AU FIL DES HOMELIES

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LES ANIMAUX PARTAGÉS

Gn 15, 5-17 

(8 avril 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Tel un brandon enflammé …  

L

e passage de la Genèse que nous avons lu est un texte mystérieux et très ancien qui nous raconte l'Alliance entre Dieu et Abraham, en se servant d'un rite très primitif. Pour manifester que l'alliance était scellée entre eux, les deux contractants d'une alliance préparaient un sacrifice et, partageant les animaux offerts en sacrifice en deux moitiés, les parties contractantes passaient ensemble entre les moitiés des animaux partagés. Or, à la fin de ce récit "tandis que les ténèbres s'étendent sur la terre, après le coucher du soleil, un feu et une braise brûlante passe entre les animaux partagés." C'est le signe que Dieu conclut une alliance avec Abraham. Et Dieu conclut une alliance unilatérale car c'est Lui seul qui passe entre les animaux partagés parce que cette alliance est un don gratuit de Dieu, sans contrepartie de la part d'Abraham.

       Ce récit, très ancien, de l'alliance entre Dieu et Abraham, se passe pendant les ténèbres, après le coucher du soleil, quand il fait nuit. Il nous est précisé qu'une torpeur et un effroi se sont abattus sur Abraham. Au sens premier du texte, cet effroi c'est celui de l'homme qui s'approche de Dieu et qui est pris de crainte devant la majesté l'immensité du mystère de Dieu. Mais en même temps cet effroi et ce sommeil qui tombent sur Abraham sont les images et les signes avant-coureurs du mystère de la Passion du Christ. On a souvent comparé la mort à un sommeil. Jésus Lui-même se sert de cette comparaison à propos de la mort de son ami Lazare. Beaucoup de textes patristiques parlent de la mort du Christ en disant qu'il "s'est endormi sur la croix". Ce sommeil d'Abraham est donc une image de la mort du Christ sur la croix, et cet effroi qui se saisit de lui nous fait penser à l'effroi que le Christ subira à Gethsémani, au Jardin des Oliviers, avant de s'approcher de cette croix.

       Donc, quand Abraham va rencontrer Dieu, pour que soit scellée entre eux cette alliance, cette alliance gratuite qui vient tout entière de Dieu, c'est déjà dans des signes avant-coureurs de l'alliance définitive, celle qui s'accomplira dans la passion du Christ, que s'accomplit le lien entre Dieu et celui qu'Il a choisi.

       En même temps et presque en contrepartie, l'évangile nous parle de la joie et de l'exultation d'Abraham. Ceci est une allusion à d'autres passages de l'histoire d'Abraham. Quand Dieu annonce à Abraham qu'il sera père d'un enfant, qu'il aura en lui une descendance, et à plusieurs reprises Dieu répète cette promesse, Abraham rit en lui-même, d'un rire d'incrédulité. Et ce rire se retrouvera dans l'esprit de Sara, à un autre moment, quand, de nouveau, Dieu annoncera que dans un an, Sara attendra un enfant, alors qu'elle est déjà avancée en âge. Et quand s'accomplira la promesse de Dieu à Abraham, ce rire d'incrédulité se changera en un rire de joie, qui est signifié par le nom même qu'Abraham et Sara donneront à leur enfant : "Isaac, le sourire de Dieu, le rire de Dieu."

       Ainsi donc Jésus, en parlant de l'exultation d'Abraham, fait allusion à ce rire d'abord incrédule et qui, petit à petit, s'épanouit en lumière, quand s'accomplit la promesse de Dieu. C'est dire qu'Abraham, tant par l'effroi qui annonce la passion du Christ dans la nuit et le sommeil qui annonce la mort, que par ce rire devant la grâce de Dieu accomplissant ses promesses, annonce la venue du Christ. C'est une vision extrêmement profonde, décisive, de toute la Bible que de lire, à travers tous les événements de l'Ancien Testament, non seulement une figure des événements du Nouveau Testament par des rapprochements plus ou moins symboliques, mais une figure au sens fort, au sens où il y a véritablement continuité d'un même mystère, où réellement, par la pédagogie de Dieu. Abraham comme tous les autres personnages de l'ancien Testament, sont introduits d'une façon encore obscure et qu'ils ne sauraient pas définir, dans le déroulement du mystère du dessein de Dieu.

       Beaucoup d'événements de l'ancien Testament ne peuvent pas se comprendre par eux-mêmes. Ils n'ont pas en eux leur pleine signification et ils ne s'éclairent totalement que quand ils sont confrontés avec le nouveau Testament qui leur donne leur vérité totale. Et c'est précisément le cas de cette promesse que Dieu fait à Abraham. Quand Dieu promet à Abraham une descendance, ce n'est pas seulement Isaac qui est en jeu. Isaac n'est qu'une première étape dans la réalisation de cette promesse, car Dieu a promis une descendance "nombreuse comme les étoiles du ciel". Et ce ne sont pas les descendants d'Isaac mais l'humanité tout entière qui est ainsi figurée. Et la véritable descendance d'Abraham c'est Jésus, Jésus rassemblant en Lui l'humanité tout entière, l'Église c'est-à-dire l'humanité sauvée. "En toi seront bénies toutes les nations de la terre" avait dit Dieu à Abraham.

       Ainsi Abraham a vécu cette promesse comme quelque chose s'infiniment profond et mystérieux dont il ne voit qu'un accomplissement extrêmement partiel et qui sans cesse le renvoie à plus loin, et qui sans cesse le renvoie à une attente plus profonde. Et c'est pour cela que Jésus a pu dire que "par avance Abraham exultait à la pensée de voir mon Jour !" car en riant de joie à la naissance d'Isaac, il savait que ce rire n'était que le commencement de l'allégresse, n'était que la toute première réalisation de cette promesse de Dieu qui allait s'amplifier bien au-delà de ce que Abraham pouvait encore concevoir, imaginer, et surtout voir réaliser entre ses mains.

       Toute l'histoire de l'Ancien Testament est ainsi polarisée vers cet événement à venir, attendu mystérieusement, obscurément pressenti, et qui soulève le cœur d'un immense désir et d'une immense allégresse. Pour nous qui connaissons le Christ, qui avons lu l'évangile, nous connaissons l'accomplissement des promesses. Il faut cependant garder dans notre cœur cette même espérance, ce même désir, ce même élan, parce que si nous avons dans les évangiles la présence de Jésus, le visage de Jésus, la Pâque de Jésus, sa mort et sa résurrection, il nous reste encore à découvrir ce que sera notre entrée dans cette Pâque, notre pénétration par ce mystère, notre accomplissement et notre achèvement dans cette alliance entre Dieu et nous. C'est pourquoi nous aussi, nous devons vivre dans l'espérance, dans l'attente, dans le désir. Nous aussi, comme Abraham, nous devons par avance exulter à la pensée de "voir" le jour du Christ, car nous ne l'avons pas encore pleinement vu. Nous le verrons quand nous serons, à notre tour, pris totalement dans le mouvement de sa Pâque. Que ce temps du carême soit pour nous le temps de l'espérance, le temps de l'attente, le temps du désir. Que nous soyons, tout entiers, entraînés vers cette allégresse de Jésus ressuscité, comme Abraham dans l'obscurité de la foi, a vécu cette alliance, cette attente et cette joie anticipée.

       AMEN


 

 
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