AU FIL DES HOMELIES

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APRÈS LAZARE, OU L'ÉVANGILE DE VIE

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (2 avril 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Je vous ferai sortir de vos tombeaux et vous vi­vrez." Frères et sœurs, permettez-moi aujour­d'hui de méditer avec vous ce très bel évangile que nous venons d'entendre sur la résurrection de Lazare, mais de le méditer sur le mode de la fiction, autrement dit de continuer en pointillé ce qui conclut l'évangile c'est-à-dire la résurrection. Lazare est res­suscité, mais que devient-il ? Vous allez me dire : ça n'est pas dans l'évangile. Précisément, c'est ça qui est intéressant. Comment regarde-t-il le monde ? com­ment voit-il le monde ? qu'est-ce qu'il retrouve en ce monde ?

Or imaginez-vous qu'au vingtième siècle, dans la littérature française et étrangère, mais surtout étrangère, on a beaucoup réfléchi sur la question de la résurrection de Lazare et sur ce qu'il avait vu, si je puis dire "l'après-Lazare", au moment où il sort de l'évangile pour rentrer dans notre histoire et dans no­tre vingtième siècle. Or tous ces poètes, tous ces dra­maturges qui ont écrit sur Lazare, au vingtième siècle, ont tous la même interprétation. Ils pensent tous que la mort de Lazare, puis sa résurrection et surtout sa vie après a été une épreuve douloureuse, insupporta­ble. Jugez-en plutôt.

Un poète américain qui s'appelle Robinson, a écrit un poème qui s'appelle Lazare. Et Lazare ren­contre sa sœur Marie et voici le dialogue qu'ils se tiennent l'un à l'autre. Marie fait part de ses ré­flexions : "Lui qui avait été notre frère et qui était mort maintenant semblait vivant, comme s'il était mort et même pire que mort. Plutôt la tombe pour Lazare que la vie si c'est cela la vie". Lazare lui fait alors cette confidence : "Quand je suis revenu, j'ai su que les yeux du Seigneur étaient plongés dans les miens. Je le regardai, et il y avait en ses yeux plus que je ne pouvais voir. D'abord je ne pouvais rien voir d'autre que ses yeux. Il n'y avait rien à voir ailleurs, seulement ses yeux. Et ceux-ci regardaient dans les miens longtemps, dans les miens, comme s'il savait ". Marie alors lui demande : "Il ne pouvait pas savoir que c'est pire que la mort, dit-elle. Et toi ?" Et Lazare répond ceci : "Oui, c'est pire que la mort. C'est cela qu'Il savait. Et c'est cela que je pouvais voir ce matin dans ses yeux. J'étais effrayé, mais pas comme vous l'êtes. C'est pire que la mort, Marie. C'est terrible de mourir quand on est encore là ! Marie, ne reviens plus là-dessus : tu ne m'écouterais pas si je t'en disais plus". Il est étonnant que ce poète, au moment où il fait parler Lazare, lui fasse dire : "finalement j'étais mieux dans mon tombeau, replonger dans la vie après la mort, c'est terrible, c'est insupportable, c'est pire que la mort".

Il n'est pas le seul à dire cela. Un autre au­teur, Jean Grosjean, français celui-là, dit ceci à propos de Lazare ressuscité : "Lazare dit à Jésus, quand il le rencontre : "Ne m'abandonne pas à cette vie qui n'a plus été assez bonne pour toi". Jésus ne s'attendait pas à cette plainte. Que, restituée, l'ancienne vie puisse paraître si déserte le troublait autant que l'avait ému naguère la disparition de son camarade. Or Lazare n'avait rien demandé. Comment avait-il pu exposer Lazare à une seconde descente vers le tom­beau ?"

Un autre auteur, Alain Absire, dramaturge celui-là, fait dire à Lazare : "Tu vois ma peau de ca­davre, tu sens mon odeur de terre et de pourriture (...). Tu te rends compte que je suis à la fois mort et vivant". Mais il lui manque ce qui fait le vivant : la parole, la relation avec d'autres vivants : "Sais-tu que je ne suis plus capable d'aimer ? Sais-tu qu'à la place de la foi, du courage, de l'amour, de la générosité, il a mis le désœuvrement, la colère et la haine dans mon cœur".

Et enfin un auteur russe Andreieff qui décrit le regard de Lazare après sa résurrection en disant :

"Qu'à travers les cercles noirs de ses prunel­les, comme à travers des verres sombres, c'est l'in­concevable au-delà qui regarde les hommes".

Frères et sœurs, c'est peut-être choquant d'entendre tous ces témoignages de notre vingtième siècle quand il essaye de méditer non pas comme des scientifiques ou des exégètes le problème de savoir comment s'est opérée la résurrection de Lazare, mais au fond qu'est-ce que ça peut faire à un mort de reve­nir à la vie. Or ils sont tous unanimes là-dessus : re­venir à la vie, d'une certaine manière c'est pire que la mort. Vous le comprenez bien, ce n'est pas du tout le sens de l'évangile.

