AU FIL DES HOMELIES

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 LE COMBAT DU PARDON CONTRE LE MAL

Dn 13, 1-9+15-60 ; Jn 8, 2-11

Lundi de la cinquième semaine de carême – C

(22 mars 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Reims : Le procès de Suzanne

 

F

rères et sœurs, j'aimerais simplement insister sur un tout petit détail du récit de Suzanne. Comme vous le savez, dans le monde ancien, surtout dans le monde proche oriental, la condition féminine est essentiellement une condition de fragilité. Alors que l'homme est considéré comme capable de se défendre, de pouvoir faire agir son droit, la femme est pratiquement toujours sous un régime de tutelle et de protection. Ceci n'est pas contrairement à ce qu'on pense parfois une sorte de réflexe un peu matchiste comme on dit aujourd'hui qui consiste à vouloir affirmer la supériorité de l'homme, mais c'est le souci de protéger le statut de la femme, précisément parce qu'elle est vulnérable. C'est une des raisons par exemple, pour lesquelles, tout le problème du veuvage, de la possibilité de se laisser ré-épouser est si abondamment développée dans les textes de la Loi. C'est parce que quand une femme perdait son mari, elle risquait d'être à tout moment exposée à des tentations, des séductions, des réalités qui pouvaient la mettre en danger.

Dans le cas de Suzanne, fille d'Elcias, apparemment, elle est hors de danger. Elle vit avec un homme riche, considéré, elle a des enfants, ils ont tous les deux un statut public extrêmement brillant, puisque cet homme, Ioakim, met son jardin à la disposition du public pour qu'on puisse venir s'y promener et s'y détendre. A Babylone, avoir des jardins, c'est quand même un privilège quasi royal, parce que les jardins suspendus de Babylone, c'était à Sémiramis, et donc cela veut dire que les juifs imaginent qu'ils pourraient avoir un statut noble et reluisant dans la société en possédant un jardin. Aujourd'hui encore, c'est un signe de richesse et de respectabilité encore assez évident. Cette chère Suzanne joue le jeu de la petite société des juifs de Babylone et apparemment, elle est hors de danger. Or, en réalité, elle ne l'est pas.

Sans le savoir, le mal est caché dans la figure de ces deux vieillards, qui eux, incarnent d'une certaine manière la respectabilité puisque ce sont des juges, c'est-à-dire que ce sont deux personnages influents à qui est remis tout le pouvoir judiciaire de la communauté juive à Babylone, et sans le savoir, Suzanne est exposée à la violence du désir de ces deux vieux lubriques qui ont envie de jouir d'elle. Ce qui devait arriver arriva ! Dans le récit, Suzanne, à un certain moment est effectivement exposée à la puissance du mal et le complot est fort bien machiné. Les deux vieux sont cachés derrière les arbres, et comme cela fait déjà un petit moment qu'ils y pensent, ils ont tout de suite les arguments pour lui dire que si elle parle, si elle crie, si elle fait le cirque, à ce moment-là, ils sauront tout de suite quelle histoire il faut raconter pour la corrompre complètement et la supprimer puisque cela va aboutir à l'adultère surpris et passible de mort, plus encore pour la femme que pour l'homme. Suzanne tombe dans le piège.

Or, ce qui est intéressant, tout se passe comme s'il fallait que Suzanne traverse toutes les conséquences du mal, le jugement, le scandale public, la vindicte, la condamnation, pour que seulement quand la coupe est pleine, ce soit le jeune homme qui se lève au milieu de la foule et qui proteste de l'innocence de Suzanne. Un des aspects du récit, qui n'est peut-être pas majeur, mais qui n'est pas dénué d'intérêt, c'est de montrer que lorsqu'on est sous l'engrenage du mal, Dieu intervient. Même comme innocente, elle se défend, elle défend son intégrité morale mais devant le jugement sa parole n'a pas de poids, parce qu'elle est une femme donc elle n'est pas considérée comme capable de se défendre. Alors, il faut qu'elle passe par le moment le plus dramatique où normalement elle sait qu'elle n'a plus aucune chance de s'en sortir. C'est à ce moment-là qu'inspiré par Dieu, le prophète Daniel intervient disant : vous vous trompez, ce n'est pas cela du tout !

