les actes humains du Christ s'expliquent ainsi : Jésus s'est fait homme pour nous sauver, et il n'y avait pour Lui qu'un seul moyen de nous sauver, c'était au plus fort de son cœur divin, dans toute la puissance débordante de sa tendresse et de sa douceur, de s'incorporer à notre condition humaine, d'en épouser jusqu'au fond toutes les dimensions. Si Jésus a pleuré, c'est parce qu'Il a pris sur Lui toutes nos douleurs, tous nos pleurs, toutes nos tristesses, tous nos désarrois, toutes ces occasions où nous-mêmes, nous sommes submergés par la tristesse, la crainte et la peur, par l'angoisse, la souffrance et la désolation devant le malheur des êtres chers. Oui, tout cela Jésus l'a vécu intensément, totalement, sans aucune réserve, Jésus a pris sur Lui toute la douleur des hommes, parce que c'était le seul moyen de nous guérir de nos douleurs et de nos larmes, c'était le seul moyen de porter le salut au cœur de nos souffrances. Jésus, précisément parce qu'Il est Dieu, ne pouvait pas, ne voulait pas guérir nos souffrances et nos larmes comme du dehors, simplement en les essuyant de sa main. Il ne pouvait, il ne voulait guérir nos larmes que par ses propres larmes, en pleurant du plus profond de son cœur avec nous. De la même manière, Jésus ne pouvait nous sauver de la mort, nous guérir de la mort qu'en partageant notre mort, en s'enfonçant dans les profondeurs ténébreuses du tombeau et c'est pour cela que Jésus a connu cette agonie de Gethsémani, c'est pour cela que Jésus a connu ce désarroi et cet abandon quand il était sur la croix.

Car le mystère est plus grand encore, non seulement, Jésus s'est enfoncé dans nos larmes et nos souffrances, non seulement Jésus s'est enfoncé dans notre mort, mais encore Il a pris sur Lui-même notre péché, cette horreur qu'est le refus d'aimer, cette horreur qu'est le refus de Dieu. Cette fermeture de notre cœur, ce durcissement, toutes ces barrières que nous dressons autour de nous-mêmes, tout cet égoïsme, cette haine, tout cela, Jésus l'a pris sur Lui, Il l'a bu jusqu'au fond de la coupe. Il y a été immergé, submergé par toutes nos haines, par toute cette lie qu'il y a au fond de notre cœur, Il en a été comme imprégné. Jésus s'est fait péché pour nous. Quel mystère ! Et c'est pour cela qu'Il a pu partager même notre abandon, notre déréliction suprême et crier sur la croix : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " Voilà le mystère de l'Incarnation du Christ. Dès lors chercher à comprendre les mécanismes de la psychologie à la fois humaine et divine du Christ est bien dérisoire et tout à fait secondaire. Il suffit que nous nous mettions à genoux, dans une adoration éperdue devant cet amour de Dieu pour nous, cet amour du Christ qui se fait souffrance, qui se fait pleurs, qui se fait mort, qui se fait péché pour nous, afin que nous soyons avec Lui, en Lui, par Lui, joie, vie, résurrection, éternellement.

 

AMEN

 
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