AU FIL DES HOMELIES

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Ezéchiel 37, 12 b-14 ; Romains 8, 9-11 ; Jean 11, 1-45

Cinquième Dimanche de Carême – A

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

'est, à travers Marthe et Marie, l'humanité qui implore, qui supplie Jésus de venir voir les effets terribles de la mort sur l'humanité. Étonnant Évangile qui nous fait entrer à point dans une amitié, dans trois amitiés, dans cette relation pu­dique et si intense qui unit Jésus, Marthe, Marie et Lazare. Curieusement d'ailleurs, comme de vrais amis, chacun d'eux se distingue par sa personnalité. Marthe et Marie pleurent, mais elles pleurent diffé­remment leur frère Lazare.

J'allais dire, Marthe, c'est l'active, nous la connaissons bien, elle ne peut pas rester en place. J'allais dire, elle court. Elles n'ont pas osé avertir di­rectement Jésus, elles ont fait dire à Jésus que leur frère est mort. Et elles rappellent à Jésus que "Tu l'aimais", comme si l'humanité devait rappeler à Dieu qu'Il avait promis un moment cet amour, cette amitié, et Il semble l'avoir mis de côté, l'avoir oublié. Dieu nous aime, Dieu est notre ami, notre compagnon, notre maître. Est-ce que parfois Il ne l'oublie pas dans les malheurs qui sont les nôtres ? Est-ce que parfois, Il ne semble pas un peu s'occuper d'autres affaires, comme on le disait d'une manière enfantine ? Toute­fois elles envoient ce message, cette nouvelle, c'est l'Évangile dans l'autre sens. Ce n'est pas la nouvelle de la vie, c'est la nouvelle de la mort. Et elles l'en­voient à Jésus, elles font dire à Jésus. Mais Celui-ci prend son temps, attend encore un peu et ne comprend pas tout de suite.

Dans cet Évangile, les personnages ne se ren­contrent pas tout de suite. Ils ne se comprennent pas. Jésus ne parle pas de la même mort dont parlent Marthe et Marie. Alors on pourrait dire quand même quelle humanité enfin notre Dieu nous manifeste dans cet Évangile. Et c'est vrai, quelle émotion, cette amitié fait naître dans le cœur de Jésus et dans le nôtre. Nous nous sentons concernés, nous nous sentons aussi les amis de Marthe et Marie. Et nous sommes avec eux devant cette pierre du tombeau qui s'est fermée, qui a été scellée. Et déjà c'est plus que la mort, c'est le ca­davre, c'est l'horreur de cette mort, c'est l'anéantisse­ment. Alors nous sommes tentés de nous rassurer en disant : "Enfin Dieu manifeste son humanité, mani­feste cette inclinaison de son propre cœur. Mais il y a, derrière cette affirmation, une sorte d'accusation pa­radoxale que Dieu ne serait pas capable d'être hu­main et qu'Il Lui faudrait tout un noviciat, tout un apprentissage pour découvrir quelles sont les émo­tions, les sentiments qui nous animent. Je ne crois pas que Dieu manque de sentiments, je ne crois pas que Jésus, dans cet évangile, ait témoigné plus d'humanité que dans les autres évangiles."

Dieu ne voit pas la mort de la même façon que nous. Et pourtant Jésus va faire une découverte. Cette amitié, j'allais dire, va ouvrir le cœur de Jésus au gâchis de la mort. Il y a quelque chose qu'Il sait, il y a quelque chose qu'Il va mesurer, qu'Il va peser, qu'Il va recevoir. Au gâchis que la mort fait dans no­tre cœur, dans notre vie, au désastre, à l'empêchement que cette mort fait en nous pour que nous puissions nous élancer par-dessus elle, plus loin, comme si no­tre vision, notre humanité étaient coincées, à l'étroit et que nous n'osions pas avoir l'élan de la Bien-Aimée du Cantique, bondir par-delà les collines, bondir par-delà les tombeaux pour envisager cette vie par-delà la mort, par-delà la souffrance, par-delà ce côté terrible et dévastateur de la mort.

