AU FIL DES HOMELIES

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ÉCHOGRAPHIE

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année A (5 avril 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Lazare, viens dehors. Déliez-le et laissez-le aller". Chère Laetitia. Après le mystère de l'eau vive, de cette eau jaillissante qui sort du fond d'un puits, du fond même de la terre, après le mystère de la lumière qui a jailli dans les yeux de l'aveugle lorsqu'on lui eût mis de la boue sur les yeux comme si cette lumière devait jaillir en lui à travers le mystère de la terre, voici qu'aujourd'hui tu progresses dans ta marche vers le baptême sous le signe de la vie qui jaillit de la terre, du tombeau, de la pierre fermée : tel est le signe de la résurrection de Lazare.

L'eau, la lumière et la vie jaillissent de cette obscurité ténébreuse de la terre qui symbolise notre existence humaine. Dans notre condition charnelle, dans notre cœur, dans notre chair jaillisse l'eau qui vient du Christ, la lumière qui est le Christ et la vie qui nous fait vivre du Christ.

Cette quatrième et dernière étape de ton caté­chuménat va te conduire maintenant au baptême : elle est comme une échographie de ton propre baptême. Je ne sais si tu fais partie de la génération des bébés qui ont été echographiés, en fait je crois que c'est une pratique médicale récente, mais l'échographie est un procédé tout à fait extraordinaire grâce à ce système technique, on se rend présent à la vie, à l'épanouisse­ment du bébé dans le sein même de sa mère. Or l'his­toire de Lazare est l'échographie de ton propre bap­tême. En effet tu as remarqué comment cette résur­rection de Lazare ressemble singulièrement à une naissance. Comme dans toute naissance, l'événement se termine au moment où le bébé surgit au jour. Mais durant les neufs mois qui ont précédé, on a souvent parlé de l'enfant, on s'est agité autour du problème de sa naissance, on en a parlé, on a préparé un berceau et un trousseau. Mais en réalité le bébé a été le grand "absent-présent".

D'une certaine manière, le récit de la résur­rection de Lazare, se déroule de la même façon. La­zare est le grand absent, il est mort, au fond de son tombeau depuis quatre jours. Et Lazare ne dit pas un mot dans tout ce récit, il ne pousse même pas le pre­mier cri du bébé qui sort du sein de sa mère, c'est le Christ qui le pousse pour lui en disant : "Laissez-le aller !" Mais c'est d'autant plus extraordinaire, car cela t'explique comment tu vis actuellement ce temps de gestation au cours duquel tu es progressivement formée dans ce sein maternel qui est à la fois ton cœur et l'Église, et l'Esprit de Dieu qui commence à t'en­velopper de sa présence féconde. Et tu passes à tra­vers ces étapes catéchuménales par lesquelles tu seras progressivement mise au monde. Et je crois qu'on peut te le dire déjà : la nuit de Pâques, quand tu seras au milieu de nous, revêtue de la grâce de l'Esprit, nous tous qui sommes ici et qui t'avons accompagnée, nous serons comme étonnés, émerveillés, j'allais dire presque "un peu bêtes" nous serons comme une ma­man qui au moment où elle vient de mettre son enfant au monde le regarde à côté d'elle, sur son lit de ma­ternité s'étonnant de ce que cette vie qui a germé en elle soit là maintenant à côté d'elle. Et dans le silence et l'allégresse de la nuit de Pâques, nous serons là, émerveillés parce que Dieu a fait de toi une vivante de sa vie.

Mais pour l'instant nous en sommes encore à la phase de gestation, nous en sommes encore à l'échographie. Et qu'est-ce que l'échographie nous permet-elle de voir ? En fait beaucoup de choses. La première chose que nous constatons, c'est l'apparente absence de Celui qui est à l'origine de tout, Jésus Christ. On Lui annonce qu'il se passe quelque chose de dramatique : son ami Lazare est gravement ma­lade, sa vie est en danger. Mais Il ne bouge pas. C'est une réalité dont toi-même, durant ton cheminement catéchuménal, as pu faire l'expérience à plusieurs reprises : Dieu n'est pas toujours là. Il y a comme une absence de Dieu et nous ne l'avons pas constamment "sous la main", à notre disposition. Curieusement c'est même au moment d'obscurité, et de doute qui jalonnent notre cheminement et cela dure toute notre vie, même au-delà du baptême, lorsque nous aurions le plus grand besoin de sa force et de sa lumière, que nous devons constater cette absence. On se demande ce qu'Il fait. Et Lui répond simplement : "Pour mar­cher, il faut avoir de la lumière, mais si on essaye de marcher dans la nuit ou dans les ténèbres, on trébu­che et l'on tombe". Telle est l'expérience que tu fais maintenant, tu éprouves ce besoin de lumière, tu sens une fragilité radicale en ton cœur et en ton être et si tu essaies de faire ces premiers pas vers Dieu, tu éprou­ves quelque chose en toi qui peut à tout moment tom­ber.

