AU FIL DES HOMELIES

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DE LA RÉSURRECTION DE LAZARE A NOTRE RÉSURRECTION

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (17 mars 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cet événement de la résurrec­tion de Lazare est sans doute l'évènement ma­jeur de toute la vie publique de Jésus, c'est le plus grand de ses miracles. Et, à ce titre, cette mani­festation de la puissance du Christ est aussi ce qui a déclenché ou en tout cas précipité le complot des juifs contre Jésus. Depuis longtemps déjà ils supportaient mal cette prédication de Jésus et la faveur qu'Il connaissait auprès des foules, mais là décidément les chefs des prêtres se rendent compte qu'il n'y a pas moyen de continuer ainsi, il faut se débarrasser de ce prophète encombrant qui va jusqu'à ressusciter les morts.

Manifestation de puissance, événement qui provoque ou accélère l'entrée dans la Passion, la ré­surrection de Lazare est aussi un signe de tendresse, d'attachement profond de Jésus pour celui qui était son ami et devant le tombeau de qui a pleuré.

Mais plus profondément que tous ces aspects, la résurrection de Lazare est un signe. C'est ce que l'évangile de saint Jean nous dit expressément : les œuvres de Jésus ne sont pas seulement des miracles, c'est-à-dire des choses merveilleuses, des actions sur­prenantes, des manifestations de sa puissance. Pour saint Jean, les miracles de Jésus sont essentiellement des signes c'est-à-dire quelque chose qui nous intro­duit à une connaissance plus profonde, quelque chose qui nous fait signe c'est-à-dire qui nous renvoie à un mystère plus difficile à cerner, plus difficile à connaî­tre et que précisément le signe a pour fonction de nous rendre en quelque sorte accessible, de nous ren­dre plus familier. Le signe nous apprivoise, nous fa­miliarise avec quelque chose qu'il signifie et que nous ne saurions probablement pas percevoir directement.

De quoi la résurrection de Lazare est-elle le signe ? Eh bien, c'est trop clair, elle est avant tout le signe de la Pâque, de la Résurrection du Christ. Cet événement non seulement déclenche la colère des juifs et par conséquent leur complot, l'arrestation de Jésus et son supplice sur la croix. Mais encore cet événement annonce, préfigure et nous introduit dans la Résurrection par laquelle cette Pâque va s'accom­plir. De même que Lazare est sorti vivant du tombeau, de la même manière Jésus sortira vivant de son tom­beau.

Toutefois il y a entre le signe et le mystère auquel il nous introduit, un décalage, car la résurrec­tion de Lazare n'est qu'extérieurement comparable à celle du Christ. En profondeur, la Résurrection du Christ est incommensurable à celle de Lazare. Car après tout Lazare a revécu pour un temps seulement avant de mourir à nouveau et il a reçu un surcroît de vie terrestre, une vie en tout semblable à celle qu'il avait vécue auparavant, entre Marthe et Marie, dans son village de Béthanie. Lazare se retrouvera à table auprès de Jésus dès la page suivante de l'évangile. Et puis à une date que nous ne connaissons pas, Lazare à son tour mourra. Tandis que, quand le Christ sort du tombeau, Il ne sort pas pour un prolongement de sa vie terrestre, la vie du Christ ressuscité au matin de Pâques n'est plus une vie de cette terre. C'est la vie du monde nouveau, c'est une vie auprès de Dieu, c'est une vie divine, une vie qui n'a pas de fin. "Le Christ ressuscité des morts, nous dit saint Paul, ne meurt plus". Sa vie n'a plus de fin, elle est une vie éternelle, une immortelle. Le Christ qui sort du tombeau ne peut plus souffrir ne peut plus vieillir, ne peut plus mourir. Ainsi, vous le voyez, la résurrection de Lazare n'est qu'un avant-goût, un signe avant-coureur, c'est seule­ment l'ébauche de ce mystère de la Pâque du Christ.

