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UN ANTIQUE RITUEL D'ALLIANCE

Gn 15, 5-17 

(23 mars 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

 

Consumés par le feu …  

L

e texte de la Genèse est extrêmement mystérieux et le geste d'Abraham qui, sur l'ordre du Seigneur, amène plusieurs sortes d'animaux, les partage par le milieu, plaçant chaque moitié vis-à-vis de l'autre, est certainement le reste d'un très ancien rituel probablement païen, un rituel d'alliance. C'est l'aspect contractuel de l'alliance qui veut s'exprimer ainsi, les deux parties qui contractent l'alliance passant entre les animaux partagés dont le sacrifice scellera le pacte indéfectible.

       Toujours est-il que Dieu va se manifester à travers cet antique rituel d'une alliance, comme Celui qui fait alliance avec Abraham. Et tout à fait à la fin du récit, au coucher du soleil, quand les ténèbres s'étendent, "voici qu'un brandon enflammé passe entre les animaux partagés." Ce brandon enflammé c'est le signe de Dieu qui se manifeste par cette flamme comme le buisson ardent devant Moïse. Ce feu dévorant est un des symboles de la présence dévorante de Dieu. Dieu fait donc alliance avec Abraham.

       Cette alliance se situe dans un climat d'effroi : "Avant que le soleil ne se couche, un profond sommeil tomba sur Abraham et il fut saisi d'un grand effroi." Car à l'approche de Dieu, les hommes ont pour première réaction la crainte, la peur. Dieu c'est l'infini, c'est le Tout Puissant, c'est Celui qui est absolument transcendant, que nous ne pouvons en aucune manière étreindre. Et l'effroi, la peur nous saisit devant cette infinie distance entre Dieu et nous. Cette réaction est la première réaction des religions naturelles. Quand les hommes prennent conscience de l'existence de Dieu qui les dépasse de toutes parts, c'est d'abord dans la crainte qu'ils s'approchent de Lui. Et ils se prosternent dans une adoration pleine d'effroi. C'est pourquoi ce texte nous présente Abraham saisi par une immense crainte au moment où Dieu s'approche de lui.

       D'ailleurs Dieu va d'abord lui révéler que cette alliance entre Dieu et lui sera une alliance douloureuse, pleine de difficultés : "Voici que tes descendants seront des étrangers dans un pays, ils y seront esclaves, opprimés pendant quatre cents ans, mais Je les délivre." L'alliance de Dieu avec Abraham c'est d'abord une alliance dans la souffrance, dans l'esclavage, dans cette oppression qu'Abraham et ses descendants vont subir en Egypte. Mais au milieu de cette souffrance, au milieu de cette déréliction Dieu est Celui qui délivre : "Lève les yeux au ciel, dénombre les étoiles si tu le peux, telle sera ta postérité !" Et encore : "Le Seigneur conclut l'alliance avec Abraham en ces termes : "A ta postérité Je donne ce pays, depuis le fleuve d'Egypte jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate."

       Et devant cette promesse Abraham croit. Du fond de l'effroi qui l'a saisi, malgré la perspective de cette souffrance et de cette oppression, Abraham croit en la délivrance que Dieu lui promet, croit en l'alliance que Dieu veut conclure avec lui. Et c'est pourquoi, dans l'évangile, Jésus peut dire qu'Abraham "a exulté à la pensée de voir" le Jour du Christ, à la pensée de voir l'accomplissement de cette alliance commencée dans cette obscurité et dans cette crainte. Ce sommeil d'Abraham rempli d'effroi et de crainte n'est pas sans nous rappeler le sommeil d'Adam au paradis quand Dieu va tirer de son côté une épouse semblable à lui-même. Il n'est pas sans nous rappeler aussi le sommeil du Christ sur la croix. Ce rapprochement tous les Pères de l'Église l'ont fait, quand le Christ va s'endormir dans le sommeil de la mort, quand le Christ est saisi de cet effroi à Gethsémani. "Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de Moi !" et Il tombe la face contre terre, et Il a une sueur de sang tant son effroi est grand. Mais de ce sommeil du Christ dans la mort sur la croix, va jaillir la lumière de la délivrance, de la Résurrection, l'accomplissement de l'alliance avec Abraham, l'exaltation du Christ sortant vainqueur du tombeau.

       Tout ceci constitue une sorte de cohérence dans la Révélation. C'est en s'enfonçant, en acceptant de s'enfoncer dans le mystère de Dieu, et ce mystère est redoutable et nous atteint au plus profond de nous-même et dévoile en nous le péché comme une mort, ce mystère met à nu au plus profond de nous-mêmes tout ce qui est négatif dans notre cœur, c'est en acceptant d'être confronté au mystère de Dieu que nous pouvons entrer dans l'alliance avec Lui et dans la gloire de sa résurrection. Nous imaginons quelquefois que le rapport avec Dieu peut être une économie de la croix, peut faire l'économie de ces souffrances, de la mort. Ce n'est pas vrai. Nous ne sommes devant Dieu que péché, nous sommes négatifs. Il y a dans notre cœur une tendance au refus et il faut que ce péché, que ce refus en nous soit brisé. Il faut que nous acceptions que le mystère de Dieu vienne au tréfonds de nous-mêmes pour faire la lumière. Et la lumière ne peut pas se faire sans que quelque chose craque en nous-mêmes. C'est pourquoi l'approche de Dieu garde un aspect difficile, dur, laborieux, effrayant d'une certaine manière, à cause de notre inadéquation à l'amour de Dieu. Nous sommes appelés à l'amour, mais l'amour n'est pas quelque chose de facile, d'évident ou d'immédiat. Il faut qu'une carapace se brise en nous-mêmes, il faut qu'un refus accepte d'être cassé au plus profond de nous-mêmes pour que l'amour puisse se faire jour. C'est pourquoi la relation avec Dieu, comme pour Jésus-Christ qui s'est chargé de notre péché, qui a pris sur Lui, qui a endossé tous nos refus, tout notre manque d'amour, la relation avec Dieu passe par la croix, passe par la souffrance et par la mort. L'entrée dans le mystère de Dieu se fait par cette porte étroite qui débouche sur l'exultation de Pâque, sur la joie, sur la lumière, sur la résurrection.

       Essayons de comprendre ce chemin de la croix qui est le chemin de la lumière, qui est le chemin de l'exultation et de la joie, qui est le chemin de Pâques. Mais quand nous sommes dans la souffrance et dans la nuit, sachons que ce chemin conduit à Pâques et à la lumière.

       AMEN