AU FIL DES HOMELIES

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CELUI QUI PASSE EN VOTRE MORT

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année A (8 avril 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Pourra-t-il revivre ?

"Celui qui vit et croit en moi, fût-il mort, vivra, car je suis le Résurrection et la Vie". En relisant cet épisode de l'évangile, il m'est revenu en mémoire une page magnifique d'André Malraux dans un petit essai qui n'a pas fait beaucoup parler de lui, mais qui s'appelait précisément : "Lazare", en référence, je pense à cette page d'évangile. Vous savez que Malraux n'était pas chrétien, mais je crois que, ce jour-là, il a écrit une page tout à fait inspirée et qui peut nous aider à comprendre ce texte. Je vais vous en donner les traits essentiels.

C'est un récit imaginaire, mais qui pourrait bien se produire actuellement dans notre monde et Malraux le situe au cours des essais des gaz nouveaux que les états-majors avaient à leur disposition durant la guerre de 1914-1918. On avait essayé un certain type de gaz que l'on avait envoyé sur un secteur du territoire ennemi. Et au bout de quelques heures, on s'était aperçu que ces gaz avaient des effets particulièrement foudroyants. A ce moment-là, on avait envoyé une petite escouade pour explorer le terrain qui venait d'être ainsi dévasté par les gaz. Et Malraux décrit, dans cette vision absolument terrifiante et saisissante ces hommes qui, munis de leurs masques à gaz et de ces lunettes qui ne les font plus ressembler à des hommes mais à je ne sais quels animaux étrangers, ces hommes dont le visage n'a plus rien d'humain, ces fantômes gantés, casqués, bottés qui s'avancent ainsi dans un univers inconnu et ravagé par un gaz bien plus qu'asphyxiant. En effet, ce sont non seulement les ennemis qui gisent à terre et certains encore éprouvent comme des spasmes et des soubresauts car ils n'en finissent pas de mourir ; mais c'est aussi toute la terre, toute la végétation, tous les animaux, tout ce qui existe, les objets eux-mêmes qui ont été pour ainsi dire dégradés, victimes de ce gaz. Ainsi les hommes de l'escouade qui s'avancent avec précaution dans cet univers atroce sont obligés de faire attention à chaque pas, car l'herbe n'est plus de l'herbe, elle est décomposée, elle est devenue gluante et glissante. Et les arbres n'ont plus figure d'arbres, les feuilles sont suspendues, sans vie, mortes, flasques, dégénérées. Et les hommes eux-mêmes ont la chair à vif, les animaux, eux aussi sont complètement méconnaissables. Ainsi, les hommes s'avancent, médusés. Et le récit ne se termine pas. Ils s'avancent dans cet espace de mort. Et l'on sent leur cœur, progressivement, se pétrifier, se durcir, car ils entrent dans une sorte de mort dont ils ne savent pas le sens. Alors leur apparaît la portée de leur geste : ils ont provoqué la mort, ils ont tué, ils ont réduit à néant. Et l'on ne sait pas ce qui les impressionne le plus, si c'est le mort des hommes à laquelle, à cause de leur cruauté, ils sont déjà habitués, ils sont en temps de guerre, ou bien si c'est cette dégradation totale de l'univers autours d'eux qui devint in univers de mort.

Ce texte me semble très suggestif pour nous faire comprendre ce que signifie cet évangile de Lazare. Dans l'évangile, celui qui s'avance dans le terrain dégradé par la mort, ce n'est pas un homme qui aurait mis un masque et qui n'aurait rien d'humain, c'est le Christ lui-même. Le Christ est comparable aux membres de cette petite escouade, Il s'est avancé sur notre terre et découvre cette terre dévastée et brûlée par le péché et la mort. Nous les humains, nous sommes tellement habitués à vivre comme des asphyxiés, nous sommes tellement habitués à voir autour de nous un monde qui se dégrade, et se défait. Maintenant encore dans notre pays, où jusqu'à maintenant, on avait presque pris l'habitude d'être les complices d'une législation infanticide, voici qu'à propos de l'école libre, nous entrevoyons qu'il est possible de passer au stade suivant, qui est le stade liberticide. Or, tout cela nous y sommes presque habitués, accoutumés, nous vivons complices de la mort, dans un univers de mort. Nous vivons dans un univers qui se dégrade et qui n'a souvent même pas conscience de sa propre dégradation !

