AU FIL DES HOMELIES

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PAROLE ET POUVOIR

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Lundi de la cinquième semaine de carême – A

(25 mars 1996)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, ces deux textes à travers leur contenu apparemment anecdotique nous ren­seignent, et c'est pour cela qu'ils sont dans le Carême, sur un des aspects les plus dangereux de la vie chrétienne et de la vie humaine tout court : je veux parler de la collusion de la parole et du pouvoir.

Il n'y a qu'une seule méthode pour pervertir la parole, c'est de s'en servir pour exercer le pouvoir. Dans le premier texte, vous l'avez remarqué, ces deux vieillards lubriques sont pleins du désir de s'emparer de Suzanne. C'est parce qu'ils veulent la posséder sexuellement, que déçus dans leur attente, ils transpo­sent le désir d'un pouvoir sur cette femme, dans le pouvoir qu'ils vont avoir sur elle, de la faire mourir. C'est un des aspects les plus intéressants de la capta­tion du désir, c'est que lorsqu'il n'obtient pas son but, il préfère que son but disparaisse. Et par conséquent, les deux vieillards imaginent par la parole, une autre interprétation de la réalité grâce à laquelle, faisant l'unanimité de tous les "gogos" qui sont là, ils obtien­nent la condamnation de Suzanne.

Vous remarquerez que leur interprétation est parfaitement légitime, personne ne peut vérifier, la parole des vieillards a tout pouvoir sur Suzanne, et elle a même tout pouvoir sur la foule. Et c'est préci­sément le pouvoir de la parole qui est la racine du mal qui se montre là de façon aussi perverse. La parole est capable de faire transformer la réalité aux yeux des autres et de leur faire voir le "cinéma" comme on voudrait qu'ils le voient.

Dans le cas de la femme adultère, c'est le même pouvoir pervers de la parole qui est en cause. Effectivement, les pharisiens ont découvert la vérité, c'est l'adultère de la femme. Mais, à ce moment-là, ils subtilisent la parole d'un autre, celle de Moïse, pour détruire la femme adultère, et pire que cela, pour coincer Jésus, pour l'obliger à prendre position, ce qui est quand même le fin du fin de la perversion, pour le faire croire aux autres et que ce soient les autres qui agissent. C'est cette perversion-là que pratiquent les pharisiens : ils utilisent le péché réel de la femme, pour mettre en jeu Jésus, pour l'obliger à prendre position, c'est le sommet du raffinement dans la collusion de la parole et du pouvoir, on ne peut pas faire mieux, faire que ce soient les autres qui détrui­sent la femme.

Donc, c'est le sommet de la perversité. La pa­role au contraire, est parfaitement innocente, car Moïse vous a dit qu'il fallait condamner, et toi, qu'en penses-tu ? Tu vas être obligé de la condamner, toi qui es la miséricorde, on va te prendre au piège de la miséricorde, pour t'obliger à retourner ton discours pour l'amener à cet acte cruel et destructeur de l'autre. Autrement dit, les deux discours convergent vers le même but.

Frères et sœurs, notre vingtième siècle aura été le triomphe de ces deux textes. Discours idéologiste qui est né dans les milieux marxistes, ou d'inspiration marxiste : quand on se fait appeler "père des peuples" et qu'on est le tueur ces peuples, quand on se fait appeler le "résistant du colonialisme", et qu'on impose le colonialisme le plus féroce qui soit, c'est la disparition de la liberté de ceux sur lesquels on veut exercer son pouvoir : cette parole n'a qu'une visée, c'est de prendre le pouvoir.

C'est pour cela qu'être, formé à cette école-là, est une arme redoutable, car apparemment, c'est incu­rable. A partir du moment où l'on a établi la collusion entre la parole et le pouvoir, cela devient terrible, à tel point que par exemple, vous le savez, cette séduction a été tellement forte dans le milieu universitaire fran­çais, que tout le monde se croyait obligé de se faire marxiste, ou au moins de penser ainsi. C'est incroya­ble, comment à ce moment-là, nous avons assisté dans nos sociétés, et il fallait qu'elles soient d'une santé extraordinaire pour pouvoir ne pas succomber de cela, nous avons assisté à une telle collusion de la part de la parole et du pouvoir, que la parole devenait par elle-même toute-puissante.

Et vous savez, c'est le genre de chose dont on ne guérit pratiquement jamais, parce qu'à partir du moment où une société découvre le pouvoir de la parole, elle peut l'utiliser dans n'importe quel but, suivant les circonstances et pour n'importe quel motif, si futile soit-il.

C'est la raison pour laquelle, aussi bien au plan religieux qu'au plan humain, le seul péché qui soit, au fond, vraiment péché, c'est celui-là, tous les autres péchés sont de la rigolade à côté. Si les vieil­lards étaient simplement des baiseurs impénitents, cela serait un péché pardonnable, mais à partir du moment où ils utilisent leur désir de forniquer avec Suzanne, comme un moyen par la parole de la dé­truire, c'est inguérissable.

C'est là qu'il y a la différence: être de simples pécheurs, faire le mal, il n'y a rien de plus banal, mais commencer à utiliser la parole comme prise de pou­voir sous couvert de vertu, car, qu'y a-t-il de plus vertueux que de détruire l'objet dont on est déçu, sur­tout quand cet objet paraît séduisant ? Et à ce mo­ment-là, c'est pire que tout, c'est vouloir tout casser : l'apprentissage de la destruction, c'est l'apprentissage du nihilisme.

Alors, je crois que ces deux textes au moment où nous allons entrer dans la célébration des fêtes pascales, nous remettent exactement devant la vérité de nous-mêmes. Vous avez remarqué, c'est peut-être cela la différence énorme entre les deux textes, lorsque Daniel met les deux vieillards devant la vérité sur eux-mêmes, leur mensonge est dévoilé. Finalement, ils vont devoir mourir, car évidemment, le peuple qui s'est senti berné va se venger.

Tandis que lorsque Jésus met les pharisiens devant la perversité de leurs propres paroles, il ne rentre pas dans leur jeu, il les laisse partir, il leur reste une chance, ils peuvent éventuellement se convertir. C'est dire qu'aux fins de la miséricorde de Jésus, dans l'épisode de la femme adultère, est non seulement miséricorde pour 1'accusée, mais aussi pour les accu­sateurs, et c'est peut-être là que chacun d'entre nous doit pouvoir s'examiner, aussi bien "accusé" que "ac­cusateur", c'est-à-dire ce qui est le propre même de l'annonce de la foi chrétienne, c'est le fait que même la parole utilisée comme prise de pouvoir, comme captation de son rapport à l'objet, même cela peut être pardonné.

 

 

AMEN

 

 
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