AU FIL DES HOMELIES

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LA LENTE FERMENTATION DE LA FOI D'ABRAHAM

Gn 18, 1-14

(15 mars 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

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O

n pourrait dire : "Au commencement, était Abraham", et même Abram. Il a bien fallu un jour, qu'un homme, peu importe l'historicité de cette histoire, fasse l'expérience incroyable de l'acte de tout quitter et que sur lui repose toute la bénédiction de Dieu. Quand on reprend le début des chapitres de la Genèse, de 12 à 18, jusqu'à aujourd'hui, avec l'apparition aux chênes de Mambré, on y entend le déroulement paradoxal d'une promesse qui ne se vérifie pas. Quand Abram entend la parole, le fameux : "Quitte ton pays, et la famille de ton père", il est avec sa femme, qui est sans enfant, elle est stérile. Dieu dit lui-même explicitement que la bénédiction reposera sur sa postérité qui n'existe pas.

Cette parole va être entendue par Abraham avant même que Dieu ne lui apparaisse. Abraham fait cette expérience incroyable unique et révolutionnaire, quatre petits versets dans le livre de la Genèse, qui vont bouleverser l'ensemble de la pensée religieuse du monde, expérience hors mesure qu'on pourrait dire même presque mégalomaniaque : comment un homme a-t-il pu penser que sur lui reposerait l'unique, totale et exclusive bénédiction d'un Dieu unique ? Ce n'est pas en voyant les étoiles et le sable, car c'est d'ailleurs ce qu'il voit, que se trouve confirmée l'immense postérité d'Abraham dont nous sommes. Mais cet homme, d'abord, avant de voir les enfants de sa propre chair, il a fallu qu'il attende et le chêne de Mambré est le dernier moment avant qu'il ne voie le premier de sa postérité innombrable, en son fils Isaac. C'est le premier des grains de sable.

Il a donc fallu qu'il y ait entre le premier départ : quitte tout, va au-delà de toi, au-delà de ta parenté, de ton pays, etc … et il part avec sa femme, son neveu, il a fallu qu'il accepte que cette expérience qui l'a envahi ne soit pas une hallucination personnelle, mais soit suffisamment intangible, certaine, pour qu'il se mette en route. Vous savez même que Dieu lui promet un pays et il traverse Canaan, et il s'aperçoit que Canaan, la future terre promise est déjà habitée par les cananéens et qu'il n'y a pas de place pour lui. L'ironie du sort fait que Abraham non seulement ne reçoit pas la terre promise, mais il traverse ce pays pour aller au Néguev, là où résident les chacals et les habitants des terriers, il y a là plus de place qu'en Canaan. Le seul endroit qu'il possèdera dans la terre promise, c'est une grotte, Makpéla, grotte qu'il va acheter pour y enterre Sara, sa femme. Quand un Dieu promet une terre promise et que vous en êtes réduit à acheter une grotte funéraire, il y a de quoi se retourner contre Dieu en lui disant : ta promesse, c'est du bidon !

L'histoire d'Abraham, contrairement à la geste qui souvent nous le montre comme une espèce de figure très certaine, nous montre comment, progressivement, cette promesse à laquelle il s'est accroché, tel un fou de Dieu, va se déployer paradoxalement jusqu'à ce jour où au chêne de Mambré, trois, non, un, vous l'avez entendu, le texte de temps en temps est au singulier puis repasse au pluriel, trois anges, apparemment trois anges disant la totalité divine, vont apparaître à Abraham qui va d'emblée les reconnaître comme la présence insistante et durable de Dieu. C'est à la suite de cette entrée de Dieu dans la vie d'Abraham que, contre l'avis même de sa femme, qui étant déjà âgée n'y croit pas, une postérité charnelle va lui être cependant promise. Mais cela ne fait que faire rebondir le problème puisque peu de temps plus tard, il y a aura l'épisode du sacrifice d'Isaac : le seul fils unique qui semblait présider et inaugurer la postérité lui sera pas un mouvement incroyable, presque enlevé à sa paternité. Et Abraham acceptera encore une fois le paradoxe de l'intervention de Dieu.

On pourrait dire qu'il y a entre Abraham et Dieu autre chose qu'une mer tranquille. Il y a beaucoup de montagnes, un sacrifice, une apparition paradoxale, une femme qui rit. Il y a tout en mouvement d'allées et de venues, d'élaboration, de découverte, de déception, de défaite, et à travers tout cela, de foi qui grandit.

Qu'Abraham nous serve de modèle, non pas comme quelqu'un qui aurait avancé d'un pas certain, sans effort dans sa foi, car c'est l'exemple même d'une foi qui travaille, qui fermente à l'intérieur du père des croyants, pour que nous devenions nous-mêmes, à sa suite, des croyants. Nous avons nous-mêmes à entendre et à accepter que notre foi fermente, travaille, nous déçoive parfois, et puis malgré tout, nous reprenons notre chemin, parce que Dieu réaffirme cette promesse qui est faite au premier, et qui continue de courir de génération en génération, jusqu'à nous qui sommes ses enfants, les enfants d'Abraham, et donc les enfants de Dieu.

 

AMEN


 

 

 
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