AU FIL DES HOMELIES

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LE JOUR D'ABRAHAM

Gn 15, 5-17 ; Jn 8, 51-59

Mercredi de la cinquième semaine de carême –

(23 mars 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

braham a exulté à la pensée de voir mon jour. Il l'a vu et il s'est réjoui." Il n'y a rien de plus troublant, de plus émouvant que de contempler le jour à sa naissance. Ce moment précisément que nous appelons l'aurore, c'est-à-dire ce jaillissement inexplicable de la lumière au cœur même des ténèbres. Ce qui auparavant était dans la confusion et l'indistinction la plus totale, ce qui était dans la nuit et qui nous obligeait à vivre dans l'égarement, à tâtonner dans toutes les directions pour ne pas trébucher, voici que, tout à coup, cela est investi d'une mystérieuse présence, insaisissable ce que nous appelons la lumière du jour et qui rend toute chose présente, palpable. Tout devient point de repère, tout est habité de cette présence lumineuse et resplendit et rayonne, non seulement dans nos yeux, mais aussi dans la joie de notre cœur. Nous avons tous connu, une fois ou l'autre dans notre vie, ces moments d'aurore lorsque nous voyons ainsi la lumière se lever sur le monde et c'est comme si le monde naissait dans la puissance même de la lumière.

Cela avait déjà tellement intrigué les hébreux que le moment même de la création c'était le moment de la lumière. Tout a été fait dans et par la lumière. Or voici que, aujourd'hui, pour nous parler d'Abraham, le Christ reprend cette image du jour. "Abraham s'est réjoui à la pensée de voir mon Jour". Mais quel est ce jour ?

En réalité, le jour du Seigneur c'est évidemment le jour de sa venue, le jour de sa Pâque. Et c'est pourquoi, dans quelques jours nous chanterons : "Voici le jour qu'a fait le Seigneur, Jour d'allégresse et jour de joie !" A ce moment-là, c'est la force du plein midi, c'est le Seigneur qui se manifeste dans la plénitude de sa lumière, de sa tendresse et de son amour qui vont ruisseler sur toute l'humanité. Mais le jour du Seigneur a commencé précisément, au moment où Abraham l'a vu. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui encore, nous pouvons nous pencher sur Abraham, parce qu'il est déjà dans la lumière du Jour de Dieu, certes, une lumière d'aurore, une lumière très faible encore, mais déjà se dessinent toutes les lignes fondamentales du plan du salut de Dieu. Abraham a vu le jour du Christ lorsque, simplement, il s'est levé et il est parti de sa terre de Chaldée pour aller vers la terre que le Seigneur voulait lui donner. En ce jour-là, même si c'était encore dans une profonde obscurité, il y avait déjà cette petite lumière d'aurore qui guidait les pas d'Abraham comme une lumière sur sa route. Puis, Abraham a vu le Jour de Dieu lorsqu'au moment où il sacrifiait les animaux partagés, il a vu la flamme de la présence de Dieu traverser cette chair, image et prophétie de la résurrection du Seigneur. Lorsqu'un jour, la chair d'Abraham, en la personne de Jésus Christ, serait visitée par le feu de la présence de Dieu, présence du Ressuscité, présence qui fait ressusciter. Puis Abraham a vu le jour dans l'espérance lorsqu'il a accueilli les trois visiteurs sous le plein soleil de midi et qu'à ce moment-là, il est devenu le commensal de Dieu, qu'il a offert le lait caillé et les pains, préfigurant ainsi le jour où le Christ donnerait son corps et son sang en nourriture pour la vie du monde, afin qu'un jour, les hommes du monde tout entier deviennent les commensaux de Dieu, à la table du Royaume. Abraham a vu aussi le jour du Seigneur dans cette mystérieuse intercession qu'il a faite pour Sodome et Gomorrhe lorsqu'il a osé discuté avec Dieu du salut des justes et de la ruine des pécheurs, discussion qui n'avait jamais eu lieu sur la terre et qui, depuis ce temps-là, s'est transformée pour tous les siècles en une intercession des justes pour les pécheurs. En ce jour-là, Abraham a vu se lever la lumière de la prière, la lumière du jour de Dieu comme intercession pour nos péchés. Et puis surtout, il y a eu ce moment extrêmement mystérieux dans lequel Abraham accompagnait son fils Isaac vers le Mont Moriah, où Isaac lui disait : "Voici le bois pour le sacrifice, mais où est l'agneau pour l'holocauste ?" Il a vu se lever l'aurore de la miséricorde des entrailles de Dieu, du Père qui "a tant aimé le monde qu'Il a livré son Fils unique." Abraham a connu ce moment où son fils, la promesse, son unique, a été étendu sur le bûcher, sur le bois pour être sacrifié. Et à ce moment-même, il a reconnu que tout ce que nous étions, tous ce que nous sommes, tout ce qui nous est donné, cela est précisément donné, donné par Dieu. A ce moment-là, Abraham a eu le pressentiment du salut et il a même connu la joie de la résurrection, car Isaac, redonné, n'était plus tout à fait le même que cet Isaac qu'il avait engendré. Il était devenu, mystérieusement, la figure du Fils Unique Il était, pour ainsi dire, en figure, ressuscité.

Frères et sœurs, nous qui vivons au plein midi de la lumière de la Résurrection, nous qui attendons l'achèvement du jour du Seigneur dans le déploiement de sa Pâque pour tout l'univers, au moment où, tous, nous serons rassemblés, gardons, dans notre cœur, la Parole. Si nous la gardons, nous ne mourrons pas. C'est pour cela qu'Abraham n'est pas mort. C'est pour cela qu'Isaac n'est pas mort. Parce qu'ils ont été enracinés dans la Parole de Dieu et que la Parole est devenue leur vie. Maintenant, chaque fois que nous écoutons cette parole, ayons la foi d'Abraham, laissons-nous saisir par elle et nous recevrons la vie. Alors, nous pourrons encore, dans cette aurore obscure de notre foi, dans ces chemins que nous discernons en tâtonnant, comprendre le mystère de cette aurore mystérieuse et nous avancer ainsi dans la nuit pour découvrir l'aurore de la Pâque qui va surgir dans notre cœur.

 

AMEN

 
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