AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE DE L'HOMME NE PEUT SE TOUCHER QU'AVEC DES MAINS PERCÉES DE CLOUS

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (20 mars 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


 

Auzon : Christ roman du XIIème siècle 
Main du Christ en croix 
"Seigneur, pourquoi as-tu tant tardé à revenir à Béthanie ? On t'annonce que ton ami est malade, qu'il va mourir, et tu restes là encore deux jours à attendre. Lorsqu'enfin tu te décides à prendre le chemin, tu t'arrêtes encore une fois à l'entrée du village ; Marthe t'y attend. Une seconde fois, c'est Marie, tu t'assieds de nouveau, tu prends ton temps. Pourquoi, Seigneur ne te précipites-tu pas sur la mort, sur la souffrance, sur ces obstacles de notre vie ? Pourquoi prends-tu tellement de temps pour ressusciter Lazare ? Pourquoi ce long chemin, cette longue montée vers Béthanie, vers ceux que tu aimes qui Marthe, Marie, Lazare et, derrière eux, chacun de nous attendant dans sa vie ta Résurrection ? Pourquoi est-ce si long, ton retour ?"

       Le Christ de répondre : "J'aurais pu avancer plus vite, j'aurais pu me précipiter dès le début dans la mort, mais j'ai voulu ne pas y aller sans vous, attendre que votre cœur devine. Je le fais et je vais vous attirer doucement un à un avec ce que vous êtes pour que vous me suiviez là où je vais aller. Oui, c'est vrai, c'est moi qui vais prendre la place de Lazare, mais vous ne pouviez le comprendre. C'est vrai, si je dis à Lazare "sors dehors", c'est pour dire que c'est moi, Christ, qui vais prendre la place de l'homme au fond du tombeau. C'est vrai que cette pierre qu'on va rouler devant la tombe de Lazare, c'est la pierre qui roulera devant la tombe de nouveau vide, au matin de la Résurrection. C'est vrai que ces bandelettes, les miennes, seront jetées de côté et que le suaire sera plié. C'est vrai que cette résurrection de Lazare n'empêchera pas Lazare à nouveau de connaître la mort. Et c'est vrai que je dis à Lazare "sors dehors", car c'est moi, Dieu, qui vais endosser la mort. Alors il me fallait prendre le temps pour que ton cœur se prépare à un tel évènement. Et pourtant tu le comprends à peine, tu comprends à peine que ta vie vaut ce prix-là et qu'elle me coûte si cher, car je vais te dire un secret, à toi, l'homme : ta vie est si chère que je ne peux la toucher qu'avec des mains percées de clous. Je n'ose pas la toucher brutalement. Il me faut agir avec cette infinie délicatesse, avancer tout doucement, dire à Marthe "que crois-tu ?", pleurer avec Marie, pleurer avec les juifs, sentir l'odeur de la mort, être effrayé par le souffle de la tombe. Comme toi ! Il me fallait tout ce chemin-là pour que, derrière, chacun de vous, chaque cœur, dans son propre chemin puisse me rejoindre et sache que je vais lui ouvrir la porte. Si je monte à Béthanie, ce n'est pas simplement pour ressusciter mon ami, celui que j'aime, le frère de celles que j'aime Marthe et Marie, mais je monte vers ma mort. Et ma mort, c'est la tienne.  Si je vais dans le tombeau, c'est parce que je sais que ce tombeau devra désormais rester vide. Mais je veux que tu le voies, que tu le contemples avec moi, que tu prennes le temps non pas de vivre ma Passion, non c'est à moi, Dieu, de la vivre, mais de comprendre que pour te toucher, il me faut des mains percées de clous.

       Et Marthe, dans son bon sens, à l'entrée du village, lui dit : "Seigneur, si tu avais été là, il ne serait pas mort". Il lui dit : "Mais ton frère ressuscitera". - "Je sais, je sais, Il ressuscitera au dernier jour". Elle a une bonne théologie, elle sait la résurrection. Et Il ajoute : "Je suis la Résurrection. Quiconque croit en moi, fût-il mort, vivra. Et qui vit et croit en moi ne mourra jamais". Alors elle répond : "Tu es le Fils de Dieu, tu es celui qui descend du ciel pour nous sauver". Cela veut dire, je comprends : si Dieu s'est incarné, cela veut dire qu'Il ressuscitera les morts, cela veut dire qu'Il est la Résurrection, que l'Incarnation et la Résurrection sont un même mouvement, un même élan. Pourquoi en ai-je douté avant ? Enfin je comprends que c'est une seule chose, un seul élan du cœur de Dieu qui, s'incarnant, ne peut pas reculer, ne peut pas ne pas aller jusqu'à la mort. Quand Marthe répond à Jésus, elle dit "oui, ce serait chimérique, illusion que de croire finalement que si tu es vraiment le Fils de Dieu, tu ne puisses pas nous sauver de la mort. Oui, ma foi, mes yeux s'éclairent". Alors elle prend le chemin avec lui, elle continue à monter vers Béthanie.