Or, le Christ passe au milieu de ce monde et Lui connaît vraiment le visage de mort de ce monde. Quand Il s'avance vers son ami Lazare, Il sait qu'en marchant vers le tombeau, Il s'avance vers la mort, et d'une certaine manière, Il y est déjà, puisque Thomas à déjà prophétisé : "Allons-y nous aussi, et mourons avec Lui ". Il est déjà venu dans cet univers de mort. Il ne faut pas croire qu'Il a attendu le moment de la mort de Lazare pour comprendre ce qu'est la mort, mais au fur et à mesure qu'Il s'avançait dans notre monde, Il voyait "de près" ce monde livré à la mort : Il en voyait toutes les dégradations, toutes les déprédations que nous avions commises par notre péché et notre égoïsme. Et quand Il s'avance ainsi vers le tombeau de Lazare, Il ne fait qu'accomplir un pas de plus sur ce chemin qui doit le conduire ultimement jusqu'à la croix et jusqu'à la descente aux enfers. L'incarnation du Christ est un voyage à travers la mort, un voyage à travers notre mort.

Et ce qui été bouleversant pour le Christ, c'est de voir cette mort gluante, asphyxiante, ténébreuse, s'accrocher à tout ce qui essaie désespérément de survivre grâce aux quelques énergies qui nous restent du don primitif de Dieu au moment de la Création. Et c'est la raison pour laquelle on ne rencontre pas simplement la mort devant le cadavre de son ami Lazare. Vous avez remarqué comment dans cet évangile, la résurrection est racontée en trois versets seulement. Mais avant de ressusciter Lazare Jésus rencontre bien d'autres morts, et notamment Marie et sa sœur Marthe dont la foi est un peu morte lorsqu'elle disent : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort". Elles participent ainsi à ce mouvement de mort et de désespoir en disant au Seigneur : "maintenant, il n'y a plus rien à faire" ! Et c'est peut-être pour cela que Jésus pleure, frémit et sanglote intérieurement, ce n'est pas simplement, même si ce motif est vrai aussi, que Jésus pleure à cause de la mort de son ami Lazare : Il aurait pu pleurer avant, en apprenant la nouvelle, mais Il pleure aussi en voyant que des gens proches de Lui ne croient pas à la Résurrection. Il pleure en voyant comment la mort d'un proche a pu déployer un tel abattement, un tel désespoir dans le cœur de Marthe et de Marie qui n'attendent plus de signe de leur Seigneur. A ce moment-là, Il pose le signe de la Résurrection : "Celui qui croit en Moi, même s'il est mort vivra". En cela même, il dévoile le sens de notre existence de chrétiens. Au moment même où nous voyons le Christ passer dans notre univers de mort, au moment même où nous sommes presque asphyxiés, déjà tout boursouflés par la mort et le péché, difformes, dégradés dans notre être et dans notre puissance vitale, le Christ ne nous propose qu'une chose : "Celui qui croit en Moi, même s'il est voué à la mort, vivra".

Voilà, aujourd'hui encore l'œuvre de Dieu : voilà ce qui s'accomplit sous nos yeux : dans notre univers moribond, la foi est le signe réel, le début de la Résurrection. Pour vous, Lisa et Karen, qui vous êtes maintenant engagées sur le chemin de la foi vous êtes comme nous (ou peut-être encore actuellement moins que nous, car vous n'avez pas encore reçu la grâce du Baptême) mais quand vous recevrez la vie de Dieu par la foi, souvenez-vous de Lazare : c'est le Christ qui passe au milieu de tout ce qui peut y avoir de mort en vous tout ce qui peut vous empoisonner, tout ce qui peut vous dégrader, et Il vous tend la main en disant simplement : "crois et tu seras sauvé".

A chaque Pâque que nous célébrons, à chaque eucharistie qui nous rassemble, c'est le Christ qui passe au milieu de notre mort et en même temps c'est le Christ, Parole éternelle qui résonne et qui nous dit : "Si tu crois en moi, parce Je suis la Résurrection et la vie, même si tu meurs, par moi tu vivras".

 

AMEN


 
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