AU FIL DES HOMELIES

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LA DOUBLE GÉNÉRATION

Gn 15, 5-17 ; Jn 8, 51-59

Mercredi de la cinquième semaine de carême – A

(20 mars 200)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

e texte, cette polémique au sujet d'Abraham et de Jésus, a entre-autre pour but, de nous ra­mener à la question de savoir quelle est notre identité, ce qui fonde notre identité de disciple. Dans la tradition juive, ce qui explique la réaction des au­diteurs de Jésus, l'identité se construit à partir de la génération. Ils sont fils d'Abraham, et donc c'est le fait d'avoir pour père, Abraham, qui permet de penser ce qu'on est aujourd'hui. Autrement dit pour les juifs, c'est notre place dans cet enchaînement permanent de la naissance, de la croissance, puis de la mort, qui permet de nous repérer. Lorsque par exemple on dési­gne quelqu'un, il est "un tel", fils de "un tel", "fils de un tel", etc ... et quand c'est un personnage particuliè­rement solennel, on peut aller jusqu'à quarante géné­rations, comme c'est le cas pour l'évangile de Mat­thieu lorsqu'il veut dire la généalogie de Jésus. L'identité s'inscrit donc dans l'enchaînement perma­nent des générations.

Aujourd'hui, nous n'avons plus beaucoup cette manière de voir puisque notre identité est sou­vent "socio-professionnelle" : que faites-vous dans la vie ? C'est le raplatissement au degré le plus bas de la situation, parce qu'effectivement on est ce qu'on est à partir du moment où l'on a fini ses études, jusqu'à la retraite, mais les deux parts extrêmes, l'enfance et la maturité de la retraite ne servent pas à définir les per­sonnes. Quand on est à la retraite ou quand les mères de famille sont à la maison, les enfants disent toujours que leur mère ne "fait rien" puisqu'elle est à la mai­son ! Elle n'a pas de statut "socioprofessionnel", et il est très difficile de faire comprendre aux enfants, que leur mère fait quand même "quelque chose".

Or, Jésus donne un tout autre principe d'iden­tité : "Celui qui garde ma Parole ne verra jamais la mort". C'est-à-dire que là, Il casse complètement le moule. Garder la Parole, s'y enraciner, c'est acquérir non pas par ses propres forces, mais par l'obéissance de la foi, une nouvelle identité qui est telle, que la génération par laquelle on est constitué est bien avant nous, c'est la Parole de Dieu, et la durée est bien au-delà de la mort, puisqu'on ne voit jamais la mort. Jé­sus substitue un schéma générateur, la succession des générations dans l'histoire, à un schéma d'une nais­sance, ce qu'Il appelle avec Nicodème : la naissance d'en-haut, mais qui est évoquée ici d'une autre ma­nière, et une naissance qui venant d'en-haut, tout en s'inscrivant dans l'histoire humaine et dans l'histoire des générations, ne cesse pas avec cette histoire hu­maine et cette génération.

C'est pourquoi les juifs sont choqués, parce qu'ils disent : Abraham est mort, comment veux-tu qu'en gardant ta Parole, on ne meure pas ? Si tu es des nôtres, dans la lignée d'Abraham, tu es inscrit dans sa lignée, donc tu mourras un jour. Et Jésus leur rétorque : vous ne savez pas d'où vient cette Parole, elle me vient du Père. Et à partir du moment où vous, vous définissez par rapport à ma Parole, et que Moi, je me définis par rapport au Père, vous avez alors une ori­gine de votre identité qui n'est pas d'ici-bas. Je crois que c'est peut-être une des choses les plus difficiles à accepter dans notre existence, c'est que nous ayons double naissance. Nous avons une naissance qui nous identifie dans l'ordre de la création, l'ordre des géné­rations, et puis, il y a une autre manière de voir, une autre manière d'exister qui est, tout en appartenant à cet enchaînement des générations, de naître d'en-haut pour la vie éternelle. Tous l'évangile de saint Jean est bâti autour de ce débat. Il s'agit de voir dès le début du Prologue, ceux qui sont nés de Dieu c'est-à-dire ceux qui ne sont pas enchaînés dans la génération humaine qui est mortelle, ce qu'il appelle "le sang", et puis, à travers tout l'évangile de Jean, toute la prédi­cation de Jésus, c'est de révéler à l'homme cette nou­velle identité par rapport à son origine possible. Face à cette question, c'est toujours le même problème pour nous dans notre cœur, c'est la manière dont notre li­berté va accepter et accueillir ce renouveau et cette Parole.

C'est un des aspects de ce cheminement du Carême : quand on marche vers Pâques, on essaie de retrouver non seulement la vie éternelle, le but pro­fond vers lequel nous marchons, mais nous essayons aussi de retrouver notre origine première, et cette ori­gine première c'est la Parole de Dieu qui nous est adressée comme manifestation de la Gloire du Père.

 

AMEN

 

 

 
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