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela signifie une chose assez incroyable, que le pardon dans notre vie (je généralise), le pardon dans notre vie intervient généralement au moment où l'on est dans la plus grande détresse. Il n'y a pas de pardon si on n'a pas fait l'épreuve de tout ce que peut engager le mal, soit le mal qu'on a commis, soit le mal dont on est victime. C'est cela qui est intéressant dans l'histoire de Suzanne, c'est que Dieu ne la préserve pas du mal. Au contraire, tout se passe comme si elle était obligée d'en subir les conséquences jusqu'au bout. Mais au moment même où elle est dans l'impasse totale, c'est là que la puissance régénératrice du salut de Dieu prend en main la situation.

Evidemment, Suzanne est innocente, vous me direz que c'est une belle histoire avec un happy-end extraordinaire. Mais c'est vrai aussi des pécheurs, c'est vrai aussi de la femme adultère. La femme adultère commence à être sauvée au moment où tout le monde veut lui jeter des pierres. C'est dans ce moment-là que Jésus trouve l'issue de secours pour qu'à l'instant où la femme se sent prise par le pouvoir du mal dans lequel elle a été très largement complice, ce n'est pas comme Suzanne, mais c'est quand elle fait l'expérience de jusqu'où peut la conduire le mal, qu'à ce moment-là apparaît le pardon.

Le pardon de Dieu dans la tradition biblique ce n'est pas un procédé antiseptique. Le pardon n'est pas un moyen de protéger. Le pardon ne protège pas du mal. Le pardon agit au cœur du mal et c'est pour cela qu'il montre la puissance de Dieu. C'est parce que c'est précisément au moment où l'on fait l'épreuve de ce à quoi peut mener le mal, soit le mal qu'on subit, soit le mal dont on a été complice, qu'à ce moment-là le pardon de Dieu nous montre dans la fragilité même de la condition où l'on est, innocente victime ou pécheur consentant, l'activité du salut vient nous récupérer là où l'on est au point le plus bas.

C'est peut-être une des choses les plus étonnantes à réaliser, l'expérience du pardon n'est pas un moyen de nous protéger. Le processus même du pardon nous expose à mieux saisir, à mieux réaliser et à voir jusqu'où peut aller l'œuvre de déchéance du mal. Mais c'est alors que se manifeste la puissance du pardon, c'est quand on est arrivé au bout du rouleau, où là apparemment le mal a tout pouvoir, qu'effectivement, la libération se produit. C'est, je crois, un des aspects que nous aurons à méditer durant les jours de la Passion, quand Jésus est entré innocent comme Suzanne dans ce processus de mal, de haine qui l'a conduit à la croix, là où le pardon a été accordé en lui à toute l'humanité ce n'est pas dans un moment qui l'aurait préservé du pire, mais c'est précisément dans le moment où il est arrivé au pire, où il est arrivé dans la mort. C'est dans le moment même de la mort que s'effectue le pardon pour l'humanité tout entière.

Frères et sœurs, cela peut nous aider à mieux considérer notre manière d'envisager le pardon. Pardon, réconciliation, pénitence, ne sont pas des moyens de nous préserver, ce sont pas des moyens de bâtir une sorte de clôture antiseptique autour de nous pour ne plus rien à voir avec le mal et être des espèces de sainte nitouche ! En réalité, le pardon, c'est ce qui se donne de la part de Dieu dans le moment où l'on est le plus aux prises avec la vulnérabilité de notre existence, face au mal, que ce soit le mal que nous subissons, que ce soit le mal que nous commettons. C'est à ce moment-là que se manifeste le pouvoir absolu de Dieu, car Dieu vient déjouer le mal au moment le plus grave, au moment de sa plus grande efficacité et de sa plus grande menace. C'est donc là que la puissance de salut de Dieu manifeste sa plus grande amplitude et sa plus grande force, elle agit là où le mal a agit lui-même avec le plus de force et de menace et de plus grand danger.

 

 

AMEN

 

 
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