Nous en sommes tous là : même lorsque nous sommes baptisés, car en nous le vieil homme garde encore cette fragilité, et même après ton baptême, tu feras encore l'épreuve de cette apparente absence de Dieu, de ces moments où l'on crie vers Lui et où Il semble ne pas venir, et l'on a comme l'impression qu'on va tomber.

Pourtant, l'échographie nous révèle une autre chose très étonnante : en même temps que l'absence de Dieu, nous constatons tout un remue-ménage de personnages qui s'agitent tout autour. Il y a Marthe et Marie, il y a les juifs qui sont venus leur exprimer leurs condoléances, être auprès d'elles pour leur mani­fester leur affection. Il y a aussi les apôtres qui sont là, "tout feu tout flamme" : "Allons-y nous aussi et mourons avec Lui".

Que signifie cette agitation ? Dans ton chemi­nement vers la grâce du baptême, il y a tout un peuple autour de toi : il y a Marthe et Marie qui supplient le Seigneur : "Seigneur, Seigneur si Tu avais été là, mon frère ne serait pas mort". Il y a tout le peuple de chrétiens qui est autour de toi et qui supplies le Sei­gneur pour que tu reçoives la vie et la puissance de l'Esprit. Il y a les apôtres qui cheminent avec le Christ et qui vont à ta rencontre, car la foi te vient des apô­tres et depuis toujours c'est la foi de l'Église qui invi­siblement te conduit et te porte. Il y a tous ceux qui t'ont transmis la Parole de la vie, il y a tous ceux que tu ne connais pas mais qui ont prié pour toi et qui continuent à prier pour toi, il y a tous ceux qui inter­cèdent pour que ta foi s'affermisse en ton cœur. Il y a tous ceux qui, invisiblement dans cette communion mystérieuse et belle, sont là auprès de toi sachant que tu es encore en ce monde comme liée par des bande­lettes, mais que recevant bientôt cette vie véritable et cet Esprit qui s'emparera de toi, tu recevras alors ta véritable liberté et ta véritable vie dans le Seigneur.

Et puis il y a Jésus Lui-même, le Christ Lui-même. Et là l'échographie nous révèle la réalité es­sentielle de ce mystère de la résurrection de Lazare. Il y a d'abord le Christ dans ce lien de communion in­time avec nous : Il est Celui qui pleure sur la mort de son ami. Dieu apparemment était lointain, et voici qu'Il s'approche du tombeau et pleure. Notre Dieu n'est pas un dominateur indifférent qui ne se soucie pas du sort des hommes, notre Dieu est quelqu'un d'infiniment proche de toi. Il a versé des pleurs sur la mort de son ami Lazare, Il est proche de toi dans sa grande miséricorde et veut partager avec toi une véri­table intimité : Il veut être plus intime à toi-même que personne ne pourra jamais l'être vis-à-vis de toi. Dieu, parce qu'Il s'est fait homme, parce qu'Il s'est fait chair, est venu partager tout ce que nous sommes dans notre humanité. Et Dieu connaît aujourd'hui tout ce que tu vis et le porte avec toi.

Mais l'échographie nous révèle plus encore. Dieu n'est pas simplement Celui qui compatit et mar­che à nos côtés. Et nous arrivons ici au cœur même du signe. Qu'est-ce que la résurrection de Lazare ? C'est un signe que nous ne comprenons pas et que nous ne pourrons jamais comprendre. Réfléchis un instant au sujet de ta vie humaine. Qu'est-ce que le don de la vie ? qu'est-ce que veut dire venir à la vie ? Pour ce qui touche à notre vie humaine, nous ne le comprenons pas. Nous savons très bien, grâce à la recherche scientifique actuelle que la vie c'est la rencontre de deux cellules. Nous savons très bien qu'ensuite ces cellules grandissent, se multiplient, se développent en un corps organisé. Mais quel est le processus profond qui met en œuvre ce développement de cellules ? Qu'est-ce que la vie qui fait grandir les deux premiè­res cellules et les fait devenir un jour un être humain totalement épanoui à sa véritable taille adulte ? Nous croyons peut-être qu'avec les molécules d'A.D.N., nous savons exactement de quoi il s'agit, mais en fait il s'agit là du code selon lequel se déploie la vie, et nous ne comprenons pas pour autant la vie humaine, dans son jaillissement extraordinaire. Et même une mère qui porte son enfant dans son sein et s'émer­veille devant ce qui la rend plus grande qu'elle-même parce qu'elle porte en elle une vie, cette mère ne com­prend pas ce qui lui arrive. C'est un jaillissement tout à fait étonnant et surprenant pour elle aussi.

