AU FIL DES HOMELIES

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LA CONSCIENCE HUMAINE DU CHRIST FACE A LA MORT 

Ez 37, 12 b-14 ; Rm 8, 9-11, Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême - année B (2 avril 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Chers catéchumènes, et vous, chers frères, c’est peut-être la première fois que vous entendez lire ce récit de la résurrection de Lazare, vous les catéchumènes, nous, nous sommes déjà un peu plus rôdés, nous l’entendons à peu près toutes les années. Mais, la manière dont on le conçoit habituellement, dont on veut l’expliquer, la plupart du temps on procède de la manière suivante : Jésus allait passer par la Passion, Il allait mourir, donc pour lui, ce serait une rude épreuve, mais ce serait encore plus difficile pour ses disciples, les pauvres qui avaient mis tellement d’espoir en lui, ils avaient tellement compté sur lui, le voir mourir sur la croix, bref, on dit que Jésus a ressuscité Lazare comme signe, en avance, de sa propre résurrection. A partir de là, un discours que j’appellerai apologétique, pour justifier absolument tout, laisse comprendre que de toute façon, Jésus savait qu’il devait mourir, de toute façon, Jésus savait qu’il devait ressusciter. Il savait tout et plus encore, on ne pouvait rien lui apprendre, et par conséquent, c’était uniquement une façon pédagogique d’expliquer aux disciples, que finalement, tout se passerait bien.

Je dois dire, entre nous, je ne sais pas si vous le pensez vous aussi, que cette manière d’expliquer l’évangile ne marche pas du tout, parce que précisément, à la mort de Jésus, tous les disciples ont perdu le moral. Aucune phrase de l’évangile ne nous dit : alors, ils se souvinrent de Lazare et se dirent que peut-être il allait se passer quelque chose pour Jésus aussi. Pas question, ils sont tous partis. Donc, la pédagogie de Jésus était peut-être bonne dans sa tête mais totalement inefficace dans la pensée des disciples. Je ne crois qu’il soit tellement utile de vouloir absolument faire de Jésus une sorte de maître d’école qui pratique la prévention routière.

En réalité, je vous propose de retourner le gant et de faire de cet événement non pas une pédagogie pour les disciples, mais je le reconnais, c’est audacieux, une pédagogie pour Jésus lui-même. En disant cela je suis conscient de l’avancer sur un terrain glissant, et j’espère que mon évêque, à la suite de ce sermon ne me demandera pas d’aller enseigner le mystère du Christ à Parténia !!! J’essaie quand même, je m’y risque, c’est le problème de comprendre quelle est la portée de ce texte dans le récit de saint Jean. Est-ce que Jésus fait ce miracle uniquement pour ne pas désespérer Billancourt (image ancienne qui n’a plus beaucoup d’intérêt), mais en tout cas, personnellement, je pense qu’il s’agit d’autre chose. En effet, cela touche ce problème fondamental qu’on appelle la conscience humaine de Jésus. Vous savez que la plupart du temps, quand on a voulu parler de la conscience humaine de Jésus, on a fait pratiquement comme si il savait tout d’avance. Il paraît Maxence, qu’il y avait un garçon au catéchisme qui avait dit un jour : oh ! Jésus sur la croix, cela ne doit pas être très difficile, il se disait : cocagne, dans trois jours, je ressuscite. A mon avis, cela devait être beaucoup plus compliqué. C’est là que cela nous montre que la conscience humaine de Jésus, ce n’était pas la transparence absolue. Ceux qui voudraient imaginer que déjà Jésus, tout petit bébé, tétant le sein de sa mère, imaginait déjà les réparties qu’il devait faire aux pharisiens lorsqu’il serait coincé sur tel ou tel problème théologique, je crains fort qu’ils ne se trompent beaucoup. Une conscience humaine, qu’on le veuille ou non, n’importe quelle conscience humaine, et la conscience humaine de Jésus-Christ est une conscience humaine à part entière, c’est une conscience qui est progressive. Il a donc pleuré pour avoir la tétée tous les jours, il a appris progressivement dans sa conscience humaine les données fondamentales de l’existence. Aucun d’entre nous ne peut dire que de sa pure conscience, de sa pure inventivité, de sa pure créativité intérieure, il a refait le monde. En réalité, c’est le monde qui s’est imposé à nous. On peut rétorquer que le monde ne peut pas s’imposer au Christ. Certes ! au Christ en tant que Verbe de Dieu, Il l’a créé, Il sait ce que c’est. Mais le Christ acceptant le chemin humble de l’humanité et par conséquent le chemin humble d’apprendre au jour le jour les connaissances que lui transmettent ses parents, son entourage et la synagogue, et le monde auquel il appartient, il a voulu passer par là, humblement mais vraiment, sans faire semblant d’être un homme. Il a accepté les conditions concrètes de la nature humaine.