       Et puis, autre arrêt, son autre sœur : Marie qui dit aussi : "Seigneur, Si tu avais été là, il ne serait pas mort". Même cri, même désarroi. "Pourquoi tardes-tu tant sur ce chemin pour nous rejoindre ?" Et là, Il ne dit rien, mais Il pleure avec elle. Et les juifs, derrière, pleurent avec eux.

       Le Christ vit sa vie d'homme à plein cœur, Il est là, restaurant la foi de Marthe, pleurant avec ceux qui pleurent, dans la joie avec ceux qui sont dans la joie. Et ils vont aller tous ensemble devant le souffle, devant l'horreur de la mort. "Où l'avez~vous mis ?" C'est ce que dira Marie-Madeleine au matin de la Résurrection. "Où l'a-t-on mis ?" Elle dira : "Où l'avez-vous mis ?" au jardinier qui était le Christ. Et l'on dit au Christ : "Viens et vois". Cette même expression est celle que Jean, dans le début de son évangile, avait mis dans la bouche de Philippe qui conduisait Nathanaël à reconnaître en Jésus le Messie.

       Ce "viens et vois" signifiait à l'homme mortel : "viens et vois celui qui donne la vie". Et maintenant l'expression est inverse, c'est le vivant éternel qui est appelé à aller visiter la mort. Dieu n'avance pas sans nous, Il attend que nous le demandions, que nous éclairions son propre chemin pour nous rejoindre dans nos blessures, dans toutes nos morts, dans notre mort. "Viens et vois", dit l'homme mortel à celui qui est le vivant éternel. "Viens et vois la mort".

       Frères et sœurs, vous sentez cet appel puissant et presque invisible, si subtil et si délicat, de la vie. Vous sentez votre vocation est celle d'être vivant et non pas de connaître la mort. Vous sentez que c'est là le seul souci de Dieu que de nous redire, avant même sa Passion : "Je sais que ta vocation est d'être vivant". Vous sentez qu'il ne s'agit pas là simplement de la vie de la nature, car elle s'use elle aussi, ou de la vie psychique car elle connaît tellement de meurtrissures, ou de la vie même de nos cités, toutes les civilisations sont mortelles, mais d'une vie qui a vraiment valeur d'immortalité et qui ressemble à une graine dans la nuit de la terre, qui ressemble à un chant, qui ressemble à une certitude paisible mais invincible, qui est l'appel de la vie éternelle qui pour l'instant mûrit doucement dans la nuit de la tombe et de la mort.

       Vous savez, frères et sœurs, que derrière cette douceur et cette délicatesse du Christ qui prend son temps pour remonter à Béthanie, il y a un appel puissant, immense de Dieu qui dit : "Je sais que ta vocation est d'être vivant, et j'y plante ma Résurrection, tout doucement, afin qu'elle mûrisse". Appel de la vie, mais d'une vie qui pourra tenir, d'une vie qui non plus fera disparaître cette mort, mais y fera apparaître la vie nouvelle. Si le Christ passe par cette tombe de Lazare, en ouvre les portes, c'est pour y prendre notre place, c'est pour y faire une brèche pour la percer de trous, pour la grever de cette vie nouvelle qui est la vie divine qui seule peut vaincre définitivement la mort. Alors dans cette vie, et déjà maintenant, sortons dehors, car Dieu nous laisse aller. Acceptons d'être libres, nos bandelettes, nos péchés à nos pieds, et le suaire plié. Avançons librement, car Christ nous tient par sa Résurrection future et par sa Résurrection qu'Il nous donne. Nous avançons déliés, nous avançons libres. Ceci veut dire pour vous, pour nous aujourd'hui : "Ne renoncez pas à l'appel de la vie, ne restez pas en chemin, doutant ou pleurant, comme Marthe et Marie, ou révoltés contre la longue attente que Dieu semble avoir prise avant de nous rejoindre. Sachons dès maintenant que s'Il a pris le temps de venir jusqu'à Béthanie, c'était pour que nous puissions marcher à son pas, doucement, être touchés à notre tour par sa Résurrection.

       Frères et sœurs, ne soyons pas en retard sur ce chant qui commence à sourdre au fond de nous, qui est le chant de la vie.

       AMEN


 

 

 

 
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