Mais la résurrection de Lazare n'est pas seu­lement le signe de la Résurrection du Christ. Dans la mesure où Lazare est un homme comme nous, non pas le Fils de Dieu, mais seulement un disciple, comme vous et moi, sa résurrection qui anticipe celle du Christ, mais qui participe à la puissance de résur­rection qui est dans le Christ, cette puissance de résur­rection par laquelle Jésus se ressuscitera Lui-même et a ressuscité Lazare en signe avant-coureur, dans la mesure donc où Lazare est un disciple, sa résurrection annonce aussi notre propre résurrection au dernier jour. Nous aussi, simples mortels, nous qui ne som­mes pas, comme Jésus, de nature divine, nous qui sommes seulement des disciples du Christ, nous sommes appelés, comme Lazare l'a été, à ressusciter des morts. La Résurrection du Christ ne Lui appar­tient pas à Lui seul, cette Résurrection du Christ est communicative, rayonnante, elle se répand, elle se donne. Et nous sommes tous appelés à ressusciter nous aussi. Mais là encore entre le signe de la résur­rection de Lazare et ce mystère de notre propre résur­rection, il y a un décalage immense, car si nous som­mes des disciples comme Lazare et si notre résurrec­tion est une conséquence, si elle découle de la Résur­rection du Christ comme celle de Lazare, notre résur­rection au dernier jour ne sera pas simplement un moment de plus sur la terre, elle ne sera pas une résur­rection temporaire, elle sera, comme celle du Christ, une résurrection définitive, une résurrection pour la vie éternelle, elle sera participation réelle à la Résur­rection de Jésus. Notre esprit, notre cœur, notre chair seront transfigurés comme la chair du Christ est sortie transfigurée du tombeau, nous ressusciterons, comme Lui, pour une vie qui n'aura pas de fin et, par notre résurrection au dernier jour, nous entrerons, avec le Christ, dans le monde nouveau. La résurrection de Lazare, là encore, n'est qu'une ébauche, une annonce, elle nous manifeste la puissance de vie du Christ, une puissance de vie communicatrice, mais une puissance de vie qui, en nous, ira infiniment plus loin qu'elle n'est allée au moment où Lazare est sorti du tombeau, dans la page d'évangile que nous venons de lire.

Cette résurrection de Lazare, signe de la Ré­surrection du Christ le jour de Pâques, signe de notre résurrection au dernier jour, est aussi le signe de notre résurrection baptismale. Car le baptême, ce baptême auquel Pascal, Jean-Charles et Clémentine se prépa­rent, ce baptême que nous avons reçu à l'aurore de notre vie, ce baptême qui est le fondement permanent de notre vie chrétienne, ce baptême est participation à la Pâque du Christ, à sa mort et à sa Résurrection. Et le geste du baptême par lequel nous sommes plongés dans l'eau pour émerger de la piscine baptismale, ce geste du baptême, nous dit saint Paul, annonce ou plutôt rappelle le fait que le Christ a été comme im­mergé dans la mort et qu'Il est ressuscité en se rele­vant du tombeau comme le catéchumène se relève de la piscine baptismale. Par le baptême, nous entrons dans le mystère de la Mort et de la Résurrection du Christ, et d'ailleurs notre résurrection au dernier jour, comme notre mort, à la fin de notre vie terrestre, sont le déploiement de la grâce de notre baptême. La mort du chrétien est une première étape d'accomplissement de son baptême, car le Christ, vit avec le Christ et meurt avec Lui afin de ressusciter avec Lui. Le propre d'une mort chrétienne, c'est que cette mort n'arrive pas comme par hasard mais qu'elle est, comme celle du Christ, une mort offerte, une mort donnée, une mort d'amour. Et parce que notre mort est remplie de la mort du Christ, parce qu'elle est remplie du mystère de l'amour du Christ qui va jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'Il aime, c'est pour cela que cet amour du Christ nous ressuscitera. Comme dit saint Paul, "puisque l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts ressuscitera aussi vos corps mortels". C'est l'Esprit Saint, l'Esprit d'amour du Christ qui, présent en nous, déjà nous prépare à ce mystère de notre Pâque et accomplira en nous cette œuvre d'amour qui sera celle de notre mort et de notre résurrection.

Là encore, la résurrection de Lazare n'est qu'un signe avant-coureur. Car même si notre bap­tême est de cette terre, de ce monde, même si notre vie baptismale se déroule dans le temps présent, même si elle fait partie de cette vie terrestre, la même que celle pour laquelle Lazare a reçu un surcroît d'existence, notre résurrection baptismale est déjà toute gonflée de la sève de l'Esprit Saint, notre résur­rection baptismale est déjà toute remplie de ce qui, par notre mort à la fin de notre existence terrestre et notre résurrection au dernier jour, nous fera entrer dans le Royaume éternel.

Alors il y a encore un quatrième événement dont la résurrection de Lazare est le signe. Elle n'est pas seulement le signe de la Résurrection du Christ au matin de Pâques, pas seulement le signe de notre ré­surrection au dernier jour, elle n'est pas seulement le signe de notre résurrection baptismale, mais elle est aussi le signe de cette résurrection que nous recevons chaque fois que nous nous approchons de ce que l'Église ancienne appelait le second baptême, c'est-à-dire le sacrement de pénitence et de réconciliation. Toutes les fois que le péché, puissance de mort, vient de nouveau s'attaquer à la vie de l'Esprit en nous, à cette vie baptismale que nous avons reçue, toutes les fois que le péché vient étioler en nous la présence divine, toutes les fois que nous sommes de nouveau attaqués, comme gangrenés par cette puissance de Satan qui nous induit au péché, le Christ nous pro­pose, dans le sacrement de réconciliation, de ressus­citer à nouveau.

