AU FIL DES HOMELIES

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L'ÉGLISE POUR LES HOMMES (3) : PERSONNAGE OU VISAGE

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (12 mars 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

J'aurais aimé intituler mon homélie : "Lazare post mortem", mais je suis obligé de l'appeler : "l'Église pour le monde : un personnage ou un visage", puisqu'à cela, il y a deux mois, je m'étais engagé. Après avoir essayé de suggérer que l'Église dans ce monde est une force d'amour venant de Dieu pour que le monde existe en tant que monde créé et sauver après vous avoir dit que l'Église est dans le monde une voie, une route vers l'extase en rassem­blant toutes les révoltes humaines (les révoltes hu­maines sont mystiques et peuvent devenir édifiant aux révolutions qui sont toujours destructrices). Aujour­d'hui je voudrais donc, avec vous, dans la logique de cet évangile et sans quitter mon idée : "Lazare post mortem", essayer de vous suggérer que l'Église, dans ce monde, n'a pas à jouer les grands personnages. Si elle en a été tentée par l'histoire, elle en est revenue, l'histoire d'ailleurs l'y a contraint. L'Église a un autre rôle à jouer que celui d'un personnage de théâtre, L'Église doit être un visage.

Lazare est donc un ami de Jésus, un homme jouissant d'une bonne santé physique, bien soigné et servi par ces deux femmes de sœurs. Mais, comme tout le monde, il connaît la maladie du corps et aussi la maladie du cœur, malade il est tout seul. Son meil­leur ami Jésus est absent, la solitude de ceux qui souf­frent, même Jésus semble s'absenter, ça nous arrive souvent de penser cela ! Lazare aussi, comme tout un chacun, cela vous arrivera comme à moi, connaît la mort. Son corps quitte la vie humaine et sa chair déjà est en proie à la pourriture. Il s'enfonce ainsi dans cet irrémédiable silence post mortem dont il émergera par la provocation bouleversante d'un appel de Jésus : "Lazare sors du tombeau, sors de ta mort, marche, lève-toi". Lazare était mort, mais son amitié pour Jé­sus et l'amour de Jésus pour lui veillaient dans sa mort. L'oreille de son cœur, au-delà de la vie hu­maine, a vibré au son de cette voix aimée qui donne et redonne la vie humaine véritable, mais dans la discré­tion de l'évangile, on ne parlera plus de Lazare pour lui-même, il quitte la scène.

Frères et sœurs, quel est le message post mortem de cet homme aussi brave que vous et moi ? Que peut-il dire, ce fameux Lazare, à ses sœurs qui s'appellent encore Marthe et Marie, ou d'autres pré­noms plus modernes, peu importe, à ses amis d'au­jourd'hui que nous sommes ? Que peut-il dire à 1'Église dont il fut l'un des premiers membres ? oui, car Lazare est la figure de l'Église, il fut catéchumène dans ces entretiens fréquents avec le Christ venant le visiter, lui révélant sa parole, il fut plongé dans le sommeil de la mort dont il est sorti vivant par la Pa­role baptismale, pascale, du Seigneur : "Lazare viens dehors". La Parole que vous entendrez en la nuit de Pâques. Lazare devient ainsi chrétien, dépouillé de tout vêtement mortuaire, délié de toutes bandelettes et suaire mortifères, Jésus dit : "laissez-le aller", il va librement dans la force de son Dieu. Après cela que fait Lazare ? Il disparaît dans l'anonymat de la foule, il n'est plus reconnaissable, pas plus qu'avant d'ail­leurs, il ne joue pas les grands personnages, il aurait pu aller à Jérusalem faire des conférences sur "la vie après la vie" ; après tout il aurait été aussi compétent que d'autres et un tel sujet aurait probablement attiré autant de foules qu'aujourd'hui, les hommes décidé­ment demeurent toujours les mêmes. Lazare sait qu'il est encore dans ce monde, mais il sait que, par l'évè­nement baptismal qu'il vient de vivre, il n'est plus de ce monde, il marche comme dit encore le psaume "dans la lumière, et sur la terre des vivants", prend place parmi la multitude des personnages plus ou moins masqués de ce monde dans cette vaste comédie humaine ? Non, Lazare rejoint la pauvre condition humaine, Il sera encore sujet à la souffrance et il reste mortel tout autant qu'avant sa résurrection, cette condition humaine dont on sait qu'elle est parfois en quête d'extraordinaire, de spectaculaire, de merveil­leux, tout ce qui s'offre à cette espèce d'envie de connaître plus que la banalité de la vie. Au milieu de cela, Lazare demeure avec son visage profondément humain en apparence, mais complètement bouleversé par la parole baptismale de Jésus. Lazare est le sym­bole, la figure de la présence de l'Église dans le monde de ce temps.

Alors nous-mêmes, les "Lazare" de ce temps, puisque nous sommes comme lui hommes de la chair humaine, et nous aussi ensevelis dans la mort de notre mal, enfermés dans nos défauts, enfermés dans nos vices, mais vivants de par le baptême dans la fé­condité de la Parole de Dieu. Les hommes parmi les­quels nous vivons sont tentés par l'attrait artificiel de quelques évènements ecclésiaux exagérément média­tisés et donc déformés, dont ils ne perçoivent que l'aspect phénoménal, artificiel, comme ces foules du tout Jérusalem qui, quelques jours après cet évène­ment, se précipitent à Béthanie pour voir ce fameux Lazare, ils n'avaient pas le journal télévisé, alors ils viennent voir cette espèce d'être bizarre que l'on disait être mort, dont on avait peut-être reçu le faire-part du décès, et qui est vivant.

