AU FIL DES HOMELIES

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VOUS ÊTES DES DIABLES

Gn 18, 1-14 ; Jn 8, 31-46 a

Mardi de la cinquième semaine de carême – A

(7 avril 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

N

ous pensons habituellement que le pa­roxysme de l'évangile, que le moment le plus fort, le plus définitif c'est la mort du Christ. Ceci est vrai dans le déroulement chronologique de la mission du Christ, ceci est vrai, mais il faudrait atten­tion à notre sensibilité qui est plus émue par la mort du Christ que par d'autres événements ou d'autres discours. Or je crois que, pour l'évangile de saint Jean, cette vision du paroxysme de la mission du Christ, dans l'événement de sa mort, n'est pas tout à fait juste. Pourquoi ? Parce que la mort du Christ et sa Passion ne viennent que comme une conséquence, assez dramatique c'est vrai, mais comme une consé­quence d'un combat, et que le combat que mène le Christ va prendre sa tournure définitive, la plus forte et la plus dure, non pas tellement dans sa mort, mais dans le dialogue qu'Il vient d'avoir avec les juifs. D'ailleurs, le Christ de la Passion et de la mort est un Christ doux, est un Christ sans violence, sans dureté, ni dans son regard, ni dans sa face, ni surtout dans ses paroles. Et d'ailleurs, après ce chapitre huitième de saint Jean, l'évangile change de ton. Il n'y a plus ces altercations, il n'y a plus ces condamnations, il n'y a plus ces questions radicales et pertinentes que posent les juifs vis-à-vis de Jésus. On entre non plus dans la discussion mais dans les "signes". Ce sera la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare, puis Jésus qui se présente comme le bon pasteur, puis l'onction de Béthanie et la Passion.

Je crois que ce texte est le "nœud" de l'évan­gile et du message de saint Jean. Pourquoi ? Tout simplement parce que, pour la première fois, et pour l'unique fois dans l'histoire du salut, Dieu, par la bou­che de Jésus-Christ, traite de "Satan" et de "diable" les fils du peuple élu. Pour la première fois et la fois unique, Jésus dit à des hommes pieux, à des hommes justes, à des fils d'Abraham, à des hommes qui croient en Dieu, à des hommes qui appliquent la loi de Moïse, à des hommes qui sont convaincus d'être dans la vérité et dans la liberté, Il leur dit : "Vous êtes le diable ! Vous êtes Satan ! Vous êtes le Mal radical. ! Vous êtes le péché absolu ! Vous êtes dans le men­songe et vous ferez les œuvres du diable, des œuvres d'homicide." Jamais, jamais, ces paroles n'avaient retenti, avec tant de dureté, de précision, d'exactitude, dans la bouche d'aucun prophète à plus forte raison du Christ. Jamais, jamais le Christ n'a eu ces paroles pour les pécheurs, si grands soient-ils.

Qu'est-ce qui s'est donc passé pour que Dieu traite de Satan et de diable les fils du peuple qu'Il a choisi pour être dans le monde les témoins d'une al­liance d'amour et de miséricorde ? Ces juifs, dont il est question ici, ne sont plus dans l'Alliance. Ils ne sont plus "fils d'Abraham". Ils croient encore que le lien charnel, que la génération de la race va les sau­ver. Ils pensent encore que l'application de la loi de Moïse va les justifier devant Dieu. Or le Christ leur dit : "Vous êtes dans le mensonge ! Et si vous êtes dans le mensonge, c'est que votre père n'est pas Abraham, ni Dieu, ni Moïse, mais le diable, le père du mensonge !" Et si vous êtes dans le mensonge, vous ferez les œuvres de mensonge, c'est-à-dire l'ho­micide, la destruction de l'homme, l'exclusion de l'autre. Jésus leur dit : Vous êtes dans cette réalité qu'est l'enfer. Pourquoi ? Pour la simple raison qu'il y a, de façon radicale et l'on a l'impression irréversible, dans le cœur de ces juifs, le refus de la Parole de Dieu, le refus de l'amour de Dieu, le refus d'ouvrir leur cœur à autre chose que ce qu'ils ont eux-mêmes construit, pour leur propre vie, pour leur propre jus­tice, pour leur propre justification personnelle. Peu importent, dit Jésus, tous les titres de l'ancien Testa­ment que vous trouvez, si justes soient-ils en eux-mêmes, si vous fermez votre cœur à la Parole de Dieu que je suis pour vous, vous êtes du diable, vous êtes de Satan, vous êtes dans le mensonge, vous êtes en train de faire les œuvres du mensonge, c'est-à-dire l'homicide. Le péché fondamental, Jésus le reconnaît et le désigne dans le cœur de ces juifs. C'est ce refus radical de s'ouvrir à Dieu, comme amour, comme pardon, comme vérité et comme liberté. Et rien n'y fera pour sauver l'homme si ce n'est cette ouverture de son à la présence de Dieu auprès de lui. C'est là que se noue, de façon définitive, le combat du Christ et de Satan, le combat de la lumière contre les ténèbres, de la vérité contre le mensonge, le combat de la vie contre la mort, car "vous dites être dans la vie et vous allez me tuer", ce qui est le signe même que vous êtes déjà dans la mort.

Ces paroles peuvent nous paraître extrême­ment fortes et peut-être difficilement acceptables pour notre sensibilité d'aujourd'hui. Cependant, elles nous sont données comme telles. Il ne faut pas vouloir maintenant accuser ces juifs de ce péché radical qu'ils avaient laissé s'installer dans leur propre cœur. Il faut simplement se dire que cette parole s'adresse à chacun d'entre nous et que nous aussi nous pouvons dire : "Nous avons Dieu pour Père ! Nous avons la tradi­tion de l'Église pour nous préserver du mal. ! Nous aussi nous sommes dans la vérité parce que nous croyons en Dieu ! Nous aussi, nous sommes libres de tous les liens du monde qui entraînent péché, escla­vage et séduction !" Mais Jésus vous dira : "S'il n'y a que cela, vous n'êtes pas dans la vérité ! Vous êtes fils du diable ! Vous êtes sur la pente de l'homicide !" Pourquoi ? Parce que l'essentiel ce n'est pas de se référer à des titres ou à un passé, c'est, aujourd'hui, dans notre propre vie, d'accueillir Celui qui vient nous sauver. C'est d'accueillir Celui qui vient faire en nous une œuvre de vérité en détruisant tout ce tissu de mensonge et de péché que nous ne cessons de tramer au long de nos vies. C'est l'accueil de Celui qui est la lumière, qui vient révéler toutes les œuvres de ténè­bres que nous construisons dans notre propre cœur. C'est Celui qui vient nous révéler qu'Il est la vie, au moment même où nous nous donnons la mort par refus de nous ouvrir à la Résurrection et à la vie.

A chaque fois que nous choisissons les ténè­bres, le mensonge, la haine, nous sommes du diable, c'est-à-dire nous sommes complices de cette œuvre de destruction de nous-mêmes qui est le pouvoir, qui est la volonté du mal. C'est de cela que le Christ vient nous sauver, mais Il vient nous sauver aujourd'hui, et ce qu'Il nous demande, par-dessus tout, c'est de nous ouvrir totalement à sa présence, à son amour, à son pardon et à sa miséricorde.

 

AMEN

 

 

 
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