Dieu voit d'emblée toute chose, la mort et la vie en un seul regard. Il voit non pas nos différentes années terrestres. Mais Il voit en chacun de nous son projet éternel qu'II réécrit pour chacun de nous. Notre vie, pour Lui, ne commence pas au moment de notre naissance, ni même notre conception et elle s'achève encore moins à notre mort. Il y a une sorte de pers­pective plus large. Dieu a d'emblée une vision éter­nelle de la vie. Et Jésus a, dans cet évangile, la vision d'emblée éternelle et constate que nous nous cognons à l'impossibilité de l'avoir également.

Certes Lui, comme les autres, savent que le péché originel a fait de cette mort un passage sombre, un passage obligé, un passage terrible. Mais pour Lui et aussi pour nous, Il n'oublie pas qu'elle n'est qu'une porte, qu'elle n'est en fait que cette promesse, qu'elle n'est que ce moment de départ de la terre pour enfin le rejoindre et partager avec Lui la vie qu'Il nous pro­met. Mais Il constate avec Marthe et Marie que l'in­fluence de la mort est si forte qu'elle nous empêche d'aller plus loin, qu'elle nous empêche de raviver en nous ce que nous essayons de croire avec peine, qu'il y a quelque chose, qu'il y a Quelqu'un qui aime. Et c'est tout cela que le Christ mesure. Ce n'est pas tout le fait que Lazare, son ami, soit mort. Il le dit Lui-même au début de l'évangile : "cette maladie est pour la gloire de Dieu".

Mais il faut qu'II entre dans le deuil, dans les pleurs, dans les gémissements, dans les attentes, dans l'effondrement du cœur de Marthe et Marie, mais il faut qu'Il entre pour constater que l'effet de la mort va plus loin, qu'elle nous bouche tout horizon, qu'elle nous empêche tout espoir, qu'elle nous brise les jam­bes. Il mesure à la fois la chute de l'élan qui nous em­pêche d'aller plus loin et Il le prend sur Lui, en Lui, une sorte de fascination nous attache de si près à cette mort, nous fait coller si près de cette mort que nous sommes incapables de nous élancer, d'aller plus loin, d'accepter de contempler le projet de notre vie comme du côté de Dieu et non pas simplement du côté de nous-mêmes. En fait nous n'avons pas l'audace de croire que nous sommes faits pour la vie éternelle, mais nous essayons simplement d'ajouter à notre vie cet élément d'espoir qui donne quelque sens à la vie que nous menons et aux malheurs que nous pouvons subir sur cette terre. Mais ce n'est pas d'emblée la vision que nous avons de la vie que Dieu nous donne. Et l'Évangile dans un Jeu de perspectives est un jeu permanent de jeu de perspectives entre celle que le Christ a de cette mort et de cette vie et celle que Marthe et Marie ont de cette même vie.

Quand on meurt, quelqu'un qui nous a quitté, on le sait, on pleure non seulement la mort de ce des­tin, mais on pleure sa propre mort. On essaye d'ap­prendre à mourir et notre chagrin n'est pas toujours altruiste, il y a même toute une part d'égoïsme dans ce chagrin que nous avons pour les autres. Il y a comme une sorte d'ailleurs pour nous dire que nous pleurons plus sur nous-mêmes que sur les autres. Nous pleu­rons souvent sur la part de nous-mêmes qui est partie avec celui qui est parti Et il me semble que dans cet évangile il y en a une qui commence à comprendre mais qui va se laisser « avoir » par sa sœur, c'est Ma­rie.

