AU FIL DES HOMELIES

Photos

DOUBLE CRESCENDO

Dn 3, 13-20+46-52+91-92+95 ; Jn 10, 17-39

Jeudi de la cinquième semaine de carême – C

(24 mars 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

ans cette deuxième partie du carême où nous lisons l'évangile de saint Jean, il y a un double crescendo. D'une part, la tension entre Jésus et les juifs ne cesse de grandir après qu'il eût chassé les vendeurs qui étaient dans le Temple, les juifs attaquent Jésus : "De quel droit accomplis-Tu cela ? Quel signe nous donnes-Tu qui te permette de faire cela ?" Puis, Jésus guérira le paralytique de la piscine de Bethesda et les juifs chercheront, par tous les moyens, à entraîner Jésus dans une discussion : "Ils cherchaient par tous les moyens à le prendre en défaut." Vient ensuite la fête des Tabernacles et ils cherchent à mettre la main sur Lui, à L'arrêter, mais nous dit l'évangile : "ils ne peuvent pas le faire parce que son heure n'est pas encore venue." Ils envoient des soldats pour l'arrêter et devant les paroles du Christ les soldats n'osent pas l'arrêter. Après quoi Jésus va les attaquer plus profondément encore en les accusant d'être les fils du démon : "Votre Père est le diable". Alors, ils prendront des pierres pour le lapider, c'est ce que nous avons vu hier, et aujourd'hui ils essaient à nouveau de lapider Jésus et ils l'accusent de blasphème. Ainsi nous en arrivons progressivement jusqu'à la crise suprême qui se déclare dans l'évangile où les grands prêtres forment un complot pour perdre Jésus, pour le tuer et c'est cela qui nous amènera directement à la Passion du Christ.

Il y a donc dans l'hostilité des juifs, dans leur haine, une sorte d'accroissement progressif que Jésus ne cherche par aucun moyen à éviter. En effet, parallèlement à ce crescendo de la haine, ou plus exactement causant ce crescendo de la haine, il y a un crescendo dans les affirmations du Christ. Au début, Jésus disait : "Mon Père travaille et moi aussi, je travaille chaque jour" pour expliquer qu'Il pouvait guérir un paralytique un jour de sabbat. Déjà les juifs l'accusaient de faire de Dieu son Père et de vouloir ainsi se faire l'égal de Dieu. Jésus reprendra à son propre compte le nom même de Yahweh, ce nom que Dieu avait révélé à l'Horeb à Moïse, ce nom qui veut dire "Je suis" et Jésus ajoutera : "Quand vous aurez élevé le Fils de l'Homme, alors, vous saurez que Je suis."

Et maintenant, aujourd'hui nous l'entendons dire : "Le Père et moi, nous sommes un. Comprendrez-vous que le Père est en moi et que je suis dans le Père?" Aussi bien les juifs, quand ils l'accusent de blasphème disent : "Toi qui n'es qu'un homme, tu te fais l'égal de Dieu !" C'est donc sciemment que Jésus est allé à la mort. Ce n'est pas un malentendu entre les juifs et Lui. Ce n'est pas une erreur d'interprétation. Ce ne sont pas des paroles imprudentes qui ont entraîné cette haine des juifs sans que le Christ l'ait voulu. Il a volontairement, progressivement, affirmé son intimité avec le Père, son égalité avec le Père et, en fin de compte, sa nature divine. Et devant ses affirmations de plus en plus nettes, de plus en plus claires, il n'était pas possible que les juifs ne réagissent pas. Car à la fois Jésus se faisait Dieu alors qu'il était homme et en même temps, Il introduisait à l'intérieur de Dieu, cette division, cette multiplicité des personnes puisqu'il y avait en Dieu, à la fois son Père et Lui, le Fils, l'égal du Père. Chose incompréhensible, inadmissible pour les juifs qui, depuis toujours, avaient été fondés dans leur foi absolue dans le monothéisme de Dieu, dans l'unicité du Dieu unique et en même temps dans la transcendance absolue de ce Dieu par rapport à tout le créé. Alors que Jésus se manifestait visiblement comme un homme, dire qu'il était Dieu c'était, semble-t-il, aller contre l'affirmation de cette transcendance de Dieu, en mêlant la créature à la nature divine. C'était aussi, semblait-il, nier l'unicité de Dieu que d'affirmer que Dieu était son Père et que, tout en étant le Fils de ce Père, il était l'égal du Père et qu'il était Dieu Lui-même.