Le sens de l'évangile, vous le savez, il est clair : c'est que Jésus, au moment même où Il avançait vers sa mort, a voulu dans un geste d'amitié, de com­passion vraie, manifester à propos de l'un de ses amis l'immense puissance de vie qu'Il portait en Lui, l'im­mense puissance de résurrection qu'Il portait en Lui, Il a voulu ressusciter Lazare d'entre les morts, Il a voulu le rendre à la vie dans le sens où Il voulait que Lazare devienne le témoin de la puissance de vie du Christ qui allait ressusciter. Lazare est pour ainsi dire le prophète de Jésus ressuscité. Et c'est cela que nous croyons. Et c'est comme cela que l'Église a toujours interprété la mort et la résurrection de Lazare.

Mais précisément si nos contemporains nous présentent la résurrection de Lazare sous un jour si sombre, est-ce que nous, les chrétiens, nous ne devons pas entendre cela aussi. Pourquoi nos contemporains, lorsqu'ils parlent de Lazare qui revient à la vie, en parlent de façon si négative ? En réalité, je crois qu'ils décèlent quelque chose qui, en nous aussi, nous ronge et nous détruit, ils disent qu'ils ne peuvent pas croire à la vie. Et c'est la raison pour laquelle, quand on ne peut pas croire à la vie ici-bas, on ne peut pas non plus croire à la vie avec Dieu. D'où le ton de déses­poir et d'abandon, et même de découragement pro­fond qu'ils voient dans l'attitude et le cœur de Lazare. Nous vivons dans un siècle qui a fait d'une façon atroce plusieurs expériences de la mort, des expérien­ces de la mort absolument massive, atroce, hideuse. Et quand ces auteurs nous parlent de Lazare, en réalité ce qu'ils ont dans la tête, ce sont ceux qui ont ré­chappé de la guerre de 14, ce sont ceux qui ont ré­chappé de 39-45, ce sont ceux qui ont réchappé des atrocités du goulag et de ces autres formes qu'il a pris dans tous les régimes communistes et qu'hélas il en existe encore ailleurs aujourd'hui. Quand ces hom­mes-là parlent de la mort, ils parlent de la mort à pro­pos de ceux qui ont vécu si près et si profondément et si massivement et de façon si écrasante et si irration­nelle et si incompréhensible de cette mort qui a été, pour ainsi dire, ce qui fauchait, ce qui détruisait des générations, des millions de morts comme on ne l'avait jamais vu, pour eux revenir à la vie en sortant de cette mort, c'était atroce. Et ce n'est pas un hasard si la plupart de ces textes ont été écrits par des gens qui, d'une manière ou d'une autre, ont eu contact, ont réchappé à cette mort.

Pour tous ces gens-là, et nous sommes d'une certaine manière de ceux-là, car je crois que de ce point de vue-là les péchés de la civilisation sont aussi faciles à nous contaminer que le péché originel. Pour tous ces gens-là et pour nous aussi, sortir de la mort laisse un goût de mort. Et je crois qu'il ne faut pas se faire d'illusions, nous vivons dans un monde aujour­d'hui qui ne peut pas se guérir en quelques instants de ces énormes et de ces immenses blessures de mort qui ont frappé l'humanité dans ce dernier siècle. Nous vivons comme Lazare, nous sortons des grottes de mort. Nous essayons à certains moments de la regar­der, cette épreuve de la mort, comme fascinés mais en même temps nous sentons le cadavre. Si justes que nous nous prétendions, nous portons et pèse sur nous cet écrasant fardeau de la mort qui a été pour ainsi dire industrialisée, technicisée.

Et c'est la raison pour laquelle aujourd'hui cet évangile de Lazare nous pose une question cruciale : aujourd'hui, comme chrétiens, comment allons-nous sortir de nos tombeaux ? Que Dieu veuille nous faire sortir de nos tombeaux, c'est la réalité fondamentale, c'est ça que nous croyons, sinon nous ne serions pas ici dans cette église. Mais si nous sommes blasés par le fait que nous ayons vu, que nous voyions encore sous nos yeux aujourd'hui de telles expériences de mort : des génocides, des haines atroces, des choses absolument incompréhensibles, et bien qu'on le veuille ou non, tout cela donne au fait que nous sortions de nos tombeaux un goût de mort, une odeur de cadavre et à certains moments nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que, lorsque nous proclamons que nous sommes ressuscités, nous sentons encore peser sur nous le regard de la mort, le vide de la mort, quelque chose qui veut dire qu'on est dans l'horreur de la tourmente.