Marie n'a pas couru au-devant de Jésus, elle ne court pas pour demander quelque chose de plus, elle reçoit cette mort en plein cœur et elle pleure. Elle est entrée dans ce rituel de deuil propre aux juifs de cette époque et elle accepte le départ de son frère, de celui qu'elle a tant aimé. Et puis Marthe est allée chercher Jésus, tente de raccrocher un peu les différents éléments et les gens entre eux et elle vient en secret, vous l'avez entendu, dire à Marie : "Le Maître est là qui te demande", mais Jésus n'a pas de­mandé à voir Marie. Alors elle reprend espoir et en même temps elle est obligée de quitter ces pleurs dans lesquels elle est et elle va les déposer, c'est mon hy­pothèse, elle va les déposer aux pieds de Jésus. Et c'est pourquoi peu de temps après elle ira laver ses mêmes pieds, de la peine, de la mort qu'elle y avait déposées. Car elle va vivre, elle va aller non pas ré­clamer une guérison, mais elle va aller auprès de Dieu, auprès de Jésus pour déposer à ses pieds en disant : "que ta volonté soit faite". C'est tout, je ne veux ni qu'il vive ni qu'il meure, je m'en remets à Toi, je m'abandonne à Toi. Elle se détache de la mort, ac­ceptant un instant qu'un Autre la porte à sa place.

C'est le mouvement que Marie va inaugurer et qui sera consacré par l'onction qu'elle fera des pieds de Jésus, pour l'huile qu'elle va répandre sur ses pieds qui signifiera pleinement l'abandon en disant : "mon attachement à la mort était trop fort et il n'y avait pas de place dans cet attachement pour que commence à naître l'annonce de la Résurrection".

Dans un petit livre de Géva Caban, qui s'inti­tule "La mort nu", cet auteur qui est une femme rap­porte jour après jour l'agonie de sa maman. Et elle écrit à un moment donné ces quelques lignes que Je voudrais vous confier. "Quelque chose s'est passé : j'étais dans le jeu de la mort, dans son ravissement et je ne le suis plus. Quelque chose s'est cassé du lien qui me retenait à elle, maman, qui m'entraînait, m'as­pirait dans son sillage, me faisait désirer la spirale, le gouffre, les eaux tourbillonnantes. J'ai conscience aujourd'hui, où je reste ainsi, abandonnée par elle, sur le bord de la mort, qu'elle vient de me sauver. Je sais qu'elle a stoppé la force dans laquelle je m'en­gouffrais sans vouloir, même un peu, lui résister, parce que j'ai le goût de la mort, la fascination de la mort, l'amour de la mort. L'amour et l'impatience. Mais la mort maintenant prend son temps. Maman, elle aussi, prend son temps. Son temps pas encore tout à fait venu. Nous ne sommes plus obligés de cou­rir, essoufflés, haletants. Nous pouvons prendre le temps de respirer. Elle respire. Les oiseaux doivent respirer ainsi, légèrement, les plumes et les duvets d peine soulevés par leur souffle presque invisible. Les oiseaux. Je suis assise à côté d'elle : je vois son souf­fle presque invisible. Je le guette lorsqu'il m'échappe, je l'attends. Il est là de nouveau. Je vois sa veine ju­gulaire. "Je suis plus près de toi que ta veine jugu­laire." Dieu est-il si près d'elle? Si près de nous ? A le toucher, à nous toucher. Je regarde battre sa veine jugulaire. Je la touche. Je regarde la preuve. Je la touche. Le sang. Le cœur. La vérité. La vie. Je re­garde vivre ma mère. Vais-je regarder Dieu si près de sa veine jugulaire ? Je suis entrée dans le temps de la patience. Tout est redevenu normal, même les mots. Nous pouvons aussi recommencer à compter dans la durée, Nous pouvons ajouter les jours aux jours. Nous ne sommes plus dans le temps de la soustrac­tion. Il faut nous réhabituer à la lenteur. Il faut tout réapprendre. Nous sommes ignorants. Et définitive­ment hors jeu. Out of Death. Le jeu se poursuit ce­pendant. La mort, maman, la mort."

Dieu n'a pas fait la mort, mais c'est Lui qui l'a prise. C'est Lui qui est le seul à pouvoir la reprendre totalement, la dépasser et la vaincre. Et nous autres humains qui avons à passer par cette même mort comme Lazare, avons à savoir qu'Il a ouvert la porte, Il a été le premier à ouvrir ce tombeau fermé dans lequel Lui-même rentrera, assurant à nos corps et à nos vies que nous sommes faits pour sa Vie.

 

AMEN

 

 
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