AU FIL DES HOMELIES

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L'INCOHÉRENCE D'UNE FOI FRAGILE LA COHÉRENCE D'UN AMOUR ABSOLU

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (5 avril 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Chers amis catéchumènes, dans la tradition de l'Église, pendant les semaines qui précèdent Pâques, ceux qui ont demandé le baptême accomplissent donc leurs étapes vers la vigile de Pâ­ques au cours de laquelle vous serez baptisés. Et cela se fait dans l'assemblée chrétienne, avec tous ces gens que vous connaissez ou que vous ne connaissez pas, ces gens qui vous entourent, et qui vous portent. Dans l'Église ancienne, le prêtre ou l'évêque, c'était encore mieux parce que c'est lui qui préside la vie de l'Église, avait l'habitude non pas de prêcher au peuple, ils sont habitués à entendre nos prédications, mais aux caté­chumènes. Et ceci, non pas pour leur parler de sa fa­çon personnelle de voir les choses, mais pour bien signifier que, par sa parole, donc par la mienne main­tenant, c'est ce que croient et vivent tous ces gens présents qui vous est transmis. Voyez-vous, la parole du prêtre, ce n'est pas ses sentiments, ses interpréta­tions, sa vie, ce qu'il pense, si c'était cela, ça serait peut-être plus intéressant, mais ce n'est pas le pro­blème.

Je vais donc essayer très simplement, pour vous, de vous transmettre, de vous dire ce qu'à propos de ce miracle de Jésus, l'Église croît. Et quand je dis l'Église, je parle de nous tous qui sommes là. Je vou­drais assez brièvement retenir deux choses. La pre­mière, je vais l'appeler l'incohérence d'une foi fragile. Incohérence veut dire : c'est un peu bancal, ça ne marche pas toujours très bien, c'est parfois un peu contradictoire, telle est souvent notre foi, elle de­meure fragile. Et nous allons regarder, à ce propos, vers Marthe et Marie, deux personnes intéressantes, nous allons voir, qui nous ressemblent beaucoup ou plus exactement à qui nous ressemblons, puis deuxième partie, la cohérence d'un amour absolu. Là nous regarderons vers Jésus, son visage, ses paroles, ses gestes Jésus. Vous êtes bien d'accord ? Vous avez bien compris ? Alors allons-y.

Incohérence d'une foi fragile. Voyez, il y a quelque chose de très beau chez Marthe et Marie. Leur frère était malade, il est mort, elles sont tristes, elles auraient bien aimé que Jésus soit là. C'est une chose tout à fait compréhensible. Mais Jésus était absent. Cependant quand Jésus arrive, elles se préci­pitent à ses pieds et elles font un acte de confiance : "Seigneur, si Tu avais été là, mon frère ne serait pas mont !". Il y a un peu de reproche peut-être ou de regret. Mais aussi tôt, elles disent l'une et l'autre : "Tout ce que Tu demanderas à Dieu, nous le savons, Tu le feras". Il y a là, la foi, la foi simple, la foi di­recte, la foi pure, la foi immédiate, la foi spontanée. Etre croyant, c'est cela. Etre croyant, c'est dire à Dieu : "Tout ce que Tu diras, Tu le feras". Alors lorsque Jésus dit : "Ton frère ressuscitera", elles disent : "Oui, oui, je crois qu'il ressuscitera au dernier jour. Je crois qu'il ressuscitera". Puis Jésus leur dit : "Moi, je suis la Résurrection. Oui, Seigneur, Tu es la Résur­rection, Tu es le Fils de Dieu. Celui qui doit venir dans le monde". Voilà, la foi dans sa pureté, la foi spontanée avec toute sa force, la foi sans spéculation, sans encombre, sans détour et sans contour. Vous avez bien compris cela. Le jour de votre baptême, vous allez recevoir cette foi de façon à pouvoir dire, quels que soient les événements de votre vie : "Jésus, Tu es vivant, Tu es la Résurrection, Tu es le Fils de Dieu, Tu es venu pour nous sauver". Êtes-vous d'accord ?

Il y a l'autre aspect qui nous révèle l'incohé­rence de la foi, au moment où les choses vont vrai­ment changer, quand Jésus, qui a de la peine et qui pleure, s'approche du tombeau de Lazare, il dit : "En­levez la pierre", alors elles s'affolent, elles s'inquiè­tent, elles disent à Jésus : "Non, ce n'est pas possible. Arrête. Qu'est-ce que Tu fais ?" Elles ont raison hu­mainement. Cela fait quatre jours qu'Il est mort, c'est vrai que ça sent. "Non, Seigneur, ce n'est pas possible, on en va pas pouvoir respirer, ça ne peut pas conti­nuer. Arrête-Toi. On croit que Tu es la Résurrection et la vie. Mais doucement. Pas trop à la fois. Ne nous bouleverse pas". Voilà l'incohérence de notre foi. Nous disons : "Seigneur, je crois. Seigneur, je prie, Tu es le Fils de Dieu". Nous le chantons. Et puis au moment où Jésus, dans notre vie, veut un peu soule­ver des tombeaux, ouvrir ce qui nous emprisonne, déranger notre vie, ou plus exactement veut nous montrer qu'Il est vraiment, qu'il fait vraiment ce qu'il dit, on résiste : "Non, Seigneur, ne me demande pas trop de choses dans la foi. Je crois. Ca va. Le reste, on verra plus tard". C'est vrai que c'était dérangeant pour Marthe et Marie de retrouver leur frère. Non pas parce qu'il avait mauvais caractère ou qu'il était ma­lade et qu'il fallait le soigner. Mais parce que cela leur posait une sacrée question pour la vie de leur foi.

