AU FIL DES HOMELIES

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LA PAROLE, SOURCE DE VIE ÉTERNELLE

Gn 15, 5-17 ; Jn 8, 51-59

(1er avril 2009)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, il vaut la peine de nous demander un instant ce qu'il y a derrière cette polémique entre Jésus et son auditoire. C'est une polémique qui comme vous le savez, accule ceux qui écoutent Jésus à une fin de non-recevoir, puisqu'on dit qu'ils tentent de le lapider. C'était d'ailleurs un procédé assez classique à l'époque, qui se renouvellera notamment pour Étienne. Comme le peuple juif n'avait plus droit de vie ou de mort, puisque c'étaient les romains qui se l'étaient réservé pour eux, le plus simple quand on voulait se débarrasser de quelqu'un c'était de provoquer une petite lapidation en cachette pour régler le plus vite possible le problème, et les fonctionnaires romains n'avaient plus qu'à constater le décès. En attendant, cette fois-ci cela n'a pas marché, puisque Jésus s'est dérobé et qu'ils n'ont pas eu l'occasion de trouver les cailloux sur l'esplanade du temple. 

       Qu'y a-t-il de terrible et d'aussi blasphématoire puisqu'on veut le mettre à mort ? Il y a beaucoup de choses et le dossier est lourd. Il y a un aspect sur lequel je voudrais insister parce que je crois qu'il est plus important qu'on ne le pense. Vous avez entendu tout à l'heure ce passage assez mystérieux d'Abraham qui reçoit une justification, il est rendu juste, il est établi en plénitude de relation d'amitié et de grâce avec Dieu, et ensuite, il voit en songe au cours d'un sacrifice qu'il a provoqué, il entend une voix qui lui promet que sa postérité grandira toujours, qu'il aura des enfants, alors qu'il n'a pas encore reçu la visite de Dieu. Pour les juifs de l'époque, cette compréhension d'Abraham est fondamentale. Abraham, quand on dit qu'il est justifié, ne reçoit pas les promesses de la vie éternelle. Ce n'est pas dit dans le texte, et ce n'était pas compris comme tel à l'époque. C'est d'ailleurs pour cela que les juifs disent : "Abraham est mort, les prophètes aussi". Quand on parlait d'accomplissement de l'Alliance, de l'accomplissement de la promesse de Dieu, l'objet, c'était le peuple dans la continuité de son histoire. 

       A part quelques franges du judaïsme, mais qui n'étaient pas majoritaires, on n'avait pas du tout l'idée d'une sorte d'immortalité individuelle. Ce n'était pas le problème. Par conséquent, pour eux, quand on dit qu'Abraham a été justifié, que cela lui a été compté comme justice, cette justification, c'est le fait qu'il est devenu père d'une multitude, père d'un peuple. La justification de la bénédiction, c'est le fait que cela continue. Pour le peuple c'est très important. Dans la mesure où Abraham est mort, il faut bien que la promesse et la bénédiction continuent à travers l'histoire et que donc Dieu s'occupe de son peuple et le suscite et le fasse vivre de génération en génération, à travers toute l'histoire pour un finale dont on n'a pas exactement idée, qui sera peut-être une sorte de rassemblement de tout le monde, mais pour 'instant, le problème de l'immortalité individuelle est mis entre parenthèses. 

       Or, quand Jésus dit que celui qui croit et garde sa Parole ne mourra pas, c'est un démenti de la Loi, puisque précisément le peuple est censé garder la Loi et qu'il meurt. De la part de Jésus dire : ma Parole fait vivre, alors sous-entendu ce que comprend tout de suite l'auditoire, la Loi n'empêche pas de mourir, c'est immédiatement blasphématoire vis-à-vis de la Loi. C'est blasphématoire vis-à-vis de toute l'organisation de la Loi, d'Abraham, de Moïse et des prophètes, vis-à-vis de tout ce qui touche à la Parole dans son statut normal, comme une Parole qui fait vivre, mais seulement pour ici-bas. Le débat avec les juifs touche à la vie éternelle. Qu'est-ce que Jésus vient raconter en disant qu'il a une parole qui fait vivre éternellement ? Ce n'est pas prévu dans le contrat, cela ne devrait pas exister. Il n'a pas ce pouvoir ! Si par hasard il l'avait ce pouvoir, ce serait au nom de quoi ? 

       C'est la manière dont Jean nous fait sentir le fond du débat. Ce n'est pas simplement un débat pour clarifier quelques positions d'interprétation de la Loi, mais pour le peuple qui écoute Jésus à ce moment-là, et surtout un certain nombre de docteurs qui ont versés dans la Loi, jamais ils n'ont dit que la Loi faisait vivre éternellement. Ce n'est ni possible, ni pensable. Quand Jésus affirme une chose pareille en disant que ce n'est même pas la Loi mais sa propre Parole qui peut faire cela, c'est une véritable bombe. C'est du terrorisme religieux. Cela fait sauter toutes les catégories que l'on peut imaginer. On comprend alors que l'évangéliste saint Jean ait mis ces passages concernant Abraham juste vers la fin du ministère de Jésus, c'est la fin du chapitre huitième, juste avant les grands miracles de l'aveugle-né et surtout de Lazare, pour montrer précisément que sa Parole va avoir cette efficacité. Et quand Jésus dit : "Ma Parole fait vivre de la vie éternelle celui qui croit en ma Parole", la première application c'est Lazare et la deuxième application, c'est sa propre résurrection. 

       Frères et sœurs, cela nous donne la mesure de l'embarras des auditeurs de Jésus. Jamais on n'avait entendu dire qu'une parole était capable de faire vivre éternellement. Dire une chose pareille était une telle provocation qu'elle était à la limite du blasphème. On comprend alors qu'à partir de ce moment-là, les choses se soient gâtées et que la seule réponse dans le cadre du respect absolu de la Loi, comme Jésus s'est mis au-dessus de la Loi, il a des prétentions absolument exorbitantes dont, on ne peut pas le supporter. 

       Cela nous paraît aujourd'hui facile de dire : "Celui qui croit en ma Parole aura la vie éternelle", mais il faudrait peut-être aussi que de temps en temps nous ressentions la difficulté et le défi que cela représente. Croire simplement la parole de quelqu'un  et penser que cette parole peut vous conduire à la vie éternelle, il faut bien reconnaître que ce n'est pas d'une évidence absolument limpide. C'est cela le défi de l'existence chrétienne, de l'existence de l'Église, c'est cela le défi de notre propre existence, c'est que nous croyons qu'en adhérant à la Parole de Jésus, cette parole donne réellement, pas simplement le courage de vivre au jour le jour et d'ajuster notre comportement le moins mal possible, mais elle génère en nous la vie éternelle. 

 

       AMEN 


 

 

 
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