Dans l’histoire de Lazare, je crois que c’est pratiquement le moment où on le voit et ou on le comprend le mieux. Pourquoi ? Parce que si nous nous référons à notre propre expérience de la mort, nous ne prenons conscience de ce qu’est la mort qu’à travers la mort des autres. On peut tourner le problème dans tous les sens, aucun enfant ne s’est jamais posé le problème de la mort avant que son arrière grand-père ou son arrière grand-mère ne disparaisse de son champ de vision. C’est seulement à partir de ce moment-là qu’il se demande si grand-père est caché dans le placard, et grand-mère sous le lit. Donc, il faut lui expliquer ce qu’il en est en vérité. En général, les réponses sont assez simples, car l’enfant a besoin d’un schéma clair. Cela veut donc bien dire que nous ne prenons conscience du mystère et de l’énigme de la mort, qu’à partir de la mort des autres. C’est d’ailleurs une chose assez terrible, parce que précisément, au moment où nous saisissons la réalité de la mort, nous la saisissons dans cette répercussion incroyable, que nous n’aurions jamais imaginé, c’est que tout à coup, l’autre nous est arraché du cœur. Cela crée une brisure, cela crée une brèche par laquelle nous nous sentons d’une vulnérabilité absolue, et c’est sans doute à partir de cette brisure qu’on commence à se dire : et moi, que va-t-il m’arriver ?

J’ose affirmer que pour Jésus, il a dû se passer quelque chose d’analogue, et je dirais même d’une certaine façon plus dramatique et plus pathétique au grand sens du terme, c’est-à-dire, qui fait souffrir plus. Pourquoi ? Parce que si Jésus est divin, il est le Fils de Dieu, dans l’humanité qu’il prend, de par sa condition divine, Il devrait normalement ne faire résonner son humanité que totalement participante à sa vie éternelle. Pour Jésus, l’Incarnation dans la vie humaine, spontanément, elle est faite pour vivre. Jésus n’ayant aucune connivence avec le mal et avec le péché, a une infiniment plus grande étrangeté par rapport à la mort, que nous. C’est d’ailleurs très difficile à comprendre parce que nous ne pouvons pas le comprendre, et dans la dogmatique chrétienne on dit qu’il a une humanité parfaite, il a une humanité qui n’a rien à voir avec tout ce qui est le mal, le péché, et la mort. C’est fondamental. Si le Christ avait la moindre connivence avec tout cela, il serait comme nous, marqué par le péché originel. Or, il n’a rien à voir avec cela. Donc, de la part même de sa divinité, n’entre en sa conscience humaine aucun souci de mort. Cela peut paraître bizarre, de fait, si la mort est entrée dans le Christ, ce n’est pas par le biais qu’il était Dieu, c’est par le biais qu’il était pleinement homme. C’est par le biais de sa conscience humaine que, voyant des gens mourir, voyant le deuil, voyant la souffrance, voyant la mort à l’œuvre, c’est là qu’il a dans sa conscience humaine réalisé progressivement ce qu’était la mort.