Alors voyez les chrétiens, comme tous ces gens qui vous entourent, un jour vous serez de ceux qui diront : "Oui, Seigneur, Tu es la Résurrection, Tu es la vie" , puis dans votre cœur il y aura des résistan­ces, il y aura des moments où vous direz : "Seigneur, non pas trop. Non, ça suffit, ne me demande pas plus, ne me donne pas ce que je demande parce qu'au fond cela va me déranger". C'est ce que j'appelle l'incohé­rence d'une foi fragile, ces doutes dans les difficultés, ces moments où l'on résiste à la grâce, où l'on résiste à la vie. Car, vous savez, on préfère ses tombeaux sou­vent. On est beaucoup plus tranquille, il y a moins d'air. On est sécurisé, on est bien, la foi, oui, mais surtout pas trop de vagues ! Ces choses qui nous dé­rangent: l'appel de Dieu, la présence de Dieu, ou quand Jésus vient nous dire : "Ce que Je dis, Je vais le réaliser maintenant pour toi", et l'on recule, on devient obstacle à la vie de Dieu en nous, on met une barrière, le plus mort de tous ces gens-là, ce n'était peut-être pas Lazare dans le tombeau à cause de la mort physique, mais c'était encore le cœur de Marthe et de Marie enserré dans un certain nombre de liens qui ne leur permettaient pas au fond de suivre Jésus, de vivre la parole de Jésus jusqu'au bout.

Voilà, vous vivrez probablement, dans votre vie chrétienne, ces grands moments de foi et de paix, où vous affirmerez votre foi, où vous serez heureux de croire, même si la situation est difficile, car dans la foi chrétienne, il n'y a pas de situation facile, pas plus que dans le monde d'ailleurs. Et puis vous connaîtrez aussi ces moments de doute, d'inquiétude en vous disant : "Est-ce que vraiment Jésus fera cela ? est-ce que vraiment ce qu'il nous dit est vrai ? Peut-Il res­susciter les morts ? Peut-il nous faire connaître le Père un jour au ciel ?"

La cohérence d'un amour absolu, face à cette fragilité de la foi. Jésus, vous le savez, est le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu, l'amour de Dieu fait chair saint Jean nous le dit : "Le Verbe s'est fait chair". Mais Il n'en est pas resté là. Quand Il a ressuscité La­zare, Il a voulu montrer que le Verbe qui s'est fait chair, par sa parole redonne chair véritable à la vie des hommes. L'intérêt, vous savez, ce n'était peut-être pas que Lazare recommence dix ans de sa vie. Ce n'est pas forcément une sinécure. Et puis donner à quelqu'un l'occasion de mourir deux fois, je ne suis pas sûr que ce soit un cadeau de la part de Jésus. Car l'important, ce n'est pas tellement que Lazare ressus­cite, mais que Jésus veuille dire à Marthe et Marie, dans la difficulté et la fragilité de leur foi : "J'irai jusqu'au bout de mes paroles. Je suis la Parole de Dieu faite chair, mes paroles prendront chair en vous. Et, pour vous le montrer, j'appelle Lazare hors de son tombeau". Lorsque Lazare sort de son tom­beau, ce que Jésus demande à Marthe à Marie et aux autres, c'est de croire, non pas que Lazare revient à la vie, ça, ils le voient, mais que Jésus est capable de redonner aux morts la vie. Il ne s'agit pas seulement la mort physique que nous connaîtrons tous un jour ou l'autre, mais de la mort du péché, la mort du mal, tout ce que nous faisons de mal, tout ce que le mal fait pour nous, et le mal, c'est toujours une prison, comme un tombeau, même si on ne s'en aperçoit pas toujours.

