AU FIL DES HOMELIES

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Ézéchiel 37, 12-14 ; Romains 8, 8-11 ; Jean 11, 1 -45

Cinquième Dimanche de Carême – C

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Langres : La résurrection de Lazare

 

L

a mort a quelque chose d'insensé, c'est-à-dire que ce qui nous fait souffrir, c'est qu'elle n'a pas de sens et que nous nous heurtons, lorsque nous perdons tel être aimé ou que nous perdons tel amour, ce qui revient finalement au même, nous nous heurtons à quelque chose qui ne peut pas prendre sens dans notre vie, ce qui fait douleur en nous et qui est l'expérience à la fois très singulière et tout à fait uni­verselle de chaque homme en ce monde, c'est que cette déchirure irréparable, irréconciliable qu'est la mort de l'autre, ne trouve aucune place en nous, en trouve rien pour s'attacher, il n'y a rien, c'est comme si elle restait une chose étrangère.

D'ailleurs quand on perd quelqu'un en général on met un temps fou à accepter qu'il meure, c'est-à-dire que les événements, les objets, les souvenirs sur­gissent soudainement vous rappelant la présence vi­vante de celui que vous avez perdu. Et ce surgisse­ment inopiné, immédiat, incontrôlable de ces souve­nirs qui nous obligent à nous redire : "mais il est mort, il n'est pas là", et c'est cette constatation douloureuse que nous faisons en nous-mêmes qui nous oblige à nous redire cette mort et à nous redire cet irréparable qui fait douleur en nous. Après le premier choc de la nouvelle, de l'annonce, il y a comme si notre être s'y refusait par tout ce qu'il est, à accepter comme si la nouvelle de la mort d'un autre ne pouvait être contenue par nous, cela déborde radicalement notre capacité de compréhension et d'entendement. Il nous faudra un temps fou pour que tous nos sens : les yeux, les oreilles, les mains acceptent l'absence, non seule­ment l'acceptent, mais se résignent et se le redisent. Il y a comme une sorte de résistance intérieure en cha­cun de nous qui est de dire : "peut-être que je rêve, peut-être que c'est horrible, mais je vais me réveil­ler ". Et puis il faut de nouveau se confronter à la ré­alité qui est de se réaffirmer à soi-même : "eh bien non".

C'est pourquoi, et c'est une chose absolument essentielle, il y a une sorte de solidarité de chair entre le prochain et moi, ce qui fait que lorsque quelqu'un, même finalement pas si proche de moi, meurt, je m'en sens responsable. C'est la chose la plus incroyable de l'humanité, c'est que finalement, à moins de considé­rer que l'autre est un chien, une bête, ce qu'on a aussi inventé dans l'humanité, mais pour tuer vraiment l'autre, il faut vraiment supprimer l'idée qu'il est mon prochain (c'est ce que les nazis ont inventé avec les Juifs et que d'autres continuent d'inventer d'ailleurs) pour que l'autre ne soit plus un prochain et pour ac­cepter qu'il meure et que cette mort ne me touche pas, il faut qu'il cesse d'être un homme parce que l'huma­nité de l'autre me renvoie toujours à mon humanité, et il y a une sorte d'appel presque instinctif du visage, du corps de l'autre qui renvoie, qui fait écho à mon pro­pre corps et à mon propre visage, à moins encore une fois de considérer que celui que j'ai en face n'est pas un homme. C'est la seule solution pour efficacement tuer, je vous le donne comme proposition tout à fait macabre. Mais c'est le B-A-BA du racisme. C'est dire que le visage de l'autre provoque un tel élan, j'allais dire, d'une fraternité indépendante du sentiment que j'ai pour lui, c'est-à-dire que ce lien de chair qui fait que nous sommes, nous, tissés de cette même chair et que nous sommes tous arrivés d'une femme et que nous subissons finalement les mêmes souffrances en ce monde, fait de nous une assemblée, un peuple très uni, très solidaire, même si nous nous défendons, même si nous résistons à l'égoïsme personnel en nous. C'est pour cela que, lorsque nous accusons les autres d'être voyeurs de la maladie et de la mort, certes c'est horrible, mais il y a derrière ce voyeurisme une sorte d'interrogation que l'homme reprend à la vue de la mort de l'autre, comme si à la vue de la mort de l'autre il pouvait se recentrer. C'est assez curieux. En tout cas il y a comme une sorte de responsabilité, je me sens responsable. Mais plus grave encore, je m'en sens coupable. Contrairement aux apparences il est très difficile d'accepter que l'autre meure sans que je ne me sente moi-même coupable de sa mort.

