AU FIL DES HOMELIES

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LA JUSTICE DE DIEU

Dn 13, 1-9+15-60

(13 mars 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

'histoire de Suzanne et celle de la femme adultère ont été choisies parce que le carême est le temps de conversion des pécheurs, mais aussi parce qu'Il y a entre eux une similitude et une opposition où Dieu apparaît comme "Celui qui sauve". C'est donc la justice de Dieu, la sainteté de Dieu qui prend en charge la sainteté de ses enfants pour la défendre contre toute attaque qui nous est manifestée dans le premier récit.

       Dans le deuxième cas, l'intervention de Jésus ne vise plus à rétablir la justice, mais à sauver, à pardonner et beaucoup plus encore qu'à pardonner. C'est donc l'infini trésor de sa miséricorde qui nous est ainsi révélé, ainsi que sa tendresse pour les pécheurs.

       Les Pères de l'Église se sont plu à manifester le crescendo entre ces deux textes, entre les deux testaments, l'Alliance de la rigueur, de la justice, de la sainteté de Dieu, de Dieu prenant en charge les justes pour les délivrer de toutes les persécutions, les calomnies dont ils sont l'objet. Le Nouveau Testament déborde infiniment l'ancien et nous manifeste Dieu prenant en charge les pécheurs, ceux qui vraiment, en justice, pourraient être condamnés, ceux qui, selon la loi de Moïse, devraient être lapidés.

       Ces textes sont une occasion de réfléchir sur la conciliation en Dieu de la justice et de la miséricorde. On dit de façon courante que Dieu est à la fois juste et miséricordieux. Dans l'infini de Dieu, se réconcilient la justice par laquelle Il doit récompenser les justes et punir les coupables, et la miséricorde par laquelle Il va pardonner aux coupables et les sauver. On essaie de montrer comment tout en étant miséricordieux, Dieu ne cesse pas d'être juste, et comment il y a à la fois correction pour les péchés et salut au-delà de cette correction. On s'efforce ainsi de faire tenir ensemble deux visions de Dieu qui ne sont pas tout à fait cohérentes.

       Le rapprochement de ces textes nous invite à autre chose qu'à cette vaine conciliation théologique entre des concepts différents et qui relèvent d'une expérience de Dieu différente et d'un état différent de la révélation. Je ne pense pas qu'il faille concilier la justice et la miséricorde. Je pense que, dans la miséricorde, il faut lire un au-delà de la justice qui assume cette justice au-delà de ses limites, au-delà de ce qu'une intelligence humaine en conçoit. A notre mesure humaine, nous imaginons que la justice exige rétribution, récompense, punition, et c'est une façon légitime de voir les choses : "œil pour œil, dent pour dent". Il faut que l'ordre soit rétabli, que ce qui a été en désordre soit ramené à la rectitude, il faut donc que tout se paye et que le mal soit sanctionné et le bien récompensé. C'est une vision humaine des choses et cette conception de Dieu est aussi très humaine. Nous imaginons Dieu comme réalisant de façon parfaite ce que nous, hommes, arrivons si imparfaitement à faire : rendre la justice. Nous nous en remettons à Dieu de ce que nous ne savons pas faire et il y aura un au-delà dans lequel tout sera ramené dans l'ordre.

       L'évangile tout entier nous montre que Dieu est au-delà de cette conception humaine, aussi bien dans le passage de la femme adultère que dans celui du fils prodigue. On attend que Dieu mette les choses en place, reproche la faute, donne raison au fils aîné, ne prenne pas sur ce qui reste pour réparer les frasques du prodigue. Mais Dieu ne fait pas de reproche à son fils qui revient, il le reçoit dans la joie, dans la miséricorde et dans la tendresse. Le mystère de la miséricorde de Dieu est un au-delà de la justice qui ne nie pas celle-ci mais qui nous invite à en dépasser une mesure trop humaine, trop étroite.

       Dieu n'est pas d'abord le redresseur de torts que nous imaginons. Dieu n'est pas d'abord Celui qui établit les choses dans l'ordre ou elles devraient être. Dieu propose un autre ordre, plus profond, plus décisif, l'ordre de son cœur, l'ordre de l'amour que nous avons du mal à imaginer, peut-être même du mal à accepter. Car en nous l'exigence de justice se rebelle quelquefois contre la miséricorde de Dieu. Et pourtant c'est un ordre auquel il faut nous convertir.

       Et ces deux textes sont une leçon pour nous. Il ne suffit pas que nous nous abstenions de calomnies, de faux jugements, de mensonges, il faut aussi que nous nous abstenions de juger nos frères. Même quand leur conduite peut nous apparaître mauvaise ou pécheresse, il faut nous interdire ce regard qui juge, ce regard qui pèse, ce regard qui punit, qui estime qu'Il y a un droit à rétablir. Il nous faut convertir notre regard, notre cœur à la logique de Dieu qui n'est pas la nôtre. C'est difficile, mais le carême est fait pour cela.

       AMEN


 

 
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