Vous savez, lorsque Marthe et Marie disent à Jésus : "Seigneur, il sent déjà", c'est très important parce que souvent, très souvent, nous avons sur l'autre ce même regard, cette même parole. Nous disons à Jésus : "Seigneur, ça ne vaut pas la peine que Tu continues avec lui, ça sent déjà". C'est très important car le mal le plus grand, le plus grave, ce n'est pas nos petits péchés de gourmandise, d'impureté, ou d'orgueil, cela ne fait de mal à personne, parfois même cela fait du bien, ce qui ne veut pas dire pour autant que c'est un bien. Mais le mal le pire, c'est le mal que nous pensons les uns des autres. Marthe et Marie ont pensé du mal à propos de leur frère : "Il sent déjà. Cela sent mauvais, mon frère, parce qu'il est dans la mort". Vous voyez ! Nous avons, nous, par rapport à nos frères, à nos amis, à nos proches, souvent cette odeur de mort dans le nez. Nous préfé­rons qu'ils restent là dans leurs tombeaux plutôt que de laisser Jésus les ressusciter et leur redonner la vie. Notre façon de regarder les autres, notre façon de parler aux autres et de comprendre les autres, forme souvent un obstacle devant l'amour et la vie de Jésus. Tant et si bien que Jésus est obligé de nous dire, de façon forte : "Ne t'ai-Je pas dit que si tu crois ? Laisse les mauvaises odeurs. C'est humain, c'est vrai. Mais Je suis plus fort".

La mort a toujours pour nous une mauvaise odeur, une odeur de cadavre. Pour Jésus, toute mort est déjà un pressentiment de vie. C'est cela que Jésus a voulu signifier à Marthe et à Marie. Jésus a aimé Lazare jusqu'à faire que par Lui, Parole de Dieu, il reprenne chair dans une vie nouvelle, ici la vie physi­que pour Lazare. Voilà ce que je voudrais vous dire au nom de toute l'Église. Je suis sûr que, dans tout ce que j'ai dit, chacun de ceux qui sont ici d'une façon ou d'une autre peut se reconnaître. L'incohérence d'une foi fragile. On croit. Oui. Mais nous sommes heurtés, nous nous butons à un certain nombre de réalités qui nous font douter que la parole de Jésus soit féconde, qu'elle soit efficace et qu'elle aura le dernier mot. Eh bien, ça c'est cette incohérence. Qu'est-ce qui peut nous redonner la paix ? qu'est-ce qui peut nous faire faire le chemin jusqu'au bout ? c'est Jésus, la parole de Jésus. Et cette parole de Jésus n'est pas simplement faite pour les oreilles ou pour l'intellect, elle est faite pour notre être. Il vient nous redonner sa vie. La vic­toire de la vie de Jésus dans celle de Lazare est un petit peu extraordinaire, miraculeuse, spectaculaire. Cette victoire, elle sera dans notre cœur et dans le vôtre de façon moins spectaculaire, ça ce n'est pas important, de façon certainement lente. La victoire de Jésus contre les forces de mal et de mort en nous est très lente, mais elle est réelle, et elle sera un jour to­tale.

Pour la hâter, il faut dire à Jésus : "Tu es le Messie, Tu es le Fils de Dieu" et ne jamais Lui dire : "Seigneur, ça sent mauvais autour de moi, en moi ou chez les autres" parce qu'alors Jésus est obligé de nous secouer fort pour nous redire : "Je suis la Résur­rection et la vie, cette parole s'incarnera un jour to­talement dans votre être humain et vous pourrez vivre ressuscités avec Moi". Cette vie de Ressuscité com­mence déjà aujourd'hui, à chaque fois que Jésus nous dit : "Lazare, sors de ton tombeau".

Alors aujourd'hui à vous, chers amis caté­chumènes, à nous, frères chrétiens, Jésus dit à notre cœur, au milieu de l'incohérence de notre foi fragile, au cœur même de nos tombeaux, de nos ténèbres, de nos craintes, de nos peurs, de nos péchés, d'abord les nôtres, pas ceux des autres, Jésus dit : "Sors de là et tu vivras", dans le pardon et la liberté, la joie et l'espé­rance. C'est à cette vie-là que vous allez renaître lors de votre baptême, il se fera d'ailleurs la nuit de Pâ­ques, et la nuit, c'est le symbole de la mort et du tom­beau. Mais vous, avec nous, nous en ressortirons lu­mineux et vivants à la suite de Jésus dont la présence sera signifiée par le cierge pascal, lumière des nations, lumière du monde. En la nuit de Pâques, vous allez renaître dans l'eau, vous savez que l'eau rappelle les larmes de Jésus. Jésus a laissé couler les larmes de ses yeux devant la peine et devant la mort de Lazare son ami, Il a laissé couler l'eau de son cœur ouvert, dans sa peine et dans sa mort. Dans les larmes de Jésus, les larmes de Dieu sur notre mort et notre péché, dans l'eau qui coule de son cœur, là nous sommes lavés, nous sommes purifiés pour grandir et vivre, et être emportés par un grand courant d'eau, tous ensemble, vers un océan qui est l'amour absolu de Dieu.

Voilà ce que je voulais vous transmettre, vous y réfléchirez un peu cette semaine, vous demanderez à vos papas et à vos mamans de vous le rappeler. Vous le leur rappellerez aussi, il faut que ce soit réci­proque. Ainsi vous nous portez votre espérance, nous vous portons dans notre foi pour que la vôtre et la nôtre soit ferme, définitive et totale, dans l'amour absolu de Jésus pour nous.

 

 

AMEN

 

 
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