AU FIL DES HOMELIES

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VISITE IMAGINAIRE DU SHÉOL

Ps 88

(31 mars 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ennezat : La gueule du monstre …  

J

e voudrais vous inviter ce soir à faire un exercice purement imaginatif et mental, qui n'a rien de très réjouissant, mais qui sera peut-être la meilleure introduction au mystère que nous célébrons ce dimanche : la résurrection de Lazare.

Je ne vous parlerai pas de Lazare, mais de la manière dont les Anciens, surtout dans le monde de la Tradition Biblique, essayaient de se représenter la mort. Nous en avons eu une très belle description dans le deuxième psaume que nous avons chanté tout à l'heure, le psaume 87. Pour nous, les modernes, la mort est d'abord envisagée comme une sorte de processus biologique : tout s'arrête ! Que ce soit le médecin qui débranche ou que ce soit l'accident qui nous débranche de l'intérieur sans qu'il y ait besoin d'un recours au secours médical, finalement, c'est toujours la même chose : on est un organisme vivant, et à un certain moment, on coupe le contact. Cela nous donne une sorte de description de la mort qui est "l'arrêt", tout s'arrête. Pour les Anciens, hélas, cela ne s'arrêtait pas … Vous connaissez sans doute cette astuce : un monsieur sur son lit de mort, est visité par un de ses amis qui ne devait pas avoir particulièrement un sens très perspicace de la relation personnelle, et cet ami lui dit :" Alors, ça va ?", et le mourant lui répond : "Non, ça s'en va !"

       C'est à peu de choses près, ce qui résumerait l'expérience de la mort chez les Anciens, et en tout cas dans la Bible. "Ca ne va pas … ça s'en va !" Vous avez remarqué comment dans ce psaume, cet homme est malheureux, il crie, il implore le secours de Dieu. Et pour lui dire le point où il en est, il va utiliser tous les outils, toutes les images, toutes les références qu'il a à sa disposition pour expliquer ce qui se passe quand on meurt. Ce psaume 87 est assez extraordinaire, car c'est la mort en direct. Il décrit le processus de la mort, il explique à Dieu : "Tu ne vois pas où j'en suis". Il lui dit d'abord, ce qui évoque généralement l'agonie ou la fin d'une vie : "Mon âme est rassasiée de souffrances", et la conséquence : "Ma vie est au bord des Enfers". Les Enfers qui ne sont pas tellement à imaginer comme un lieu de supplice, mais comme un lieu de vide, c'est de l'obscur, c'est de la béance comme le disait saint Pierre Chrysologue dans la lecture, la béance d'Adam, c'est tout ce qui sera développé après autour de la gueule du monstre. Quand vous tombez dans la gueule du monstre vous devenez vous-mêmes informe dans l'informe, et c'est cela le problème de la mort. Il reste bien quelque chose de vous, mais petit à petit ce quelque chose se liquéfie, c'est une sorte de liquéfaction, peut-être en référence au cadavre qui se putréfie, mais pour les Anciens, la mort c'est la glissade progressive sur cette espèce de pente savonnée, il n'y a plus aucune prise, plus aucun secours, plus de référence, plus d'espace, plus de haut, plus de bas, complètement perdu dans une sorte d'atmosphère qui tient à la fois de la lourdeur et de l'apesanteur. "Je suis compté parmi ceux qui descendent dans la tombe". La mort, c'est une sorte de descente, d'affaissement, d'écroulement : "Je suis comme un homme sans secours".

       Ce qui veut dire qu'il n'a plus aucun point de référence. Qu'est-ce que la vie pour un Hébreu ? C'est être enveloppé de tout cet univers de références familières : les amis, la famille, la descendance de génération en génération, trois générations, voir les fils de ses fils, c'est de l'ancrage sur la terre, sur la vie, sur le monde des humains. Au moment de la mort, tout cela s'en va ! Le psalmiste dit alors : "Je suis seul, exilé parmi les morts". Le lieu de la mort, c'est le lieu de la non-communication absolue, tous les morts sont seuls, même s'ils sont tous ensemble, même si le Shéol est une sorte d'immense congélateur dans lequel vous êtes réduits dans votre sachet de conservation en plastique. En réalité, vous êtes complètement isolés les uns des autres, il n'y a plus rien, "on est pareil à ceux qu'on a tués et mis dans le tombeau ". Au fond, le Shéol, c'est la version souterraine de ce qu'on amorce ici-bas par le cimetière, il y a toujours la paix dans les cimetières, parce que les morts ne communiquent pas entre eux, il n'y a aucun problème de communication, c'est la paix absolue.

