AU FIL DES HOMELIES

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AIMER UN MORT

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (16 mars 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Dire de Lazare qui est mort qu'il repose, cette phrase de Jésus ressemble à une phrase d'en­fant. Les enfants et je fais appel à un souve­nir très précis d'un enfant à qui l'on présentait son grand-père décédé qui demandait s'il dormait et s'il dormait comme cela longtemps, pensent au sommeil. Le visage du mort peut ressembler d'abord à un visage de repos. Au début de notre vie, la mort, c'était quel­que chose d'assez abstrait, une sorte de rupture loin­taine, un mot prononcé par les adultes, l'éventualité confuse que les choses ne durent pas, mais qu'elles ne nous concernent pas. Puis progressivement la mort s'est revêtue d'un visage, puis de deux visages, trois visages, etc... Pour nous, elle a cessé d'être abstraite parce qu'elle a pris le visage des vivants qui nous ont quittés. Et quand nous pensons a la mort, en fait nous ne pensons pas à la mort, nous pensons à ceux qui nous ont précédés, nous voyons des visages. Souvent, d'ailleurs les gens se confient en disant : "comme je suis heureux de pouvoir garder de lui un souvenir vivant, il avait l'air de reposer", ou au contraire en se plaignant que le dernier visage qu'on ait vu de ce dé­funt, était un visage plus tourmenté, plus abîmé par la maladie, par l'agonie. Ils essayent alors d'effacer ce visage pour retrouver la vie, le mouvement de sa vie. Ainsi, la mort pour nous maintenant n'est plus abs­traite, ou du moins elle est à la fois lointaine, proche et très concrète, elle a le visage de personnes qui nous sont chers. Nous entretenons avec la mort un rapport d'une solidarité si profonde, nous ne sommes pas seulement concernés parce que ce défunt était de no­tre famille et de notre chair. Mais nous sommes concernés parce que la chair de ce défunt appelle la nôtre, renvoie à une communion ineffaçable. Il y au-delà de notre vie la certitude que nos chairs commu­nient les unes avec les autres, et j'allais dire, surtout à ce moment-là. En fait lorsque nous perdons quel­qu'un, nous savons qui nous perdons, mais nous ne savons pas du tout ce que nous perdons en le perdant, ce que nous, nous perdons. Et j'aimerais lever une sorte d'ambiguïté face au deuil, face à la mort que Jésus semble vivre dans ce long chemin, qui le rap­proche de la tombe de Lazare. La mort n'est pas sim­plement celle de l'autre, mais nous atteint à l'intérieur. Au moment où la personne est arrachée de notre vie, d'abord nous sommes comme choqués, fondamenta­lement choqués, c'est une rupture, une fracture, c'est en cela que la mort est l'ennemi de l'homme. Elle n'appartient pas à notre vie, elle casse notre vie, elle la brise, et notre première réaction est ce choc, préparé ou non par une malade, attendu, craint, ou au contraire subie dans une surprise totale, mais ce n'est pas le moment où nous souffrons le plus, le moment où nous souffrons le plus, c'est le moment où nous allons reprendre la relation avec cette personne et constater que nous ne pouvons plus la vivre.

Lorsque nous rencontrons des personnes en deuil, nous sommes, soit totalement agacés par la complaisance dans laquelle ces personnes s'enferment et leurs larmes nous irritent, et nous avons tous vécu ce genre de réaction, soit au contraire les larmes de l'autre réveillent les nôtres, réveillent notre propre crainte de la mort, et nous éprouvons une compassion, une communion avec cette personne qui souffre du départ d'un de ses proches. Mais chacun de nous a éprouvé à un moment donné le sentiment que la per­sonne en deuil se complaisait dans sa douleur, qu'elle pourrait faire un effort, elle pourrait se divertir un peu, s'occuper des autres, il y a de quoi faire dans le chemin du deuil.

Et chacun de nous a senti que ce moment de deuil est un moment presque égoïste En fait, il est nécessaire de l'être, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas en offrant des distractions à la per­sonne en deuil qu'on l'aidera à dépasser ce deuil. Il faut qu'au contraire elle se réinvestisse dans cette re­lation qu'elle reprenne un à un tout ce qu'elle a vécu avec cette personne, chacune des pensées, chacun des souvenirs, chaque chose qui a été vécue, chaque ins­tant, même les choses non dites, et surtout ces choses non dites ou mal dites qui reviennent à la mémoire et envahissent notre esprit et nous détachent du monde qui nous entoure. Et nous sommes préoccupés de la relation que nous avons avec la personne. C'est ce que Jésus vit avec Lazare, Jésus vit vraiment la façon dont nous souffrons comme hommes face à la mort, et j'allais dire, progressivement, non pas qu'il change d'attitude, son attitude divine et puis une attitude hu­maine, mais l'attitude humaine va habiter l'attitude divine. La première, c'était le repos, la gloire de Dieu, le premier regard que le Christ pose sur la mort, cette maladie est là pour la gloire de Dieu, et il est vrai, et que cette mort ouvre à la gloire. Et puis s'ajoutent à cette vue d'autres sentiments, qui suivent les arcanes de notre propre souffrance humaine telles que Jésus va les vivre. Il est envahi par ce qu'Il a vécu avec La­zare, c'est envahi par cette amitié qui reprend feu, non pas qu'Il ait cessé de l'aimer, mais au moment où quelqu'un part, nous nous mettons paradoxalement à l'aimer plus que jamais. C'est le plus difficile. Et pour moi la douleur, ce n'est pas tant de perdre quelqu'un, c'est de recommencer à aimer une personne plus que jamais alors même que nous la savons irré­médiablement perdue. C'est cela qui nous fait souffrir, et c'est cela que le Christ vit face à Lazare, le Christ vit cette immense montée de l'amitié qu'Il a pour Lazare, donc de l'amitié qu'Il a pour l'humanité avec cette tension infiniment douloureuse qu'il y a sur l'irrémédiablement perdu et cet amour renouvelé. Nous souffrons non pas de la mort en tant que telle, nous souffrons de cette communion qui s'établit entre les défunts et nous. C'est pour ça que nous ne sommes jamais indifférent à ceux qui viennent de mourir. Lorsque nous sommes agacés par la complaisance des autres, c'est que nous nous protégeons nous-mêmes de ce que nous ne voulons plus souffrir, mais la souf­france, en tant que telle, vient de cette communion parfaite qu'il y a entre chacun de nous et notre finalité, notre départ vers le ciel.