Alors évidemment on a cru que par la psy­chanalyse, la psychologie, etc …, on allait pouvoir éviter cette culpabilité gênante qui finalement pour moi est un signe vraiment important et extrêmement religieux. Je vais essayer de m'expliquer. C'est-à-dire, à mon avis, il ne s'agit pas tellement de l'extirper comme une mauvaise épine que l'on aurait plantée dans notre chair, mais elle est le point de départ de quelque chose d'essentiel, de fait il est, dans un pre­mier temps, finalement humble et beau de se recon­naître coupable de la mort de l'autre parce que nous avons cru, presque innocemment, qu'en l'aimant nous le rendions immortel. Et donc si il est mort, c'est que nous l'avons mal aimé. Et c'est le principe inconscient de notre rapport avec le prochain, c'est-à-dire que nous considérons, dans un premier temps, que quand nous aimons quelqu'un, la force de l'amour que nous avons pour l'autre a un tel pouvoir de vie, même si nous ne le formulons pas comme tel, a un tel pouvoir de vie que nous lui donnons une vie, nous lui donnons la vie, une vie qui dure, qui doit durer et que quand l'autre disparaît, meurt, je refuse son amour et je suis mis en échec dans l'amour même que j'ai pour l'autre. C'est ce qui me rend coupable, ce n'est pas que je suis directement coupable de la mort de l'autre, mais c'est que je suis mis en défaut là même où j'ai donné quelque chose de moi, le plus essentiel, le plus tendre, le plus beau qui était l'amour que j'ai pour lui et qui, presque malgré moi, se voulait traversant les souffrances et traversant la mort. Quand on aime quelqu'un, c'est justement parce qu'on veut son bon­heur, sa joie et qu'on ne veut pas qu'il souffre. Et ça, c'est comme un premier temps, c'est ça qui illustre ce qu'est la culpabilité. Si nous nous sentons coupables, c'est qu'en fait nous croyons, c'est un peu comme une illusion, mais qui n'est pas si fausse que cela, que notre amour a été mis en échec et que finalement l'amour que nous avions pour l'autre n'avait pas cette force et ne pouvait pas traverser la mort.

Deuxième temps. C'est là que nous prenons conscience que la mort de l'autre révèle quelque chose de l'ordre de l'amour. Autrement dit, quand nous per­dons quelqu'un, c'est là que nous prenons conscience plus que jamais que nous l'aimions, comme si, comme disent les gens, c'est une illusion, il était parfait, ce n'est jamais le cas, enfin il me semble, on a l'impression que tous les morts étaient parfaits et que les mauvais c'est nous. Mais rassurez-vous, nous mourrons aussi, nous les imparfaits, cela veut dire simplement que la disparition de l'autre, le manque, l'absence, le trou a une puissance de révélation de l'amour que nous avions pour l'autre. C'est pour cela que les gens on l'air d'aimer davantage après qu'avant. Vous connaissez tous ces couples âgés qui se chamaillent comme chien et chat et qui se sont chamaillés long­temps, et puis il suffit que l'un des deux meure pour que l'autre ne puisse plus vivre, il l'aimait, terrible­ment, terriblement. Il y a eu récemment dans la pa­roisse, je ne sais pas s'ils se sont chamaillés avant, mais le monsieur est mort dans la journée qui a suivi la mort de sa femme c'est extraordinaire, or il se peut qu'ils se soient engueulés comme vous et moi, comme vous, vous et vous.

C'est un fait que la mort a une puissance de révélation de l'amour que nous avons pour l'autre, et c'est pour ça qu'elle nous fascine et qu'elle nous fait peur, parce qu'elle a le don de révéler en nous ce qu'il y a de plus beau même si c'est douloureux, parce que dans ce cas-là nous sommes capables d'un amour et en même temps, c'est ça qui fait douleur, nous sentons que l'amour que nous avons pour l'autre n'avait pas cette force et cet élan que nous voulions lui donner et qu'il n'a pas réussi à le sauver de la mort prévue ou non prévue, la mort est toujours imprévisible.

Alors Jésus ? "Voyez comme Il l'aimait", ils sont là autour de Jésus, et la mort a rendu visible l'amour que Jésus avait pour Lazare. Moi, cela me bouleverse. C'est-à-dire qu'effectivement les Juifs voient, ceux qui entourent Marthe, Marie, etc … voient dans le visage, dans le corps, dans les sanglots, dans les frémissements, dans la voix, tout l'amour que Jésus a pour Lazare, qui était peut-être le même qu'avant, mais qui n'était pas visible, pas forcément autant visible. On savait qu'Il allait chez Marthe, Ma­rie et Lazare, qu'Il les aimait, plusieurs fois Jean l'a raconté, il en a été le témoin. S'il l'a affirmé, c'est que quelque chose d'étonnant comme une sorte d'explo­sion de révélation, a rendu visible instantanément tout l'amour que Jésus avait pour Lazare. C'est ce qui est étonnant et que la mort a cette capacité de nous don­ner, de faire révélation de l'amour que nous avons pour l'autre.

