AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE DE LA TERRE EST LE COMMENCEMENT DE LA VIE ÉTERNELLE

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (24 mars 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Langres : La résurrection de Lazare

L'évangile de saint Jean nous rapporte longuement les affrontements entre Jésus et les scribes, les princes des prêtres qui, en se durcissant sans cesse, finiront par amener le complot contre Jésus et la décision de le faire mourir. Parmi tous ces heurts et ces évènements, la résurrection de Lazare est sans doute celui qui a été décisif pour que les grands prêtres arrêtent le projet définitif de la mort du Christ, ainsi que nous le raconte saint Jean dans les versets qui suivent ceux que nous avons lu. Et ainsi la résurrection de Lazare est le prélude immédiat à la mort de Jésus. Plus profondément Jésus est déjà, dans la mort de son ami Lazare, confronté avec cette mort qui va bientôt être la sienne. Et en un certain sens, le combat de Jésus contre le prince des ténèbres est déjà engagé. Et de même qu'au moment décisif de sa propre Passion et de sa croix, ce combat s'achèvera dans la victoire et le triomphe de la Résurrection du Christ, de même ce premier corps à corps de Jésus avec la mort s'achève par la résurrection de Lazare, par une première victoire du Dieu de la Vie sur le prince de la mort.

La résurrection de Lazare est donc l'annonce, le signe avant-coureur de la Résurrection du Christ. Pourtant cette résurrection n'est qu'un signe préparatoire, elle n'a pas la même signification, la même portée ni la même profondeur que la Résurrection du Christ lui-même. Car la vie à laquelle Lazare est rappelé, la vie que Jésus lui donne en le faisant sorti du tombeau n'est pas du même ordre que la vie que le Christ ressuscité recevra des mains de son Père, au matin de Pâque. Lazare ressuscité des morts reprend place parmi les vivants de cette terre, il retrouve la vie qu'il avait quittée au moment de sa mort. Il lui est donné un temps supplémentaire de participation à la vie terrestre, à cette vie temporelle qui d'ailleurs finira quand Lazare mourra de nouveau. A la différence de la résurrection de Lazare, la Résurrection du Christ est pour une Vie qui ne finit pas. "Le Christ ressuscité des morts, dit saint Paul, ne meurt plus. Sur Lui, la mort n'a plus d'empire". Mais si la mort n'a plus d'empire sur le Christ ressuscité alors qu'elle en a encore sur Lazare après sa résurrection, c'est parce que la Résurrection du Christ va infiniment plus loin, infiniment plus profond que le miracle qu'Il a opéré pour son ami. Quand le Christ sort du tombeau, Il sort pour une vie nouvelle, pour une vie qui est proprement la vie éternelle, la vie divine s'emparant de sa chair humaine et de son esprit humain. La Résurrection du Christ est la résurrection pour la vraie vie qui n'est pas la vie de cette terre, qui n'est pas la vie dans laquelle nous sommes, vous et moi, maintenant, comme l'était Lazare, mais qui est la vie sans fin, la vie définitive la vie de l'humanité transfigurée, divinisée, introduite au cœur même de la puissance vitale d'amour du Dieu Trinité.

Mais cette vie éternelle est signifiée et sym­bolisée par la résurrection de Lazare. Et c'est là-dessus que je voudrais méditer quelques instants avec vous. Quand Lazare est rappelé du tombeau par le Christ pour reprendre place dans notre vie de la terre, ce supplément de vie que Jésus lui accorde, est le signe, le symbole de la vie éternelle que le Christ Lui-même recevra des mains du Père au matin de Pâque, et qu'Il nous donnera à tous après notre mort corporelle, au jour de la dernière résurrection. C'est dire que cette vie de la terre cette vie qui a été rendue à Lazare, cette vie qui est la nôtre aujourd'hui, cette vie dont nous participons à tout instant, qui fait battre notre cœur, qui soulève notre poitrine par la respiration, qui anime tout notre corps et notre esprit, cette vie de pensée et de présence au monde, cette vie qui nous est si familière, cette vie à la fois biologique, psychologique et déjà spirituelle, cette vie de la terre que nous avons tous en commun et en commun avec Lazare aussi, est le signe de la vie éternelle. Et elle peut en être le signe parce qu'elle porte déjà en son sein, en son cœur, mystérieusement, le germe, les prémices, le commencement de la vie éternelle.