Frères et sœurs, l'Église c'est-à-dire vous, chacun d'entre vous, hommes et femmes, l'Église en tant que communauté chrétienne aujourd'hui, quelle est sa place ? quel est son rôle pour les hommes d'aujourd'hui ? Non pas un personnage plus ou moins théâtral, démodé ou fantasque, mais un visage. Comme Lazare, vous connaissez le mal et la maladie, vous êtes parfois très familiers de la souffrance physique ou morale, vous savez très bien que votre baptême et votre foi, matériellement, n'y changent pas grand-chose. J'ose dire que nous avons même parfois, pour nous ou pour nos voisins, un certain goût d'amertume, une certaine odeur de corruption, lorsque nous sentons que ce qui nous tient le plus à cœur se désintègre, se perd, s'écoule de nous comme la vie humaine s'écoule du mourant. Nous connaissons la mort du péché, les bandelettes de nos défauts, les suaires de nos vices, ce sommeil de la foi ou de la vie spirituelle qui nous fait le plus souvent être des gens vivants couchés dans la faiblesse et la poussière que debout dans la force et le bien.

Alors, cet évangile de la résurrection de La­zare vous dit aujourd'hui deux choses :

1) ce qui fait l'obstacle même de votre vie, c'est très important, ceci ce qui fait l'obstacle même de votre vie, de votre foi ou de votre amour ou de vos amours, c'est cela même qui constitue la matière de votre conversion, la matière de votre résurrection, la matière de votre perfection, c'est paradoxal mais ainsi, à condition que vous acceptiez de collaborer libre­ment de tout votre cœur, de tout votre esprit à la Pa­role créatrice et recréatrice de Jésus qui vous dit au­jourd'hui : "sortez de vos tombeaux". Vivez dehors et laissez le Christ Lui-même façonner dans votre être une chair nouvelle, un visage renouvelé, un cœur ra­jeuni à sa ressemblance, là même où vous l'avez, par votre péché ou vos souffrances, défiguré et vieilli par le refus de vivre à son image.

2) Souvenez-vous de la parole des disciples à Jésus au début de l'évangile de ce jour : "Les juifs veulent Te lapider, et Tu veux retourner à Jérusalem ?" sois un peu logique, fais preuve de bon sens, fait comme tout le monde. J'exprime cela d'une façon plus littéraire par une pensée empruntée à Jacques Mari­tain : "Les pentes de la modernité sont contre nous, mais elles sont faites pour être remontées". Les portes de la modernité sont contre nous, mais remonter ce chemin de la pensée, ou de la vie moderne, c'est pren­dre ce chemin de la croix qui monte vers le calvaire, la croix pascale : ce chemin où tous les hommes, en un incessant aller-retour, marchent sans le savoir et parfois tout à fait à leur insu s'approchent de la Pâque finale.

En conclusion : Aussi petit que vous soyez, aussi faible, pauvre, malade, pécheur que vous soyez, aussi mort que vous soyez ou croyiez être, si vous êtes comme Lazare un ami de Jésus, beaucoup vien­dront auprès de vous se réchauffer et s'éclairer à votre lumière. Nos frères, partout et parfois si proches, voire si intimes, meurent lentement d'ennui, de peine, d'obscurité, de désespérance. Il faut qu'ils retrouvent le chemin du ciel et de la vie véritable. Où? en le dis­cernant d'abord dans le resplendissement, même très discret, de votre visage d'homme et de chrétien, ils cherchent le chemin du bonheur n'importe où, ils ne le retrouveront pas ailleurs. Paul Claudel, dans sa pre­mière pièce : "la Ville", écrit ceci, c'est très beau, c'est le message qu'Il faut retenir : "Le malade, se réveillant après un long et parfois profond sommeil, au soir, sent qu'il est guéri et tourne la tête à gauche vers la fenêtre obscurcie par d'épais feuillages où les moineaux qui se rassemblent pépient. Il voit que c'est Pâques dans le ciel rouge, moi de même, j'apporte l'espérance invincible".

Nous, frères et sœurs chrétiens, l'Église du Christ, à ce monde malade qui n'en finit pas de se réveiller, nous apportons la lumière flamboyante de Pâques, l'invincible espérance. Du fait de la présence de 1'Église, là où la portent vos pieds et vos pas, chacun et chacune de nous apporte la joie, l'amour et l'espérance. Le feu vivant, le feu vivifiant de la Pâque du Seigneur déposé en nous au jour de notre baptême, comme il fut déposé dans le cadavre de Lazare au jour de la Parole du Christ : "lève-toi et sors" ! Ce feu doit dévorer votre cœur jusqu'à transfigurer votre chair qui est la chair de l'Église, pour que, sur chacun de nos visages, se profile comme une épiphanie, le sillage de la présence de Dieu qu'aucune mer ni amertume ne suffira à disperser. Ainsi, dans les visages humains des amis de Jésus, nos frères les hommes pourront voir comme un passage de résurrection éternelle, comme la suavité de la face du Christ mort et ressuscité, cette vérité qu'ils pressentent déjà au plus profond d'eux-mêmes, car Dieu en les créant, les a pour cela préposés.

 

AMEN

 

 

 
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