AU FIL DES HOMELIES

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ABRAHAM S'EST RÉJOUI

Gn 22, 1-13 ; Jn 8, 51-59

Mercredi de la cinquième semaine de carême – B

(31 mars 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mambré : l'enfant de la promesse

C

 

ette page d'évangile est la suite immédiate de ce que nous lisions hier, les deux constituant ensemble ce discours de Jésus ou plutôt ce dialogue de Jésus avec les juifs au sujet d'Abraham. Hier, les juifs prétendaient être les enfants d'Abraham et Jésus leur disait : "Puisque vous voulez me tuer, ce n'est pas d'Abraham que vous êtes les enfants, mais c'est de Satan. C'est lui qui est votre Père."

Et aujourd'hui, quand Jésus dit qu'il est plus fort que le mort et que ceux qui écoutent sa parole ne connaîtront jamais la mort, c'est encore à Abraham que se réfèrent les juifs : "Puisque Abraham est mort ainsi que les prophètes, pourrais-tu être plus grand qu'Abraham ?" Jésus conclura par l'affirmation claire et nette de sa divinité : "Avant qu'Abraham fut, je suis", affirmation de cet être, de cette existence éternelle. Et en même temps, "Je suis", c'est le nom même que Dieu s'est donné au buisson ardent. Jésus revendique donc pour lui le nom même de Dieu. Il s'affirme clairement Dieu. C'est pourquoi les juifs prennent des pierres pour le lapider.

Mais dans ce dialogue, au sujet d'Abraham, il y a une autre allusion au père de tout le peuple d'Israël. C'est quand Jésus, juste quelques paroles avant dit : "Abraham s'est réjoui, il a exalté à la pensée de voir mon jour. Il l'a vu et il fut dans la joie". Nous pouvons nous demander quel est le sens exact de cette affirmation. S'agit-il simplement d'une réjouissance au sens général du terme ? Abraham aurait été rempli d'allégresse en pensant à la venue future du Messie, ou bien avons-nous là une allusion à un évènement précis et particulier de l'histoire d'Abraham ? A trois reprises, dans le livre de la Genèse, il nous est parlé du rire, de la joie et de l'exultation d'Abraham.

La première fois, c'est lorsque Dieu venant de donner à Abraham le signe de la circoncision lui pro­met une descendance alors qu'Abraham a déjà presque cent ans. Et Abraham se prosterne dans un geste d'adoration devant Dieu et en même temps il est pris d'un rire peut-être d'incrédulité, d'émerveillement, en tout cas d'étonnement devant une promesse aussi incroyable. Ce rire d'Abraham aura pour écho le rire de Sara qui, lui, est proprement un rire d'incrédulité. Quand Dieu Lui-même se dérange pour venir à la table d'Abraham, au plus fort du jour, près du chêne de Mambré, quand Dieu se restaure à la table d'Abraham, Il annonce que cette postérité promise, c'est cette année même qu'Abraham l'aura. Ce fils promis, naîtra avant que Dieu ne revienne l'année suivante, rendre visite à Abraham. Et Sara sous la tente, entend ces paroles et se met à rire, parce qu'elle ne peut pas croire. Et Dieu qui entend ce rire tance Sara en lui disant : "Pourquoi ris-tu ? Est-il quelque chose d'impossible à Dieu ?" Et Sara, prise de peur dit : "Non, je n'ai pas ri." Mais Dieu lui dit : "Si, tu as ri ! Et pourtant l'an prochain tu auras un enfant."

Et le troisième où il est parlé de rire dans l'histoire d'Abraham, c'est précisément au moment de la naissance d'Isaac, quand s'accomplit cette promesse faite par Dieu. A ce moment-là, Abraham et Sara nomment cet enfant miraculeux Isaac, c'est-à-dire "Dieu a ri. Le sourire de Dieu". Car ce rire d'incrédulité de Sara, ce rire d'émerveillement et en même temps de surprise d'Abraham se change en un rire d'exultation, car vraiment Dieu a réalisé sa parole. Et cet enfant, c'est la joie de Dieu, c'est le sourire de Dieu, le sourire que Dieu fait aux hommes, le sourire que Dieu fait à Abraham et à Sara c'est cela l'exultation d'Abraham.

Mais pourquoi Jésus applique-t~il cette exultation d'Abraham à sa venue à Lui ? Pourquoi, à travers la naissance d'Isaac, est-ce de l'avènement du Christ qu'Abraham s'est réjoui ? Tout d'abord parce que la postérité d'Abraham ne se limitait pas à son seul héritier direct, mais au-delà d'Isaac. Mais aussi Isaac, l'enfant de la promesse, c'est aussi l'enfant du mystère car Dieu qui avait donné merveilleusement cet enfant à Abraham, Dieu va lui redemander cet enfant. Dieu va faire appel à la foi d'Abraham. Non seulement cette demande de Dieu est atroce, mais elle est absurde puisque c'est l'enfant auquel est attachée la promesse par laquelle Dieu s'est engagé envers Abraham. Alors, Dieu ne sait pas ce qu'Il veut ? Il fait des promesses, Il les réalise d'une manière incroyable et maintenant il vient les détruire. Abraham, dans la foi, monte sur la montagne de Moriah portant le feu, le bois et emmenant avec lui, son fils Isaac pour l'offrir en holocauste. Abraham n'hésite pas un instant. Sa foi est totale. Et c'est pourquoi Isaac lui est rendu. Cet enfant du miracle est un enfant d'un deuxième miracle car Dieu le rend à son père au-delà de ce sacrifice accepté. Et c'est alors que l'exultation, le rire d'Abraham prend toute sa signification symbolisée par le nom même d'Isaac.

Car si Abraham se réjouit, ce n'est pas simplement parce qu'il a eu un fils, mais parce que ce fils de la promesse est maintenant le fils de la résurrection. Et cet enfant qui lui est rendu, au-delà de la mort, au-delà du sacrifice, c'est véritablement l'annonce prophétique, l'image de Jésus. De Jésus offert en sacrifice, de Jésus ressuscité au-delà de sa mort. Et c'est véritablement Jésus qu'Abraham contemple en son fils Isaac qui vient ainsi de lui être rendu. Et l'exultation d'Abraham, à ce moment-là, traverse les siècles et elle vient jusqu'à cet accomplissement qui se fera sur le Golgotha et dans la Pâque du Christ.

Que cette exultation d'Abraham qui traverse les siècles, qui est l'exultation de la foi, la foi d'Abraham allant au-delà de tout ce qui est raisonnable, pensable et concevable, que cette foi exultante d'Abraham soit aussi notre foi. Abraham est notre père. Et nous sommes les enfants d'Abraham parce que nous sommes les fils de la foi d'Abraham. Que nous soyons aussi les fils de l'exultation d'Abraham, c'est-à-dire que, sachant, nous aussi, tout donner, sans compter et même quand cela nous semble impossible, quand cela nous semble absurde, sachant aimer Dieu plus que tout et tout donner à Dieu, sachons aussi nous recevoir de Lui la joie que personne ne pourra nous ravir, parce que puisqu'il en est l'auteur, rien en peut effacer cette joie. Recevons-là de ses mains.

 

AMEN
 
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