La vie éternelle n'est pas une autre vie qui succéderait à notre vie de la terre. Elle est l'ultime réalité, la dernière profondeur de la vie qui déjà est en germe au cœur de notre vie de la terre pour, petit à petit, la transformer, la transfigurer, l'envahir, la faire en quelque sorte éclater pour prendre enfin toute sa place au jour de la résurrection. C'est un processus continu qui, peu à peu, nous fait passer de la vie de la terre à la vie du Royaume. Il n'y a pas comme une rupture dans notre existence qui ferait que nous vivrions seulement pour la terre jusqu'au moment de notre mort et qu'ensuite nous vivions de la vie du ciel, comme si nous passions d'une réalité à une réalité toute autre. Il y a la longue germination au cœur de notre vie terrestre de la vie éternelle.

Et c'est cela précisément le sens du baptême. Il est l'inauguration, au tréfonds de notre être, de la vie éternelle. A partir de notre baptême, notre vie éternelle est déjà commencée, c'est-à-dire que tous les actes de notre vie terrestre ont comme une double valeur, une double dimension, ils se situent à deux plans. Il y a le plan évident, tangible, concret, sensible, celui que nous pouvons toucher de nos doigts et qui est le plan de la vie biologique psychologique, de la vie terrestre. Et puis il y a un autre plan, invisible celui-là, et pourtant non moins concret, non moins réel que le précédent. Ce plan invisible, intérieur, mais profondément vrai où commence à se dessiner notre visage réel, notre vrai visage d'éternité qui n'est pas un autre que notre visage de la terre, mais qui est ce visage de la terre buriné par les évènements, approfondi par l'amour, transfiguré par la présence de Dieu. Derrière tous les actes que nous posons, derrière toutes les pensées qui traversent notre esprit, derrière tous les choix que nous faisons, toutes les options qui sont les nôtres, il y a une dimension d'éternité. Non que cela soit automatique ou magique. Cela ne se produit vraiment que dans la mesure où nous laissons la place à cette présence vivifiante de l'Esprit Saint en nous, dans la mesure où nous laissons à Dieu le champ libre pour qu'avec nos propres mains, notre propre cœur et notre propre esprit, Il façonne instant après instant cette vie véritable au cœur de notre vie actuelle. C'est donc dans la mesure où nous nous prêtons à cette action, où nous collaborons à cette action, où nous entrons avec Dieu en communion pour que sa présence soit réalisatrice en nous, c'est dans cette mesure que se construit notre éternité au cœur de notre vie. Mais tout instant peut déjà être le commencement du Royaume, une progression vers ce moment définitif et éternel où nous serons face à face avec Dieu et où Il sera tout au cœur de nous-mêmes, tout en tous, et transformera toute vie. Vivre de notre baptême, ce n'est donc pas seulement accomplir un certain nombre de devoirs religieux, ni seulement avoir un certain idéal moral, c'est faire en sorte que la totalité de notre vie, même ce qui peut nous paraître secondaire ou banal, soit rempli à l'intérieur par la croissance du Royaume. Et c'est pourquoi le baptême qui a mis en nous le germe de cette vie éternelle se continue, jour après jour, dimanche après dimanche, tout au long de notre vie, par cette eucharistie dans laquelle la semence de la vie éternelle est cultivée, l'eucharistie qui fait que le corps ressuscité du Christ vient se mêler à notre propre corps, à notre propre chair pour l'ensemencer d'éternité. Ainsi, petit à petit, le Christ est de plus en plus présent en nous. Et si nous le laissons faire nous devenons de plus en plus semblables à Lui, et nous sommes de plus en plus identifiés à son propre agir, à son propre amour, à sa propre vie.

Si la résurrection de Lazare est l'annonce de la Résurrection du Christ et de notre propre résurrection, c'est précisément parce que notre vie d'aujourd'hui est le lien propre où s'élabore et s'édifie la vie éternelle. Nous devons vivre chaque instant de notre vie d'aujourd'hui comme étant déjà le premier moment, le commencement réel de ce Royaume, de cette béatitude, de ce face à face avec Dieu, qui durera éternellement.

Que chacun d'entre nous, accompagnant les catéchumènes sur le chemin de leur baptême où ils vont recevoir ce germe que nous avons déjà reçu, nous essayions de développer cette vie éternelle au cœur de notre vie actuelle afin que, déjà, le Royaume vienne, comme nous le demandons dans le "Notre Père", chaque fois que nous le récitons comme Jésus nous l'a appris.

 

AMEN

 
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