AU FIL DES HOMELIES

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MA VIE, NUL NE LA PREND MAIS C'EST MOI QUI LA DONNE

Dn 3, 13-20+46-52+91-92+95 ; Jn 10, 17-39

Jeudi de la cinquième semaine de carême – B

(28 mars 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

S

 

i le Père m'aime, c'est parce que je donne ma vie. J'ai pouvoir de la donner et pouvoir de la reprendre. C'est pourquoi personne ne m'enlève cette vie, mais je la donne de Moi-même."

Frères et sœurs, Bernanos disait que "la seule tristesse de la vie c'est de n'être pas des saints" et je prolongerai dans un certain sens en disant : la seule tristesse de notre existence, c'est de ne pas comprendre ce que c'est que l'amour. En effet, je crois qu'il ne faut pas nous illusionner : l'amour, dans toute sa plénitude et toute sa profondeur, c'est une expérience que nous-mêmes ne pourrons jamais faire par nous-même. Le seul moment où nous connaîtrons vraiment ce qu'est l'expérience d'aimer et d'être aimé, c'est quand, par la mort, nous arriverons dans le cœur de Dieu. Mais le seul qui, pour l'instant, puisse savoir véritablement ce que c'est que l'amour, c'est le Père, le Fils, dans l'unité de l'Esprit.

Et c'est précisément ce que veut dire le Christ à ses auditeurs. Il leur dit en substance : vous-mêmes, lorsque vous parlez de l'amour, vous ne savez pas de quoi vous parlez. Pour vous l'amour c'est toujours donner quelque chose ou donner quelque chose de soi-même. Et Dieu sait que, pour nous-mêmes déjà, nous sommes assez attentifs à cette gradation. Nous disons : donner de l'argent, ce n'est rien, mais donner de son temps c'est déjà plus, et donner de soi-même c'est beaucoup plus encore. Mais, en réalité, sans nous en rendre compte, ce que nous croyons comme une sorte de perfection de l'amour est encore très en deçà de ce que doit être véritablement l'amour, Car ce n'est pas donner de soi-même, mais c'est se donner soi-même. Et c'est dans cette différence entre une partie de soi-même et tout soi-même que réside le secret même de l'amour.

Or, c'est précisément ce que le Christ a fait, car lorsqu'Il s'est donné, Il s'est donné Lui-même. Et ce qui fait que le don de sa vie sauve le monde, c'est qu'Il n'a pas donné une partie de Lui-même. Dieu ne s'est pas donné et ne continue pas à se donner par petits morceaux. Nous, c'est notre manière de voir les choses. Nous pensons toujours que Dieu devrait donner un petit morceau à celui-ci et un petit morceau à celui-là. Mais si Dieu se donnait par petits morceaux, ce ne serait pas du tout intéressant : ce serait des choses tout à fait partielles et particulières. Mais précisément Dieu ne peut pas être autrement que de se donner personnellement et totalement. Et ce qui fait le prix du geste par lequel le Christ a donné sa vie, ce n'est pas simplement la générosité ou le courage face à ses souffrances, c'est véritablement que, à ce moment-là. Il s'est livré Lui-même, c'est-à-dire qu'il y a eu une coïncidence absolue entre l'acte par lequel Il s'est donné et tout Lui-même.

Ceci, nous le pressentons de temps à autre dans notre vie. C'est précisément le travail de la grâce, la manière dont, petit à petit. Dieu essaie, dans notre vie, de nous faire pressentir ce que sera le moment de notre mort, ce moment ou, apparemment, nous disparaissons tout entiers, mais où, en réalité, au moment même où nous croyons disparaître, c'est tout nous-mêmes qui disparaît en se donnant. Et c'est le sens ultime de la mort. Et c'est pour cela que le Christ est mort d'une mort humaine. C'est pour nous montrer ce que serait véritablement l'accomplissement de l'amour de Dieu en nous, le premier moment où coïncidera totalement le don de nous-mêmes avec nous-mêmes, où Il n'y aura plus aucune distance entre ce que nous voudrons faire, l'amour dont nous voudrons aimer et nous-mêmes. Ce sera véritablement le début de notre résurrection. A partir du moment où, dans l'acte même de nous donner, c'est tout nous-mêmes qui se livre, à ce moment-là, c'est la plénitude de la grâce en nous.

Si chaque année nous nous préparons à la Pâ­que, c'est, en réalité, à l'ultime Pâque que nous nous préparons, c'est à notre mort que nous nous préparons. Mais la mort non pas vue d'abord comme cette espèce de point obscur ou aveugle qui nous fait plus ou moins peur et qui nous terrorise, mais la mort précisément comprise comme totale identification au mystère du Christ qui, Lui, dans le moment même où Il s'est donné, c'est vraiment Lui-même qui a été donné. C'est pourquoi, chaque jour, pour nous préparer à cet ultime don de nous-mêmes, nous recevons le corps et le sang du Christ. Car là encore, si nous recevions simplement quelque chose de Jésus-Christ, comme une sorte de morceau de nourriture partielle, l'eucharistie ne serait vraiment pas le don de Dieu. Ce serait une sorte de carotte pour essayer de nous faire tenir de jour en jour dans une certaine espérance. Mais c'est parce que c'est le don même de Dieu qui coïncide totalement avec ce qu'Il est qui nous est donné à ce moment-là, que l'eucharistie est la source même de notre vie.

Alors, demandons à Dieu la grâce de réaliser vraiment ce que c'est que d'aimer. C'est quelque chose comme disait Saint Paul qui ne calcule pas, qui ne mesure pas, car à partir du moment où c'est tout nous-mêmes qui est engagé, à partir du moment où, surtout, c'est Dieu tout entier qui se donne à nous, à quel autre critère pourrions-nous nous référer que la démesure de son amour, pour que nous-mêmes nous aimions à notre tour comme Il nous a aimés ?

 

AMEN

 
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