Mais j'aimerais aller plus loin. En fait nous vivons ça avec Dieu. Lorsque le Christ ira jusqu'au bout sur la croix, en disant : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?",ce chemin qu'Il a inauguré ce matin face à la tombe de Lazare culmine, et est couronné dans ce cette phrase où Il crie, homme et Dieu, sur la croix, l'abandon de Dieu. En quelque sorte prend feu en lui tout ce qu'Il a vécu comme homme et Dieu. Et Il sait qu'à un moment donné, dans la mort, on a l'impression, le sentiment, je ne sais saurais pas choisir, que Dieu même est irrémédiable­ment perdu. Mais lorsque le Christ va jusqu'au mo­ment de la croix en criant cet abandon de Dieu, il crie cette expérience de la mort que nous vivons, par rap­port à Dieu en acceptant finalement de cesser de d'ai­mer puisque c'est impossible à la fois de d'aimer au­tant que nous voudrions d'aimer et, en même temps, de constater qu'Il semble irrémédiablement perdu. C'est pour cela que le christianisme plante une croix à tous nos carrefours pour substituer aux visages de morts que nous avons connus et qui sont dans notre esprit ceux qui représentent la mort, le visage du Christ qui vient ajouter à ces images précédentes son Image. Visage qui n'est pas seulement celui de l'ago­nisant, mais image de Celui qui va, parce que debout et non pas couché. Parce que les bras tendus vers l'humanité et non pas repliés sur lui-même, nous offre une image en quelque sorte paradoxalement dynami­que. Il y a comme un mouvement sur la croix, il y a comme un mouvement sur la croix qui impercepti­blement annonce la Résurrection.

Il y avait, pour être un petit peu plus léger ce matin, aux Philippines, dans une sorte de sacristie toute faite de bric et de broc que nous visitions avec un ami, dans une île, il y avait un gardien qui nous racontait des choses assez drôles sur Imelda Marcos qui était donc la femme du dictateur et qui avait eu des vues très particulières sur un Christ en ivoire du seizième siècle. Et il avait prétexté qu'il avait perdu la clef de la vitrine parce qu'elle voulait regarder de plus près je vous raconterai pourquoi Il est si précieux, et, lui, savait pertinemment que Madame Marcos enri­chissait sa collection présidentielle qui est d'ailleurs en Suisse maintenant de toutes les petites choses qu'elle trouvait chez les antiquaires manillais ou phi­lippins. Bref, il a prétexté d'avoir perdu la clef, se lamentant, pleurant, gémissant, et elle l'a cru. Mais malheureusement ce Christ en ivoire a été volé quel­que temps plus tard, non pas par des Philippins, mais on a retrouvé sa trace au Texas où un riche proprié­taire peut enfin le garder plus soigneusement que ce pauvre sacristain près de Manille. Bref il nous ra­contait que ce Christ en ivoire avait la particularité étonnante suivante, que je n'ai jamais vue jusqu'à maintenant, sinon en peinture mais non en sculpture, son visage était tourné vers le ciel. Le Christ était en croix, mais le visage n'était pas penché comme on le représente habituellement, mais tourné, avec une sorte de début de gloire irradiant son visage. Ce mouve­ment qui traverse la mort et va plus loin. Pour conclure, nous pouvons pressentir que ceux qui nous ont précédés et qu'en quelque sorte nous portons en nous-mêmes, parce que nous portons ces défunts, comme une maman porte son enfant, nous les portons profondément nous les portons comme tous en attente de Résurrection.

"Le Maître est là qui t'attend". Frères et sœurs, le Maître est là, précisément, fondamenta­lement présent, non seulement dans cette eucharistie, non seulement dans nos vies, mais au cœur et sur les visages de nos morts. Et c'est parce que nous le croyons par la foi qu'Il est présent et victorieux, ce que nous proclamerons dans la nuit de Pâques.

 

 

AMEN

 

 
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