AU FIL DES HOMELIES

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L’INCARNATION HUMAINE DE LA LOI

Dn 13, 1-9+15-60 ; Jn 8, 2-11

Lundi de la cinquième semaine de carême – A

(11 avril 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le jugement de Suzanne

 

 

 

D

ans le texte de Daniel, c’est un peu toute la compréhension du judaïsme qui est en cause. En effet, au premier degré, ce qu’on attend de Suzanne c’est qu’elle obéisse à la Loi. Si extérieurement on soupçonne que son comportement n’a pas été conforme à la Loi, elle doit mourir. Cependant, il y avait déjà à l’intérieur du judaïsme de l’époque une sorte de jurisprudence qui faisait que la seule parole de la Loi ne suffisait pas. Il fallait la parole des Anciens. Et c’est précisément ce qui est figuré par ces deux vieillards un peu lubriques qui montent un guet-apens assez intelligent, avec préméditation, et qui finalement échouent.

Ce récit montre qu’on a déjà le pressentiment que les instances humaines ne sont pas toujours absolument en règle par rapport au jugement selon la Loi qu’elles doivent porter. Il y a comme une sorte de décalage entre la parole de la Loi et la manière dont ces vieillards qui ont été choisis comme chefs de communauté de Babylone, normalement, ils devraient être la Loi vivante, et ils n’y arrivent pas. Non seulement ils n’y arrivent pas mais la Loi est pervertie par ceux qui devraient être les interprètes autorisés de la Loi. C’est-à-dire qu’il y a comme une sorte de ver dans le fruit : la Loi, d’accord, mais les décrets d’application. Et est-ce que ces décrets d’application par ceux qui, normalement ont autorité, c’est-à-dire les vieillards, l’autorité juive de la ville, l’autorité synagogale de Babylone, est-ce qu’ils font corps avec la Loi ? Est-ce que la Loi peut s’incarner et se dire de façon transparente dans le comportement de ceux qui en sont les interprètes autorisés ? Est-ce qu’un homme peut dire comme Moïse : d’une certaine manière, je suis la Loi aujourd’hui et je vais décider.

Ce récit à travers son pathos un tout petit peu sentimental, en réalité est un récit terrible, un récit subversif. Il critique ouvertement les anciens et il met à bas la bonne vieille théorie et la bonne vieille pratique du judaïsme : la Loi, c’est ce qu’on nous raconte, et les applications de la Loi c’est ce que les anciens nous disent. Ce n’est pas vrai. C’est un récit du soupçon. Est-ce que les instances de la synagogue, des hommes qui sont censés représenter les exigences du judaïsme, est-ce que ces hommes sont à la hauteur de la Loi. La Loi peut-elle s’incarner chez ces gens-là ? C’est tout le débat car la Loi est effectivement incarnée dans le comportement de Suzanne qui n’a pas voulu céder à leur désir, mais personne ne le voit, et d’autre part, la Loi qui semble incarnée dans le comportement et le jugement des vieillards est perverti. C’est un dilemme qui n’est pas si simple que ça et dont je ne suis pas sûr que nous de temps en temps, ne soyons pas absents de ce débat. Nous croyons en la Loi, comme la mesure, ce qui est clair, ce qui doit guider notre comportement. Mais les interprétations, les accommodements, la manière dont nous la comprenons ou dont nous l’ajustons à notre comportement, comment est-ce ?

Donc, ce récit a quelque chose d’extrêmement perspicace, il nous met devant une question qui était au cœur du judaïsme de l’époque : quel est le bon usage de la Loi ? Manifestement on nous montre qu’il a fallu une intervention divine par le jeune Daniel qui est inspiré et qui est capable de déjouer la fausse interprétation des anciens. Mais après, est-ce qu’il y aura toujours des jeunes prophètes qui surgiront au milieu du peuple pour donner la véritable interprétation de la Loi ?

C’est pourquoi le récit de la femme adultère a une telle importance je crois que la liturgie avec un instinct très sûr a rapproché les deux histoires non seulement parce qu’il s’agit dans les deux cas d’une accusation dans un cas supposée réelle et dans l’autre d’un adultère, mais parce que précisément, c’est un grand problème. Qui peut véritablement réaliser le comportement juste ? Plus encore, qui peut justifier le pécheur alors même qu’il a péché et qu’il est en contradiction avec la Loi ?

C’est cela tout l’essentiel de notre foi. Nous croyons effectivement que le Christ ne nous a pas délivrés de la Loi, au sens où il nous aurait dit : vous pouvez faire n’importe quoi. Mais il nous a délivrés de la Loi au sens où il nous en a apporté la véritable incarnation, la véritable mise en pratique, la véritable destination pour nous. La Loi, elle a pour but déjà aussi de nous sauver. Si nous prenons la Loi uniquement sous le biais de la condamnation, effectivement, à un moment ou l’autre, on en arrive au procès. Si la Loi au contraire s’incarne dans la figure de la miséricorde que Jésus représente, une miséricorde sans concession : « Va et ne pèche plus ». Mais si la Loi est capable de s’incarner dans une réalité humaine, la réalité humaine de Jésus, de nous manifester la puissance qu’elle porte en lui de pardonner, alors c’est notre regard totalement qui est changé.

Frères et sœurs, que dans ces dernière étapes du carême nous retrouvions la véritable situation de notre vie humaine, de nos actes par rapport à la Loi. Non pas une réalité qu’on essaie d’arranger à sa manière ou à son profit comme les vieillards devant Suzanne, comme quelque chose qui devrait normalement éclairer notre comportement pour que nous soyons véritablement fidèles à cette Loi, mais que nous sachions aussi que même si nous n’arrivons pas à répondre à toutes les exigences de la Loi, il y a un moment où la Loi dans le Christ prend la figure de la miséricorde et du salut.

 

AMEN

 

 

 

 

 
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