En quelque sorte Jésus assume complètement et la responsabilité et la culpabilité. Et Il dit, Il se dit, Il nous dit à travers l'évangile : "Tu es mon ami, La­zare et tu as pris ma place, tu es passé le premier". J'ai l'impression que quelque chose de l'ordre de l'amitié entre Jésus et Lazare, dans le mystère même de la relation entre ces deux hommes, a fait que La­zare est mort pour Jésus, il est passé le premier comme s'il savait à l'avance dans le mystère que Jésus allait mourir pour sauver et donner son amour à tous les hommes. Et Lazare est là comme en première li­gne voilà, en disant : "que ma mort soit pour toi". C'est d'ailleurs ce que Jésus dit au début de l'évan­gile : "Elle est pour la gloire de Dieu, cette maladie est pour la gloire de Dieu".

Mais Jésus dit : "non pas toi", c'est-à-dire qu'Il prend conscience, Jésus, que le geste, que la mort de Lazare prend un sens que Lazare ne peut pas assumer. Lazare innocemment la prend sur son dos, mais il ne peut pas l'assumer, il n'est qu'un homme, mais Lazare en quelque sorte dit : "Je vais mourir, que cette maladie et ma mort soient le signe de l'amour que j'ai pour Toi et qui révèle l'amour que Tu as pour moi". Jésus dit : "C'est Moi qui passerai le premier parce que, Moi, Je peux faire de l'amour que J'ai pour toi un amour qui détruit la mort, mais toi, tu ne le peux pas. Et Je veux faire désormais de tout amour dont tout homme s'inspirera un amour qui détruira la mort, ça, Je peux le faire, et tu vas passer derrière Moi parce que Je vais mourir avant toi pour que désormais ta mort qui sera derrière Moi soit tra­versée par cet amour qui s'est rendu visible à ceux qui M'entouraient et que cet amour détruise à tout jamais la mort". C'est ainsi que je vois l'évangile, c'est-à-dire que Jésus dit : "c'est Moi qui prends la place". En quelque sorte il y a comme une sorte de jeu de don mutuel, d'invitation mutuelle, de révélation d'amour mutuelle à travers cet amour réel, très concret, très humain, c'est-à-dire très divin en fait que Jésus a pour Lazare et qui dit tous nos amours à nous, tous nos amours, c'est-à-dire tous nos amours si humains, si charnels, l'envie de toucher celui qu'on aime, l'envie de la voir, de l'entendre, l'envie de l'étreindre. Et comme c'est divin, comme chez Jésus et Lazare. Pourquoi toutes ces choses qui nous paraissent trop terrestres, trop liées à notre chair, ne seraient pas ce qui induit, ce qui nous donne le sentiment, l'instinct de ce qu'est véritablement l'amour, la proximité, le don de la personne, l'illumination de la présence de l'autre, la réjouissance de ce qu'est l'autre. Nos amours, nos amitiés abîmées, détruites, douloureuses sont traversées maintenant, si nous l'acceptons, par la foi, par le fait que ces amours que nous avons pour l'autre, même si pour l'instant il n'apparaît pas assez fort, même si pour l'instant ils n'apparaissent pas assez forts sont traversés par le fait que Jésus l'a éprouvé avant nous pour un homme concrètement et que désormais cet amour n'est pas vain, n'est pas à courte durée, n'a pas une petite portée, mais a une portée totale, de salut, réelle, concrète, encore faut-il que nous nous acceptions, que nos amours soient il­luminés par cet Amour de Dieu. Ce n'est pas nous qui, par le fait d'aimer, donnons à nos amours cette invincibilité que nous voulons donner à l'autre, mais c'est parce que nous aimons et que nous sommes mus et poussés par l'Amour de Dieu que nous pouvons donner à l'amour qui nous traverse et qui vient de plus loin que nous cette force invincible que nous voudrions spontanément donner, mais que nous ne pouvons pas de nous-mêmes donner, comme Lazare aurait voulu le faire pour Jésus. C'est extraordinaire, c'est une chose inouïe dans l'évangile, et c'est ce que nous nous préparons à célébrer à Pâques. C'est-à-dire que naturellement nous pensons et nous vivons que l'amour est fait pour détruire la mort, en fait nous le pensons, je crois que nous le pensons, que nous le vivons, mais nous en vivons l'échec. Par la foi, nous renversons, nous bouleversons cet échec, progressivement, par le travail même de notre relation avec Dieu pour que ce que nous voulions se réalise véritablement, c'est-à-dire que l'amour est plus fort que la mort.

Alors, frères et sœurs, tous nos amis, tous nos parents, tous nos chers sont un peu comme Lazare, ils sont passés devant nous, mais à chacun, c'est certain, Jésus a dit : "Viens dehors", à chacun Il a dit : "Ne prends pas la première place, c'est Moi qui vais la prendre pour toi maintenant", comme Il le dira pour nous, comme Il ne cessera de le dire pour nous en remontant toute la chaîne de l'humanité, comme nous le lirons dans un très beau texte à Pâques, en remon­tant jusqu'au premier, en disant : "Laisse-Moi la pre­mière place, toi l'Adam, c'est Moi qui vais désormais la prendre, Moi, le Nouvel Adam, donnant à chacun de vous cet amour qui détruira désormais et à jamais la mort".

 

AMEN

 

 
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