C’est très intéressant de voir dans cet évangile comment le Christ, progressivement, d’étape en étape, prend conscience de plus en plus fort, de la mort de Lazare. Avec ce qu’on pourrait interpréter dans un premier temps une sorte de réticence : je ne vais pas y aller tout de suite, puis finalement : c’est mon ami, je ne peux pas faire une chose pareille, j’y vais. Quand il arrive, petit à petit, il s’enfonce progressivement dans le mystère même de la mort, à travers le chagrin de Marthe et de Marie, à travers le deuil, à travers leur peine, et à travers sa propre peine. Lorsqu’il arrive devant le tombeau, effectivement, il pleure sur Lazare, c’est-à-dire qu’il fait humainement l’expérience de la disparition d’un proche, de ce que peut réaliser la mort sur le monde.

A ce moment-là, c’est extraordinaire, parce que va s’engager entre Jésus et Marthe surtout (contrairement aux apparences, je crois que c’est Marthe le personnage humain comme partenaire essentiel de Jésus dans ce fait), va s’engager un dialogue serré. Marthe commence par lui dire : "Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort". Ensuite, elle ajoute : "Maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera". Que veut dire cette phrase ? Marthe a une idée sur Jésus, elle lui dit : tu es un faiseur de miracles, tu peux faire des choses extraordinaires donc, tu dois le faire. L’approche du personnage de Jésus par Marthe, c’est l’approche, je n’ose pas dire journalistique, ce serait méchant pour Marthe, mais c’est l’approche du "on dit". On dit que tu as fait des miracles, alors, tu pourrais un faire un pour lui. Ce n’est pas encore exactement la foi, c’est de dire : tu ne peux pas nous laisser dans ce chagrin, d’autant plus que tu as des pouvoirs un peu extraordinaires et un peu merveilleux. Ce que Marthe confesse là, c’est la foi en un personnage extraordinaire capable de faire des miracles, comme il y en avait eu dans l’Ancien Testament. D’ailleurs, Marthe ne précise pas ce qu’il faut faire, elle dit : fais quelque chose pour nous. Et à ce moment-là, Jésus répond : "Ton frère ressuscitera". Marthe attrape la balle au bond, elle veut avoir le dernier mot même quand elle est en deuil, elle répond : "Oui, je sais qu’il ressuscitera au dernier jour". En réalité, elle fait un pas de plus, elle est passée de l’opinion journalistique à l’opinion du croyant moyen, c’est-à-dire, effectivement on ne va pas rester dans le domaine de ce qu’on raconte de toi sur tes pouvoirs, entrons dans le domaine de la foi : il ressuscitera au dernier jour, et elle ne se mouille pas, elle dit : "il ressuscitera", elle ne dit pas : tu le feras ressusciter au dernier jour.

Et après cela, c’est le sommet du texte, Jésus renverse la vapeur. Il lui dit : "Pas au dernier jour, maintenant". Jésus à ce moment-là, mesure que pour faire comprendre son message, à Marthe, il faut qu’il lui montre qu’il n’est pas ce qu’on imagine et qu’on dit publiquement de lui, qu’il n’est pas même ce que Marthe avec le meilleur de sa foi traditionnelle, est capable de dire : mon frère ressuscitera, avec toi, grâce à toi, peu importe. Il faut que Marthe reconnaisse que son frère ressuscitera maintenant. Pourquoi ? Parce que Jésus est la Résurrection et la Vie. Il dit : "Je suis la Résurrection et la Vie". C’est peut-être le premier moment où dans le cœur et la conscience même de Jésus, se fait la mesure que le royaume qu’Il annonce n’est pas un royaume futur, la résurrection n’est pas à réinterpréter dans la catégorie traditionnelle de la pensée juive : un jour, tout ira mieux, mais le royaume qu’il annonce, c’est lui maintenant : "Je suis la Résurrection et la Vie", et la résurrection qu’Il annonce, c’est la résurrection maintenant.