      Il y a la paix du Shéol, mais c'est la paix du vide, c'est la paix du rien, c'est la paix de la non-communication, et cependant, et il y a là une ambiguïté, il y a comme une sorte de vague souvenir, une très vague identité qui fait que les choses continuent à tourner, mais le drame c'est qu'on est ceux qui sont hors de la mémoire de Dieu, "ceux dont Tu n'as plus souvenir". Nous n'avons même plus de point d'accrochage en Dieu, c'est terrible, plus d'accrochage parmi les vivants, plus d'accrochage dans le souvenir et la mémoire de Dieu, on est hors du mémorial de Dieu. Mes pauvres amis, quand vous êtes morts, Dieu ne peut rien pour vous. Quand on commence à glisser dans ce domaine-là, on échappe complètement à Dieu et aux vivants, c'est comme si Dieu avait poussé le Shéol de sa main, le plus loin possible pour qu'il ne soit pas sous sa juridiction. "Jeté au fond de la fosse, dans les ténèbres et dans l'abîme", à ce moment-là, "pèse sur moi le poids de ta colère", puisque Dieu m'oublie et qu'Il ne sait plus qui je suis, en réalité "je ne vous connais pas", je suis sous la colère de Dieu, sous l'oubli de Dieu, sous l'indifférence de Dieu.

       Et le psaume continue : "Tu as éloigné mes amis, je suis un objet d'horreur". Impossible de retrouver quoique ce soit pour se raccrocher, et le dernier sentiment, c'est celui de l'enfermement. Quand on est dans cette situation-là, on n'y peut rien, on n'en sort pas. La mort, c'est irrémédiable, au sens d'être entré dans un statut, celui de prisonnier de ce gouffre, de cette béance, un statut auquel on ne pourra plus jamais échapper. Et le psalmiste enchaîne avec la suite de son chantage adressé à Dieu : "Au moins ici, je te suis de quelque service, je te loue, je te chante, mais là-bas, je ne peux plus rien pour Toi, ni pour les vivants, ni pour Toi, je ne pourrai plus te louer, je ne pourrai plus te chanter, d'une certaine manière j'aurai tout oublié, et je serai tout oublié, je serai dans une amnésie complète et un manque total de références". Effectivement : "Pourrait-on proclamer ton amour dans la tombe, et ta fidélité dans la mort ?" La mort est le lieu, non pas de l'infidélité, mais de l'oubli de toute fidélité, de la dissolution de toute fidélité, il n'y a plus de liens, il n'y a plus rien, c'est la décomposition totale.

      Et dans la mort, on se trouve tellement isolé et perdu dans ce lointain imprécis, flou, froid, glacial, noir, que Dieu lui-même n'est pas capable de faire un signe vers l'homme. C'est le lieu de l'absence de Dieu. Au fond, ce qu'un certain nombre de philosophes contemporains ont décrit avec l'absence de Dieu, la mort de Dieu, l'oubli de Dieu, c'est un peu ce que les Anciens pensaient des Enfers.

       Je vous ai décrit tout cela parce que quand Jésus pose un signe comme la résurrection de Lazare, dans la tête de ses contemporains, c'est qu'enfin il y a une nouvelle percée de Dieu vers le royaume de la mort. C'est cela le problème de Lazare, cet événement entrouvre comme une petite faille, presque rien, du tombeau. Et cependant, ce lieu où apparemment se trouvait être le lieu de l'absence irrémédiable et incontournable, où tout était fini, tout à coup, il y a quelque chose qui se passe entre ce domaine de la mort et le domaine de la vie. Presque rien … un sur des millions qui ressort de la mort, mais le fait même qu'à cet instant précis soit manifesté par un signe explicite de Jésus, le fait que quelqu'un en ressorte quatre jours après, dans cette perspective de ce qu'était l'Enfer et le royaume de la mort, c'est ce qui commence à faire tout basculer.

 

       AMEN

 

 

 
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