AU FIL DES HOMELIES

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LES PLEURS DE DIEU

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année C (1er avril 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Alors Jésus pleura". Dans les textes anciens, il est assez rare que l'on mentionne que l'un des personnages pleure ou rie, non pas que les anciens ne pleuraient pas ou ne riaient pas, mais sans doute trouvaient-ils ces manifestations trop extérieu­res pour qu'elles méritent d'être relevées. Toujours est-il que cette mention que nous donne l'évangile a d'autant plus de prix. D'ailleurs le texte insiste : "Frémissant intérieurement, Jésus fut troublé". Jésus frémit à nouveau. Il y a ainsi toute une série d'indica­tions qui nous disent quelque chose sur la réaction intérieure, affective, profondément humaine de Jésus devant la mort de son ami Lazare. Les juifs disent : "Voyez comme il l'aimait". Pourtant, Jésus a volontai­rement laissé Lazare mourir puisqu'Il aurait pu venir plus tôt. Il a dit à ses disciples après avoir attendu plusieurs jours : "Je me réjouis que Lazare soit mort, afin que vous croyiez". C'est le même Jésus qui en­suite s'écrie : "Lazare viens dehors!" Et Lazare sort du tombeau, encore enveloppé des linges dans lesquels il avait été inhumé. C'est le même Jésus qui pleure de­vant la mort de Lazare, et qui ressuscite d'une seule parole Lazare enseveli dans le tombeau.

Il y a une solution simple, et je serais tenté de dire simpliste, qui est classique chez les auteurs chré­tiens, y compris chez les Pères de l'Église, c'est de dire : Jésus, en tant qu'homme, pleure sur la mort de Lazare ; Jésus, en tant que Dieu, ressuscite Lazare. Certes, la résurrection et un acte proprement divin, certes, les pleurs de Jésus manifestent la profondeur de son humanité, mais cette façon de s'exprimer a un peu l'air de juxtaposer en Jésus ce qui est de l'homme d'un côté et ce qui est de Dieu de l'autre, presque comme si deux personnages distincts coexistaient et se relayaient en quelque sorte selon la nature des actes à poser. Un peu comme si Jésus homme intervenait à certains moments, et puis Jésus Dieu prenait la place à d'autres moments. Cela n'est pas bien satisfaisant, vous le sentez, mes frères, c'est comme si nous dé­coupions la personnalité du Christ en plusieurs mor­ceaux que nous mettons les uns à côté des autres, sans comprendre finalement le secret le plus intime, le plus profond qui est l'unité en une seule personne, la per­sonne du Fils de Dieu de ce qui est homme et de ce qui est Dieu. Nous ne pouvons pas en rester à cette juxtaposition de réactions humaines et de réactions divines. Le mystère est sans doute plus profond.

Jésus a pleuré devant le tombeau de Lazare. Ce n'est pas le seul moment où Jésus réagit ainsi, avec ce qui nous semble être la profondeur d'une sensibilité humaine portée à son point le plus aigu. Jésus, devant l'incrédulité des pharisiens, a aussi frémi inté­rieurement d'indignation. Jésus a été saisi de colère devant les marchands qui envahissaient le Temple. Surtout, Jésus, au moment de Gethsémani, devant l'imminence de la mort, a dit : "Mon âme est triste à en mourir", et l'évangile de Luc nous dit que son an­goisse était telle, que sa sueur était comme des gouttes de sang. C'est donc de manière fréquente que Jésus réagit avec ce qui nous semble, au premier abord, être une sensibilité humaine très profonde, sensibilité qui peut s'indigner, s'attrister et avoir peur. Je crois que cette réaction de Jésus comme homme n'est pas seu­lement une concession à la similitude qu'Il a voulu prendre avec nous, je pense qu'elle est aussi une ré­vélation sur son mystère divin lui-même. Ce n'est pas seulement comme homme que Jésus pleure devant Lazare, c'est aussi en même temps comme Dieu, c'est Dieu qui pleure. C'est Dieu qui, à Gethsémani, a peur de la mort, c'est Dieu qui est angoissé au point que des gouttes de sang coulent comme une sueur de son front. C'est Dieu qui sur la croix connaîtra ce mystère qu'exprime la Parole : "Mon Dieu, mon Dieu, pour­quoi m'as-tu abandonné", comme si Dieu avait quitté Dieu.