Ce que je viens de dire est encore plus inouï et plus incompréhensible quand on parle de la vie donnée par Dieu dans le baptême. La vie humaine que tu as reçue, c'est une vie qui venait d'une vie avant toi. Quand tu regardes la source même de ton être et de ta vie c'est la chair et le sang de ceux qui t'ont donné la vie. Tu t'es enracinée dans ce grand courant de vie qui traverse de génération en génération notre histoire et qui nous fait chacun recevoir notre part de vie, notre part de lumière, notre part de bonheur. Et tout cela est déjà extraordinaire, car cette vie s'enracine dans la communion des êtres. Etre vivant, c'est être en com­munion avec tous les vivants, mais dans une commu­nion que nous ne pouvons pas totalement expliquer.

Or, quand Lazare ressuscite, il ne reçoit pas une vie qui serait derrière lui : il ne recherche pas en amont de lui-même le corps et la chair dans laquelle s'enracinait la vie humaine ! Non, lorsque Lazare res­suscite, c'est une vie qui vient au-dedans de lui c'est une vie qui lui dit : "Lazare, viens dehors". Ta vie nouvelle est en toi, ta vie est même hors de toi, Jésus vient te rejoindre en toi pour que tu sortes hors de toi et que tu vives en Dieu. Cette vie-là, humainement nous n'en avons pas l'expérience nous ne savons pas ce qu'est ce mode de vie, nous ne savons pas com­ment il se communique à nous. Nous savons simple­ment que Celui qui est la vie et la Résurrection vient au-devant de nous et qu'alors Il nous dit : "viens de­hors, sors de ce que tu es toi-même pour aller vers plus grand que toi, pour trouver une vie qui n'est pas à ta mesure !" Et le plus étonnant est que le moment même où Dieu nous dit : "viens dehors", c'est un mo­ment où nous nous trouvons dans un tombeau. Quand nous sommes dans le sein de notre mère, nous som­mes dans un sein fécond, donneur de vie, mais quand nous sommes en face de Dieu pour recevoir sa vie, nous sommes dans une terre stérile et qui ne donne pas la vie, nous sommes dans un tombeau. La vie qui nous est donnée vient exclusivement d'en haut, de Celui qui la donne en nous attirant au-delà de nous-mêmes. Et telle est notre vie nouvelle de chrétiens telle est notre existence de chrétiens, c'est la manière dont nous sommes encore emportés hors de nous-mêmes vers une vie que nous connaissons à peine, dont nous avons vu les quelques traits sur le visage du Christ lorsqu'Il s'est fait chair pour nous rencontrer et vivre parmi nous.

L'échographie nous révèle une dernière chose : lorsque le Christ te dira le jour de Pâques : "viens dehors", lorsqu'Il t'appellera à sortir de toi-même pour recevoir cette vie qu'Il est Lui-même, que te dira-t-Il en même temps ? "Déliez-là et laissez-là aller !" car la vie que tu vas recevoir est absolument synonyme de liberté. La vie que tu vas recevoir, c'est la liberté même des enfants de Dieu. La plupart du temps, nous autres hommes, nous sommes bien obligés de distin­guer entre notre vie et notre liberté, la plupart du temps, nous tenons d'ailleurs plus à notre vie qu'à notre liberté, ce qui explique parfois pas mal d'échecs et de capitulations dans notre existence. Mais ici quand le Christ dit au sujet de Lazare : "déliez-le et laissez-le aller", Il annonce à Lazare une vie nouvelle c'est une vie dans laquelle il reçoit la pleine liberté des enfants de Dieu. Or qu'est-ce que c'est que cette liberté ? C'est d'être à Dieu, c'est de vivre au plaisir de Dieu, dans la communion de Dieu, dans la réalité par laquelle nous sommes totalement pour Lui et simple­ment pour Lui, parce qu'Il a voulu être totalement et simplement pour nous.

Voici déjà esquissé, à travers le signe de La­zare qui t'es donné aujourd'hui, le programme de ta vie de baptisée. Alors, Laetitia, reçois ces paroles, reçois-les de Celui qui est la vie, qui t'offre une vie que tu ne peux pas imaginer encore, une vie que tu ne vivras pleinement qu'au jour où tu seras face à face devant Lui, lorsque tu seras sortie de toutes ces morts qui d'une manière ou d'une autre accablent notre vie à tous. Mais en même temps, sache que cette vie ne pourra vraiment se découvrir, s'enraciner en toi, et te faire grandir que si tu acceptes ces deux Paroles que ton Seigneur t'adresse : "viens dehors, sors de toi-même pour vivre dans le Christ" et "déliez-là et lais­sez-là aller !" Que tu reçoives la pleine liberté des enfants de Dieu c'est-à-dire la pleine communion et le vrai bonheur d'être à Dieu parce qu'Il a voulu être pour nous !

 

AMEN

 

 

 
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