AU FIL DES HOMELIES

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A UN AMI RIEN N'EST IMPOSSIBLE !

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (6 avril 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Jésus en a fait des rencontres ! Il a connu beaucoup de gens, ne serait-ce que dans l'évangile de Jean (on ne peut pas tous les noter), rappelons-nous les premiers disciples qu'Il appelle. Lorsqu'Il rencontre des gens et qu'il se passe quelque chose d'important, cela donne souvent lieu à beaucoup de discours, beaucoup de paroles, beaucoup de commentaires, avec Pierre, avec Natanaël dont il juge l'intégrité. Lorsque Jésus aussi rencontre Nicodème, cet homme venu de nuit pour lui poser l'une ou l'autre question, cette rencontre permet à Jésus de donner pas mal d'indications sur ce qu'est la vie véritable avec Dieu, cette vie qui est une nouvelle naissance. Lorsque Jésus rencontre ceux qu'Il guérit, on peut penser au fils du fonctionnaire royal, à l'infirme de la piscine de Béthesda, cela permet à Jésus de faire comprendre à ceux qui l'entourent, quelles sont les oeuvres qu'il accomplit, et la raison de sa venue, et pourquoi, Il accomplit tous ces actes.

On se rappelle, même si c'est par lieux ou personne interposée, tout ce que Jean-Baptiste et Jé­sus échangent sur l'identité de Celui qui vient, dont Jean-Baptiste dira : "C'est bien lui l'Agneau de Dieu, c'est lui qui enlève le péché du monde". Encore mieux, lorsque rencontrant la femme adultère, ou la samaritaine, c'est l'occasion pour Jésus de dire, com­bien justement, il faut cette vie véritable, vie avec Dieu, vie en Esprit et en Vérité. Ou encore, comme nous l'avons entendu la semaine dernière, avec l'aveugle-né, sur cette foi, sur ce baptême, sur cette cohésion de la vie chrétienne, entre l'acte et la parole.

Et puis, après la résurrection de Lazare, rien, pas de discours, pas de commentaires. Il y a eu juste avant, quelques paroles importantes, puisque Jésus dit qui Il est : "Je suis la Résurrection et la Vie". Vous le savez, affirmer "Je suis", c'est le nom de Dieu, c'est l'identité profonde. Mais beaucoup de commentaires sont faits avant par Marie et par Marthe, ou par quel­ques-uns : "Lui qui a guéri l'aveugle-né, Il aurait pu guérir Lazare". Jésus a rencontré beaucoup de gens, Il a vu de multiples visages, rappelons-nous cette foule qui cherche sans cesse à le coincer, ou à réclamer des signes. Il les mènera jusqu'à la montagne pour leur parler du Pain de Vie et le leur donner en disant : "Je suis le Pain de Vie".

Mais Il a rencontré aussi Lazare. Lazare n'est pas n'importe qui, c'est la seule fois où c'est noté dans l'évangile, Lazare est l'ami de Jésus. Alors que peut-être, comme le dit le poète, : "Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire", on ne peut pas parler de l'amitié, on ne peut pas dire le discours ou les paroles de Jésus à Lazare. Mais si Lazare est l'ami de Jésus, ils ont quelque chose en commun. On dit souvent que les amis se renvoient l'un à l'autre ce qu'ils sont. Ils sont aussi un peu "moi-même", ils sont comme le visage de l'amitié que je recherche. Lazare devait avoir quelque chose de Jésus, comme Jésus devait avoir quelque chose de Lazare. Mais rien certaine­ment, parce que si Lazare est un ami, rien sur tous ses discours. Je les imagine facilement, se rencontrant souvent, comme des amis, ou quand le temps se creuse, se retrouvant comme s'ils s'étaient quittés hier, ayant toujours des choses à se dire, des choses à par­tager, pas des nouvelles mondaines, mais vraiment des choses profondes. Jésus a un ami, Lazare, Il a dû lui parler de ce qu'Il ressentait, de ce qu'Il vivait, de qu'Il portait. Lazare a certainement été le confident de Jésus, confident de cette humanité, de cette divinité qui habite Jésus. Lazare a peut-être été témoin de confidence d'intimité, de sympathie et de tendresse de la part de Jésus, comme deux amis savent partager simplement ce qu'ils sont, sans masques, sans bar­rière, sans fausse honte ou pudeur, disant simplement ce qu'ils sont l'un pour l'autre. Ce qui fait que certai­nement, Jésus ne pouvait plus parler après avoir res­suscité Lazare, non pas comme Il l'a fait pour d'autres, mais ici, c'est un ami qu'Il ressuscite, c'est à un ami, à un proche, à celui qui est un peu comme lui-même qu'Il redonne la vie.

