AU FIL DES HOMELIES

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UN JOUR DIEU AVAIT UN AMI

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (16 mars 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Un jour, Dieu avait un ami, et cet ami s’appelait Lazare. Lazare est mort et Dieu a pleuré. Car je mets Lazare au nom des gran­des amitiés que Dieu a connues, des grandes amitiés comme celles d’Abraham, de Jacob et de sa ruse, de David et de son charme, de Moïse et de sa timidité, tout ce qui apparemment plaît à Dieu, l'ami de la di­vine Trinité. Oui vous savez, frères et sœurs, l’amitié c'est cette chose si belle, si fragile, qui prend la couleur des saisons, qui repose comme un trésor au fond de chaque cœur d'homme, en cet endroit même où le cœur de l’homme ressemble étrangement au cœur de Dieu. Et Dieu se met à pleurer quand son ami meurt, car il n’y a rien de plus terrible que de perdre un ami.

Si je parle de l'ami de Dieu, c'est pour soule­ver une illusion qui nous menace assez fréquemment. En effet quand nous parlons de l’évangile de Lazare et que nous voyons Jésus frémir, pleurer, être secoué par la mort de son ami enfermé là dans son tombeau, alors qu'il l'a laissé mourir puisqu’Il est resté pendant quatre jours et que, quelque temps après, Il invoque son Père en disant : "Père Je Te rends grâces", on a l'impression qu'il agit sur deux registres : le premier, le registre humain, celui de l'émotion, il pleure, le second, le registre de Dieu, il ressuscite. En effet, et nous avons raison de le penser, parce que nous croyons que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, et que son existence d’homme laisse intacte sa divinité, nous sommes portés à nous figurer que Jésus vit deux éta­pes. Tout au contraire, frères et sœurs, l’humanité de Jésus est tellement imprégnée de sa divinité que c'est Dieu Lui-même qui est présent, à tout instant, en tout geste, en toute parole de sa vie. Et en effet si Jésus invoque le Père en disant : "Père, Je Te rends grâce", c'est le Père Lui-même qui se révèle à travers le Fils devant ce tombeau où gît son ami. C’est le Père Lui-même qui au bord de l'émotion fait jaillir les larmes dans les yeux de son Fils, "Père Je Te rends grâces de m'avoir exaucé". Vision tout à fait différente de celle de vouloir séparer d'une part cette humanité que Jésus a vécu comme nous, l'assumant certes, portant le poids du jour et de la fatigue, se détendant dans l'ami­tié et se heurtant à la haine, et puis d'autre part, pou­vant vivre avec la divine Trinité une vie tranquille, invulnérable et bienheureuse. Non pas du tout, le Père est là comme à la porte de l'émotion, c'est Lui qui donne à son fils du fond de sa générosité, c'est Lui qui ouvre son cœur à son fils unique, c'est Lui qui se pressant et qui fait jaillir dans le cœur de Jésus ce frémissement. Il a perdu son ami, la mort lui a ravi. C’est un voyage. Nous touchons là le mystère même du cœur de Dieu, cette pénétration intime entre la Divinité et l’humanité, cette relation incessante entre le Père et le Fils : "Père je te rends grâce de m’avoir exaucé". Parce que le Fils vit toujours à la source d'amour, en vision face à face avec le Père, il voit cette générosité de celui-ci incessamment s'épancher pour tous ceux qui n'ont rien. C’est pour lui une occa­sion de plus de se retrouver avec le fils. Chaque geste de Père le remet en face de cet amour dont il est le fruit. C'est pour lui une perfection que cette dépen­dance et ce dénuement total. Il est là comme voyant cette générosité du Père sans cesse ouverte, ces tré­sors inépuisable offerts à ceux qui n'ont rien, aux pauvres, à ceux qui sont morts. Et c'est pour cela que le Fils rend grâce, car Il est, sans arrêt, tourné vers Celui qui veut tout donner, qui s'ouvre toujours da­vantage à ceux qui n'ont rien, aux pauvres, à Lazare qui est mort.

Voilà ce qu'est réellement la toute-puissance de Dieu, voilà sa proximité pressante du Père qui se révèle à travers le Fils. Et c'est pour cela que nous parlons de gloire. La gloire c’est un poids, c'est le poids même de la puissance de Dieu, non pas qui vient écraser, mais qui laisse toute la vie humaine se déployer afin de la fertiliser, de n'oublier aucune nuance, aucun trait. C'est cela, le Verbe se fait chair, le Verbe devient chair. On ne dit pas : "le Verbe est chair", on dit "le Verbe devient chair", car Il assume une humanité totale, avec tout ce qu'elle comporte, même l’angoisse de quatre jours devant la mort d'un ami. Et c'est le Père qui est là derrière comme à la porte du fils Lui-même et qui pleure l'ami.

Vous voyez comme cette vision peut être puissance de Dieu, en butte aussi avec la souffrance, ne passe pas par-dessus la souffrance comme pour la balayer. Certes elle est victorieuse de la souffrance, mais elle est dans la souffrance, elle l'assume, elle en prend le poids, elle la laisse se déployer. Cette puis­sance va amener Jésus jusqu’à la croix, il faut que l’heure vienne. Et le Père laisse le temps venir afin que toutes les possibilités même du péché et du mal se déploient, afin qu'il y ait vraiment réelle victoire. Mais vous voyez comment derrière l'homme Jésus que nous avons toujours tendance à ramener à nous, nous découvrons le Père et toute sa gloire. C'est pour cette raison que l'évangile de Jean parle de la gloire, de cette chose si lourde, si puissante qui envahit pro­gressivement le monde, de cette gloire qui peut aussi pleurer, qui peut s’émouvoir car elle est là et elle vient épouser chacun de nos gestes humains, chacune de ces nuances imperceptibles. Dans sa chair hu­maine, le Christ les vit toutes.

Frères et sœurs, s'est ouvert pour nous l'im­mense amour du Père qui nous est révélé par son Fils, s'est ouvert pour nous quelque chose que nous de­vrions garder comme un secret, c'est la plus belle chose que le chrétien connaisse que cette immense générosité du Père qui se déploie et coule en chacun de nous. Et j'ai simplement envie de vous la livrer, en ce temps de carême, d'en faire quelque peu votre paysage familier jusqu’à ces jours de Pâques, de vous abreuver à ce visage du Fils qui révèle son Père. Et je vous livre simplement cet amour infini, incommensu­rable, non mesurable, au-delà de cette limite. N'y mettons aucun concept, aucun mot, aucune phrase. Laissons-le se déployer, nous envahir, nous aimer. C’est comme un enfant au bord de l'océan qui tend ses deux mains pour tenir un peu d’eau qui s'écoule, et puis il a beau fermer les mains très fort, l'eau s'écoule quand même. C'est un peu ça l’amour de Dieu, c'est parce que l’océan est devant bien plus grand que ce que l'enfant peut contenir, alors l'enfant reprend de nouveau de l'eau, et l'eau coule à nouveau de ses mains. C’est ça l'amour infini de Dieu. Nous en prenons un peu, elle s'écoule, nous la reprenons.

Oui, frères et sœurs, laissons-nous envahir par cet océan inépuisable de tendresse.

AMEN

 

 

 
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