Et je dirai que cette résurrection-là est celle qui ressemble le plus à celle de Lazare. Car la résur­rection qui nous est offerte dans le sacrement de Pé­nitence est bien une résurrection pour la vie de la terre, pour cette vie terrestre comme notre résurrec­tion baptismale, mais c'est aussi une résurrection, si j'ose dire, provisoire, temporaire, liée au temps et à la fragilité de tout ce qui est marqué par le temps, à ce caractère successif et de perpétuelle remise en ques­tion qui est le propre du temps. Par le sacrement de pénitence nous est donné un surcroît de vie dans l'Es­prit, un surcroît de vie baptismale pour pouvoir avan­cer encore à l'intérieur de ce chemin de notre terre qui nous conduit à notre mort. Un peu comme Lazare a reçu un supplément de vie biologique, à chaque sa­crement de réconciliation, nous recevons nous aussi un supplément de vie spirituelle, et ce supplément de vie, le Christ nous le donne et nous le redonne, et nous le donne toutes les fois que nous en avons be­soin pour une étape nouvelle qui peu à peu nous acheminera vers la plénitude de notre baptême, vers la plénitude de notre mort et de notre résurrection à la fin de cette vie terrestre.

Chaque célébration du sacrement de réconci­liation est vraiment une résurrection car le péché est vraiment une mort, ce n'est peut-être pas la mort de notre corps, ce n'est peut-être pas la mort définitive, mais c'est cette mort de notre cœur, c'est cet envahis­sement par la puissance de la mort, par la puissance qui détruit en nous ce qui est la vraie vie, c'est-à-dire la présence de l'Esprit, c'est-à-dire la force de l'amour de Dieu. Par le péché véritablement nous sommes blessés, nous sommes infirmes, nous sommes mala­des et à la limite, si ce péché comme on disait autre­fois est mortel, nous sommes morts et détruits. Oui, le péché accomplit en nous une œuvre de destruction, une œuvre de mort, car ne pas aimer, c'est perdre la capacité d'aimer, ne pas aimer, c'est devenir de plus en plus replié et enfermé en soi, c'est devenir de plus en plus incapable de ce geste d'amour par lequel nous sortons de nous-mêmes pour nous donner à Dieu et nous donner à nos frères. Et si nous étions seuls en face de notre péché, si nous étions avec nos seules forces aux prises avec le péché et Satan l'auteur du péché, nous serions réellement morts, nous serions réellement détruits, cette mort spirituelle serait vrai­ment sans appel et notre vie, notre vie véritable serait véritablement ruinée en nous. C'est seulement la puis­sance de Jésus, la puissance vivifiante du Christ, la puissance de la Résurrection du Christ qui vient nous saisir dans cette mort de notre péché pour nous re­donner vie, pour nous redonner un surcroît de vie, un supplément de vie, pour nous donner un espace nou­veau de vie afin que nous réapprenions à aimer comme Dieu nous aime, afin que nous réapprenions à ouvrir notre cœur à la puissance de son Esprit Saint, afin que puisse être corrigée, guérie en nous cette maladie, afin que nous puissions nous remettre à mar­cher, nous qui étions devenus infirmes, afin que Dieu lui-même vienne panser les plaies que le péché a in­fligées à notre cœur.

Oui, c'est la force de la Résurrection du Christ qui, à chaque sacrement de pénitence, nous remet debout. Et c'est cela le sens profond de ce sacrement. Il ne s'agit pas d'abord de regarder nos péchés, d'être obnubilé par ce qui est mal en nous, mais au contraire il s'agit de nous ouvrir, du fond de notre abîme, à la force vivante de Dieu, à la force du Christ ressuscité qui nous communique son amour afin que nous soyons, nous aussi, des vivants et des hommes de­bout.

Alors, frères et sœurs, le carême touche pres­que à sa fin, mais il est temps encore pour nous de venir à cette source de vie, il est temps encore de nous approcher du Christ ressuscité pour qu'Il nous re­donne la puissance qu'Il nous a déjà donnée à notre baptême, pour qu'Il nous redonne cette force de vie, cette force d'amour, qu'Il nous redonne son Esprit de paix.

 

 

AMEN

 

 
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