Il est clair que, devant ces affirmations de Jésus, seule la foi aurait pu conduire les juifs à l'adoration. C'est ce qui s'est passé avec les disciples. A un moment antérieur, mais lui aussi décisif, Jésus avait dit ces paroles incompréhensibles : "Si quelqu'un ne mange pas la chair du Fils de l'Homme, s'il ne boit pas son sang, il n'aura pas la Vie éternelle", devant ces paroles qui faisaient murmurer ses auditeurs : "Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger?" les disciples, Pierre à leur tête, ont eu cette réponse qui est celle de la foi : "A qui irions-nous, Tu as les paroles de la Vie éternelle ?" Ce n'est pas parce que ce que Tu dis semble compréhensible, ce n'est pas parce que tes paroles rentrent dans une logique, fût-elle la logique de la foi, que nous te croyons. Nous te croyons parce que tu as les paroles de la vie éternelle, parce que nous voyons en toi les œuvres de Dieu, parce que tout ce qui sort de ta bouche, de tes mains, de ton regard, de ta présence, tout cela est manifestation, signe de la tendresse de l'infinie miséricorde de Dieu.

Nous ne pouvons pas aller à un autre. Pierre ne comprenait pas davantage que les autres auditeurs, mais il était donné entièrement à cet homme, Jésus, qui parlait devant lui et il ne pouvait pas lui retirer sa foi. Alors, malgré l'obscurité des propos qu'il ne pouvait pas encore comprendre, malgré l'impression d'être entraîné dans des choses le dépassant de toutes parts, Pierre continuait à croire : "A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la Vie éternelle."

C'est cela que les princes des prêtres, que les chefs des juifs n'ont pas voulu faire. Ils n'ont pas reconnu, dans le regard de Jésus, dans ses œuvres et dans ses paroles, le signe pourtant manifeste de la miséricorde de Dieu. Et alors ils sont entrés en conflit, un conflit d'idées, un conflit de concepts. Ils ont opposé ses paroles à ce qu'ils savaient par Moïse et c'est pourquoi, ils ne pouvaient plus réagir que par la haine et la volonté de détruire le blasphémateur.

Telle est l'histoire qui se déroule sous nos yeux et qui va nous conduire, la semaine prochaine, jusqu'à la Pâque du Christ, jusqu'à cette croix où Il sera crucifié parce que Il n'a pas été entendu, parce qu'on n'a pas su discerner dans ses paroles la présence de la miséricorde de Dieu.

Nous ne sommes pas comme les princes des prêtres, comme les chefs des juifs. Nous ne sommes pas obsédés par la loi de Moïse, et ce n'est pas en ce nom-là que nous refusons au Christ notre foi. Mais, bien souvent, nous aussi, nous voulons raisonner et raisonner à partir d'évidences tout humaines, celle de notre raison, celle de la logique de notre pensée, celle de la science. C'est cela que nous opposons au Christ parce que nous n'avons pas assez de foi, parce que nous n'adhérons pas fondamentalement à cette révélation de la miséricorde et de la lumière de Dieu dans les actes et les paroles du Christ. Avoir la foi, ce n'est pas croire au Christ parce que ce qu'Il dit est raisonnable, mais parce que ses paroles sont des paroles de vie.

Alors, en cette fin de carême, remettons-nous en face du visage du Christ et demandons-nous si, véritablement nous adhérons à Lui pour la tendresse de Dieu que nous voyons sur ce visage ou bien si nous voulons nous enfermer dans les raisonnements de notre dialectique humaine et essayer d'arranger la foi à la manière de notre pensée et de notre raisonnement.

 

AMEN


 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public