Il me semble que ce n'est pas anodin. Et c'est pourquoi dans l'évangile de Jean, on a très peu d'indi­cations sur ce que ressent Jésus. Or là, il est bien noté que par deux fois, Jésus frémit. Il frémit intérieure­ment en voyant Marthe et Marie qui pleurent, et cer­tainement que lui aussi est bouleversé intérieurement par la mort de son ami Lazare. Il en est tellement bouleversée que c'est la seule fois où on le dit : "Jésus pleure". Jésus pleure, non pas tant comme l'on dit parfois certains Pères de l'Église, Jésus pleure non pas sur la tristesse ou le péché des hommes, mais Il pleure d'abord son ami, Il pleure quelqu'un qu'Il vient de perdre. Et Il frémit encore intérieurement lorsqu'Il se trouve devant le tombeau avant de ressusciter son ami Lazare. Bien sûr, Il dit : "Je suis la Résurrection et la Vie". Bien sûr, Il invite Marthe et Marie à ne pas per­dre courage. Mais quelque part, Jésus n'est pas exempt de sentiments, Il n'est pas excusé d'être Dieu parce que Il est homme. Et là, en tant qu'homme Il sait aussi tout ce que peut vivre un homme, tout ce qu'il peut porter dans son cœur. Jésus, cela paraît bête à dire, mais Jésus a des sentiments. Il a des sentiments humains, des sentiments d'amitié, des sentiments d'amour, de proximité, et Il est touché dans son hu­manité par toute cette affection, par toute cette ten­dresse qu'Il porte, par tous les sentiments qui l'habi­tent.

Effectivement, Il le dit même à ses disciples : "Cette mort, c'est pour la gloire de Dieu". Il le sait, Il va certainement ressusciter Lazare, Il sait que Lazare est mort, mais cela ne l'empêche pas de souffrir de la mort de son ami, cela ne l'empêche pas d'être touché au plus intime de lui-même par le départ de celui qu'Il aimait.

Cela nous permet de comprendre ce qui va suivre quand Jésus va affronter la mort et qu'il va être ressuscité par le Père. Dans sa mort, il est dépossédé comme dans sa Résurrection. C'est le Père qui ressus­cite Jésus. Mais ici, Jésus doit faire quelque chose, Il doit le faire pour son ami, Il est engagé, Il est pleine­ment Lui-même dans l'acte qu'il doit réaliser. Il ne le fait pas de l'extérieur de Lui-même. Trop souvent peut-être nous considérons que si Jésus est Dieu, que si le Seigneur est vraiment Dieu et Tout-Puissant, Il peut tout, Il le fait, et Il réalise ce qu'il veut. Seule­ment, nous considérons dans ces cas-là que la manière d'agir de Dieu est comme extérieure. Il est au ciel, Il est donc un peu loin. Il est Tout-Puissant, et donc, Il nous dépasse. Il est celui qui peut tout, et donc, Il nous ramène à note propre fragilité, et nous nous sentons comme distanciés par Lui. Or Jésus, dans la résurrection de Lazare montre exactement l'inverse. Il n'agit pas de l'extérieur, Il n'agit pas avec distance, Il n'agit pas j'allais dire presqu'avec cette espèce de mé­pris que finalement on donnerait à Dieu parce qu'il est Tout-puissant. Il ressuscite et donne la vie parce qu'il le fait de l'intérieur, Il le fait de son humanité. Il le fait de ses sentiments Il le fait avec tendresse pour l'ami Lazare, Il le fait dans son amitié, et par amitié. Oui, l'affrontement de Jésus avec la mort, ce n'est pas la mort qu'il va Lui, subir. On n'est jamais atteint d'abord par sa propre mort, on est atteint toujours par la mort de celui que l'on aime. Et la première expé­rience vraiment fondamentale de Jésus et de la mort, c'est celle de son ami Lazare : Il expérimente pour le coup, la souffrance, parce qu'Il expérimente la soli­tude, parce qu'il expérimente la perte de l'ami, Il fait l'expérience de celui qui lui était proche, de celui qui lui était comme semblable, de celui qui était comme un autre Lui-même. Et là, cet ami, Jésus sait bien qu'il n'est plus, que la distance se crée, qu'Il ne voit plus son visage, qu'Il ne l'entend plus, qu'Il ne peut plus lui parler, qu'Il ne peut plus lui faire de confidences, qu'Il ne peut plus avoir cet ami à qui Il peut tout dire. Et c'est cela d'abord la première et la vraie expérience de Jésus dans la mort.