C’est la première fois dans un texte de l’évangile qu’on voit le télescopage, la superposition parfaite, la surimpression de l’avenir et du présent. Et c’est Jésus qui le dit à ce moment-là. Il ressuscitera, on va au tombeau. Il ressuscitera, on ouvre le tombeau. Marthe dit : ce n’est pas possible, il faut le fermer, mais on ouvre le tombeau. C’est maintenant ou jamais. C’est le moment où le Christ mesure de la façon la plus radicale, la plus absolue, quand il s’avance lui-même vers sa propre mort, le mystère de la mort humaine, à la mesure de la mort de Lazare. C’est-à-dire que Jésus a mesuré totalement, pleinement, humainement dans sa conscience humaine, dans un moment comme celui-là, à travers la mort d’un homme, son ami Lazare, il a réalisé pleinement et totalement que désormais face à la mort, il ne pouvait plus se positionner autrement que comme celui qui annonce et qui réalise la résurrection des morts.

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il demande jusqu’au bout à Marthe, de le suivre dans la foi. Marthe dans l’évangile, elle a un peu mauvaise presse, on dit habituellement qu’elle est plutôt la servante, la maîtresse de maison qui fait tout, et presque que Marie va suivre les cours de théologie au séminaire. Ce n’est pas tout à fait cela. Marthe, c’est la "servante" au grand sens du terme, parce que Marthe, c’est l’Église. C’est-à-dire qu’au moment où Jésus doit accomplir la résurrection de Lazare, il a pour ainsi dire, besoin de passer par la médiation humaine de Marthe qui prie, qui croit, en faveur de son frère. Et d’une certaine manière, je dirais que le miracle de Lazare ce matin, c’est vous, les catéchumènes, c’est vous qui êtes dans le tombeau, et nous, on est Marthe. Vous, vous êtes tous les trois dans le tombeau, même si vous n’en avez pas l’air, mais en fait, vous êtes dans le tombeau, vous êtes enveloppés de bandelettes et le Christ est en train de discuter avec Marthe, avec nous, sur le bord du tombeau : "Crois-tu que je sois capable de les ressusciter ? Crois-tu que je sois capable de les faire revivre ici et maintenant ?" Nous, tout à l’heure on va dire le Credo que vous allez dire avec nous, mais c’est parce qu’il y a déjà une partie de vous-même qui est dans l’Église. Mais la vérité, elle est là, c’est que nous sommes Marthe, nous sommes le service de la foi pour vous faire grandir et vous faire relever du tombeau, par la puissance du regard du Christ, qui maintenant vous dit : tout ce qui a été promis par les prophètes, tout ce que l’humanité attendait depuis le fond des siècles, je ne vais pas le réaliser plus tard, on ne va pas le remettre à la fin des temps, on va le faire tout de suite, on va les baptiser à Pâques. Crois-tu cela ? Et c’est cela maintenant qui s’accomplit. Le Christ, ce jour-là, a commencé à porter sur l’humanité tout entière son regard humain, sur la détresse de la mort, sur la détresse de l’humanité. Il a vu l’humanité plongée dans cette détresse, et c’est en voyant la mort des autres qu’il a réalisé qu’il n’y avait plus d’issue ni d’échappatoire, il fallait avancer vers sa propre mort pour que sa propre mort soit le lieu de manifestation de la résurrection et de la vie.

C’est pour cela que, contrairement à ce que fait l’argument apologétique habituel de dire que là, Jésus a montré sa force et ses gros bras pour dire : n’ayez pas peur, avec moi, vous ne craignez rien. Je ne suis pas certain que ce soit vrai. J’aurais plutôt tendance à croire que le Jésus qui ressuscite Lazare c’est le Jésus qui a encore des larmes au coin des yeux, et qui a encore les larmes d’avoir vu et mesuré ce que coûte la mort à sa création.

C’est encore comme cela aujourd’hui, nous sommes tous d’une manière ou d’une autre, des gens qui, à travers les événements de la vie ont toujours plus ou moins les yeux et les joues baignés de larmes parce que nous subissons le poids de la mort, et cependant, nous avons l’audace et le courage avec le Christ, sous son regard humain, sous sa puissance divine, de nous avancer vers le tombeau et de dire : Lazare, viens ici, dehors, et entre maintenant dans mon royaume. Je ne connais pas de plus belle définition du baptême pour nous et pour vous.

 

AMEN

 

 

 
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