Pourquoi est-ce que je vous dis tout cela ? c'est parce que cette semaine vient de paraître une encyclique du pape Jean-Paul II. Elle s'appelle "Evangelium vitae", "Évangile de la vie". Cela veut dire que l'évangile et la vie sont deux réalités absolument inséparables. Il me semble que, si nous voulons lire cette encyclique, avant de savoir si la contraception par moyen chimique est légale ou pas, ou conforme à l'évangile ou pas, si nous n'essayons pas d'aborder cette encyclique avec ce regard de ceux qui ont réchappé à la mort et qui redécouvrent le prix de la vie, mais non pas une vie plus amère que la mort, mais avec une véritable foi en la vie, et bien si nous n'abordons pas cette encyclique et ce texte pontifical avec cet esprit-là, nous ne le comprendrons pas.

Il y a deux manières d'être Lazare, il y a deux manières de sortir du tombeau : ou bien de se dire que sortir du tombeau et de vivre encore, c'est pire que la mort. Et de ceci nous sommes tous, que nous le vou­lions ou non, plus ou moins complices. Il y a une au­tre manière de sortir du tombeau, c'est effectivement de croire qu'Il est la Résurrection et la vie. Mais, comprenez-le bien, comment pourrons-nous croire à la vie éternelle si nous ne pouvons pas croire à la vie ici-bas ? Pourquoi l'Église défend-elle la vie ? Ce n'est pas parce qu'elle serait antimalthusienne et qu'elle dépendrait des politiques natalistes et qu'elle deman­derait aux foyers de travailler pour la France. Pour­quoi l'Église défend-elle la vie ? C'est parce que la vie présente, la vie que nous vivons, la vie que nous rece­vons, la vie que nous donnons, c'est le seul lieu dans lequel s'enracine la vie éternelle. Si nous supprimons la vie de la terre, nous supprimons la vie éternelle. Si nous détruisons, si nous donnons à notre vie d'ici-bas un goût de mort, alors nous nous ôtons toute chance de croire qu'il y a vie éternelle. La vie présente, la vie que nous menons n'est pas une réalité indépendante, un en-soi, elle est le support, elle est le lieu de la ma­nifestation, de l'éclosion de la vie éternelle.

Et pour vous, catéchumènes, qui maintenant allez faire ce pas décisif pour entrer dans la vie éter­nelle, je voudrais simplement vous dire ce matin que, même si d'une manière ou d'une autre, car je ne connais pas pour chacun l'itinéraire de la foi, mais si d'une manière ou d'une autre aujourd'hui vous êtes là parce que vous avez envie de recevoir l'amour de Jésus et parce que vous avez envie de recevoir la plé­nitude de la Vie éternelle, vous ne le pouvez que parce qu'il y a un homme et une femme, vos parents, qui vous ont donné la vie. Et si vous êtes là ce matin c'est parce que vous voulez que cette vie que vous avez reçue, cette vie qui vous a été donnée, même si vos parents ne vous ont pas explicitement conduits à la foi, après tout c'est le secret de chacun et c'est la vie de chacun, mais malgré tout si vous êtes là ce matin, vous le devez à ceux qui vous ont donné la vie. Au fond, ils ont été, sans le savoir, les premiers évangélisateurs, car ils ont été les premiers à vous porter la vie. Ils ont été les premiers à vous donner l'évangile qu'est la vie, avant de recevoir l'évangile de la vie.

Frères et sœurs, ce qui arrive pour les catéchumènes devrait nous ramener nous-mêmes à nos interrogations les plus profondes : comment ac­cueillons-nous la vie ? est-ce que nous la regardons de travers ? est-ce que nous la vivons avec un cœur amer, avec un cœur déçu, avec un cœur vengeur, avec un cœur méprisant, avec un cœur qui n'aime pas ? La vie, pas les sublimités spirituelles, la vie d'abord, ai­mer vivre. Ou bien est-ce que nous laissons ce goût et ce désir de vivre se laisser contaminer et détruire par la mort ? Il y va de cela, c'est cela le témoignage de l'Église au cœur de la société aujourd'hui. C'est vrai que nos sociétés sont trop blessées pour croire à la vie éternelle, elles ont déjà du mal à croire à la vie tout court, à la vie qui est dans nos veines et qui coule par notre sang. Alors comment pourraient-elles croire à la vie éternelle ? C'est vrai que c'est leur épreuve. Il ne faut pas les regarder de haut, il ne faut pas les mépri­ser, on n'en a pas le droit. Ce serait de l'hypocrisie, ce serait un mensonge.

Mais ce que nous avons à témoigner d'abord c'est que, parce que nous croyons à la vie éternelle, nous croyons à la vie d'ici-bas nous pouvons croire à la vie éternelle. Mais les deux réalités sont absolu­ment indissociables et c'est notre devoir et c'est notre témoignage de croyants que de montrer cette insépa­rabilité de la vie de la terre et de la vie du Royaume.

 

 

AMEN

 

 
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