Ensuite, quand Lui-même va affronter cette mort, la sienne, quand Lui-même va faire l'expérience de cette Résurrection, Il est rempli déjà de ce que lui apporte Lazare, cette expérience de pouvoir renouer un lien vital, de pouvoir restaurer ce qui était perdu. La Résurrection de Jésus prend pleine valeur parce qu'il y a eu cette expérience de la résurrection de La­zare, qui n'est pas vécue de l'extérieur, par lui, mais qui a été vécue du plus profond de l'identité de Jésus. En Jésus vrai homme, quand Il frémit, c'est Dieu aussi qui frémit. En Jésus vrai homme quand Il pleure, c'est Dieu aussi qui pleure. En Jésus aussi vrai homme, quand Il porte de l'amour, quand Il est ami de Lazare, c'est Dieu qui est amour et qui est ami de tout homme. Au chapitre quinzième, verset quinze, un peu plus tard, Jésus dira à ses disciples : "Je ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle amis". Oui, et désor­mais, Il peut le dire car Il sait jusqu'où l'a mené l'ami­tié. Vous le savez, l'amitié ne s'achète pas, l'amitié c'est quelque chose qui vous est accordé, c'est un don, c'est presque une grâce. Quand Jésus parle ainsi à ses disciples, là non plus, Il ne dit pas une parole en l'air et extérieure, Il leur dit : "Vous êtes désormais mes amis. Et cette amitié dont je suis capable, parce que je l'ai vécu dans l'unicité d'une relation avec Lazare, désormais, elle vous est accordée à vous aussi". C'est de cet intérieur, de cette proximité de Jésus, que nous aussi, nous sommes amis, et donc capables d'être res­suscités. Trop souvent encore nous considérons que notre vie chrétienne, c'est de croire en un Jésus Sei­gneur, tellement Seigneur que nous faisons de toute façon comme nous voulons. Il est très facile d'avoir un Jésus Seigneur du moment qu'Il n'empiète pas sur ma vie. Mais si le Jésus Seigneur est le Jésus ami, c'est-à-dire celui qui est mon confident, celui qui me dit des choses intimes de Lui-même, celui avec qui je peux partager, celui qui est aussi l'autre, celui qui me permet de me reconnaître moi-même et de vivre tout ce dont je suis capable, et la chose dont je suis le plus capable, c'est d'amour, alors, Jésus a quelque chose à voir avec ma vie. Alors Jésus aura quelque chose à voir avec ma mort. Alors Jésus aura quelque chose à voir avec ma résurrection. Il sera de l'intérieur même de cette puissance de vie et de grâce.

Oui, Dieu peut tout. Mais à un ami rien n'est impossible.

 

 

AMEN

 

 
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