Pourquoi Jésus a-t-il pleuré devant le tom­beau de Lazare ? Jésus a pleuré certainement par ten­dresse, par amitié pour son ami Lazare, parce que celui-ci était mort, certes, et pourtant Jésus savait de façon imminente, et Il le savait comme homme autant que comme Dieu, qu'Il allait le ressusciter. Si Jésus a pleuré devant la mort de Lazare, ce n'est pas comme devant la perte d'un être cher, c'est, je crois, parce qu'Il est confronté à travers Lazare au mystère même de la mort qui se réalise là, dans son ami, qui va bientôt se réaliser en Lui, sur la croix, qui se réalise en chacun des hommes qui sont ses frères, qui sont ses enfants, qui sont ses bien-aimés. Mystère de la mort dont nous avons parlé, il y a quelques dimanches et qui est finalement le mystère de la décomposition, la division, la désagrégation de notre être, la sépara­tion de notre principe de vie, notre âme et de notre concrétude, notre corps, cette sorte de dislocation intérieur par laquelle d'une certaine manière notre intégrité est comme détruite ; la mort comme mystère de division, de séparation, de dislocation. Destruction non seulement de notre être, mais aussi de toutes nos relations avec les autres qui structurent précisément notre vie, car par la mort toutes les relations de ten­dresse, d'amour, de proximité que nous pouvons avoir avec les autres, se trouvent elles aussi brutalement rompues, comme cisaillées, cassées.

Plus encore, à travers cette mort physique et cette mort relationnelle que je viens d'évoquer, Jésus perçoit un mystère plus profond qui est celui de la séparation de nous-mêmes d'avec la source de ce que nous sommes, la source de notre vie, Dieu. Si la mort est division de notre être, division de nos relations avec les autres êtres, elle est très proche d'un mystère plus radical encore qui est la division avec notre ra­cine vitale et fondamentale, avec Dieu qui est plus nous que nous-mêmes. Il est la source même de ce que nous sommes, de toute notre vie. Cette division d'avec Dieu que la mort symbolise et rend concrète, c'est le péché. Et cela explique pourquoi la Bible éta­blit toujours entre le péché et la mort une parenté, car il s'agit du même mystère, c'est un mystère de rupture, de séparation, de brutale division. C'est le mystère du Mal. Ces pleurs de Jésus devant la mort de Lazare qui sont des pleurs non seulement devant la mort de son ami, mais devant la mort de tous les hommes, devant ce mystère de la mort et de la division, c'est aussi les pleurs devant la mort spirituelle, devant ce péché qui nous déchire dans notre racine, dans tous nos liens avec Dieu, source de tout ce que nous sommes. Jésus a vécu de façon plus intense que nous ne pourrons jamais l'imaginer l'horreur de cette rupture à la base de notre être, de cette scission entre nous et Dieu que représente le péché. Nous sommes hélas, trop superfi­ciels et légers pour comprendre cette horreur. Mais Jésus, Lui, sait ce qu'est l'Amour, et Il sait ce qu'est le lien d'Amour entre Dieu et nous, et il sait ce que peut représenter comme terrible rupture cette séparation d'avec Dieu qu'est le péché.

Jésus pleure sur tout ce qui nous divise et nous détruit, tout ce qui nous casse. Ceci nous amène à penser que si Jésus pleure, ce n'est pas simplement comme homme, c'est identiquement comme Dieu, parce qu'il y a mystérieusement en Dieu, cette souf­france. Dieu qui est le bonheur parfait et éternel nous aime trop puisqu'Il nous a créés par amour, puisqu'Il a mis en Lui tout son amour, puisque nous sommes, chacun, son bien-aimé, chacun, aimés d'un amour unique, Dieu nous aime trop pour ne pas souffrir de ce malheur fondamental que nous nous faisons à nous-mêmes par le péché en nous séparant de ce mystère d'amour qui est le sien, de cette source d'amour qu'Il est pour nous, de cette source de Vie. Oui, je crois que Dieu ne nous a pas aimés pour rire, Il y a mis tout son être, toute sa puissance créatrice, et si Dieu nous a aimés à ce point, c'est qu'Il veut du plus profond de Lui-même notre bonheur qui consiste à aimer comme Il nous aime, à être remplis de son Amour, à être irrigués par cette vie d'Amour qu'il nous donne. Et devant le péché de l'homme, Dieu souffre, mystérieusement. Nous ne pourrons jamais comprendre ce que veut dire cette souffrance de Dieu et pourtant la mort du Christ sur la croix, la souf­france du Christ mourant sur la croix déchiré dans son corps et déchiré dans son cœur et dans son âme, dé­chiré par cette sorte de proximité avec le péché, qui lui fait dire : "Mon Dieu, pourquoi m'as-Tu aban­donné ?", avec cette proximité avec le péché qui Lui fait découvrir tous les hommes qui refuseront son Amour, qui refuseront son sacrifice et son Salut, cette souffrance du Christ est l'expression de la souffrance de Dieu, c'est cela que veulent dire les pleurs de Jésus devant Lazare mort, devant la mort de celui qu'Il aime, devant la mort de tous ceux qu'Il aime, devant leur mort physique mais aussi spirituelle, devant cette puissance maléfique de division et de désagrégation qui est à l'œuvre en nous et que Dieu ne peut vaincre que si nous l'acceptons dans un geste libre d'ouverture de notre cœur à cet amour qui vivifie, à cet amour qui réconcilie, à cet amour qui seul peut être victorieux de la mort et du péché, mais à cet Amour que Dieu ne nous donne que si nous acceptons de répondre par un même amour à l'Amour qu'Il nous offre.

 

 

AMEN

 

 
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