AU FIL DES HOMELIES

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LA VÉRITÉ VOUS RENDRA LIBRES

Jos 5, 2+4-15 ; Jn 8, 31-46 b

Mardi de la cinquième semaine de carême – C

(22 mars 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

S

 

i vous demeurez dans ma parole, vous serez mes disciples, vous connaîtrez alors la Vérité et la vérité vous rendra libres." Frères et sœurs, je ne sais pas si nous mesurons toujours la gravité extrême de ces quelques mots. Car à y regarder de près, et lorsqu'on connaît un petit peu l'évolution de la pensée religieuse depuis quelques siècles, on s'apercevrait que ces paroles ont servi de tremplin à l'athéisme moderne. Je n'en veux pour exemple que ces quelques citations. Vous savez que Feuerbach, ce philosophe allemand a écrit un jour que "l'aurore de l'homme suppose le crépuscule de Dieu." Vous savez aussi que Marx a toujours proclamé que "l'homme ne serait pas libre tant qu'il serait dépendant de son Créateur." Sartre lui-même de s'attaquer beaucoup à Dieu, à la foi en Dieu qu'en la dépendance du croyant vis-à-vis de Dieu, c'est-à-dire, à ses yeux, au fait qu'il ne soit pas libre de lui-même.

Toute la pensée de ces derniers siècles a oscillé quant-à la liberté entre deux excès, ou plus exactement entre deux oppositions : exaltation de la liberté humaine par la négation de Dieu et de tout lien avec la divinité et en même temps, la négation de cette liberté. Exaltation et négation, c'est peut-être paradoxal, mais c'est peut-être aussi très proche. Car lorsqu'on exalte la liberté sans Dieu, on signe tout de suite sa négation. Et vous savez qu'un des grands protagonistes de cette négation de la liberté humaine, c'est Freud. "L'homme n'est pas libre, il est enchaîné dans tout le substrat de son inconscient". L'homme n'est pas libre intérieurement, l'homme n'est pas libre extérieurement parce qu'il est conditionné, il est emprisonné par la propagande, la publicité les médias et tout ce qui s'en suit. Ce qui fait que le potentiel de la liberté humaine petit à petit diminue.

Or lorsque l'homme se sépare de sa source, il se dessèche. Et ce problème de la liberté, le Christ le pose en ces termes : "Tout homme qui commet le péché est un esclave du mal." Il y a donc comme un lien extrêmement fort entre le mal et ce problème de la liberté, c'est-à-dire de la rupture de la dépendance d'avec Dieu. Le fleuve se dessèche lorsqu'il est coupé de sa source. Or toute notre liberté qui est la véritable liberté vient de Dieu. Je ne sais pas si vous avez lu dans le livre de Dostoïevski "Les Frères Karamazov" ce passage intitulé "Le grand Inquisiteur." La scène se passe au quinzième siècle dans l'Espagne du Sud. Au milieu des misères, des douleurs de cette époque, voici que le Christ réapparaît à Séville. Il va aller jusqu'au portail de la cathédrale et il va recommencer ce qu'Il a fait quinze siècle auparavant et de la même manière, c'est-à-dire dans la douceur, dans la miséricorde, Il va recommencer à guérir. Il va ressusciter une petite fille morte que l'on porte en terre. En voyant cela, les gardes officiels vont avertir le cardinal, c'est-à-dire le Grand Inquisiteur. Celui-ci va faire arrêter le Christ et le jugement va recommencer. Et le principal chef d'accusation que le cardinal de Séville, Grand Inquisiteur va opposer au Christ c'est celui-ci : "Tu as rendu les hommes libres et c'est leur malheur." Écoutez ce texte : "Au lieu de t'emparer de la liberté des hommes, Tu l'as encore accrue. Aurais-Tu oublié, il s'adresse au Christ, que la paix et même la mort sont plus précieuses à l'homme que le libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Il n'est rien de plus séduisant pour l'homme que la liberté de sa conscience, mais rien n'est plus douloureux non plus. Et voilà qu'au lieu de bases solides qui puissent apaiser, une fois pour toutes la conscience humaine, Tu as choisi tout ce qui existe d'extraordinaire, d'hypothétique et de vague. Tu as choisi tout ce qui dépassait les forces des hommes et partant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas. Et quel est donc celui qui a fait cela ? Celui qui est venu donner sa vie pour nous. Au lieu de t'emparer de la liberté humaine, Tu l'as accrue et tu as accablé, à jamais, le domaine spirituel de l'homme des souffrances de cette liberté. Tu as souhaité le libre amour de l'homme pour qu'il Te suive librement, séduit, captivé par Toi. Au lieu de l'ancienne Loi solide, l'homme devait désormais décider lui-même, d'un cœur libre, ce qui est bien et ce qui est mal, n'ayant pour seul guide ton image devant lui. Mais est-il possible que Tu n'aies pas prévu qu'à la fin, il rejettera et contestera même ton image et ta vérité, si on l'accable sous un fardeau si terrible que la liberté du choix ? Ils s'écrieront, à la fin, que la vérité n'est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans un plus grand désarroi et un plus grand tourment que Tu ne l'as fait, Toi, en leur laissant tant de souci et d'insoluble problèmes. Tu as Toi-même semé le germe de la destruction de ton propre Royaume. N'en accuse plus personne."

Cette liberté que le Christ nous a donnée, c'est le contraire de la Loi. Le Grand Inquisiteur voudrait que l'homme soit heureux malgré lui, sans liberté, sans choix, sans amour, c'est-à-dire dans une sorte de totalitarisme de sa pensée et de son cœur et de son agir. Car lorsqu'on abandonne la dépendance d'avec Dieu sous prétexte de véritable liberté, on devient totalitaire, les uns pour les autres et c'est bien cela le fruit d'un certain athéisme moderne.

Or le Christ vient nous dire, dans cet évangile : "Moi, je vous ai dit ce que j'ai vu chez mon Père." Or, qu'est-ce que le Christ a vu chez son Père, si ce n'est cette liberté de l'amour dans la vie trinitaire? Dans la distinction et l'autonomie de chaque personne, faire en sorte que chaque personne ne vive que par l'autre et pour l'autre ? La liberté, la dépendance ne sont pas opposées. En Dieu, elles sont conséquence l'une de l'autre. Nous sommes libres, tout simplement parce que Dieu est libre en Lui-même et vis-à-vis de nous. En Lui-même parce que la vie d'amour suppose cette liberté entre les personnes de la Trinité. Et vis-à-vis de nous parce que son don est sans recherche, sans intérêt, tout à fait gratuit. Et notre liberté d'hommes d'aujourd'hui ne peut jaillir que de cet amour et ne peut être conduit que par cet amour, pour un jour le retrouver dans le visage du Fils.

 

AMEN


 
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