AU FIL DES HOMELIES

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UN PARFUM DE TRÈS GRAND PRIX

Jr 20,1-22 a ; Jn 11, 45-57

Samedi de la cinquième semaine de Carême – B

(3 avril 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Artonne : Un parfum de grand prix

L

 

'évangile que nous venons de lire se situe six jours avant la Pâque, et demain nous lirons la suite immédiate de cette page qui nous racontera que, le lendemain de l'onction de Béthanie, Jésus entre à Jérusalem acclamé par toute la foule, portant à la main des rameaux et des palmes. C'est donc dans l'immédiate introduction à sa Passion que cette page nous situe. Et au cours de ce repas, un des derniers repas que Jésus prend avec ses amis, avec Lazare qu'Il a ressuscité, avec Marthe et Marie sa sœur, Marie va refaire le geste que déjà, quelque temps avant une pécheresse avait fait, ce geste consistant à oindre les pieds de Jésus et à les essuyer avec ses cheveux. D'après ce que nous venons d'entendre, ce geste prend deux significations tout à fait caractéristiques, en cette veille de la Passion.

Tout d'abord, Jésus le dira : "c'est en vue de sa sépulture" que Marie accomplit ce geste. C'est donc une prophétie de la mort du Christ, de son ensevelissement, puisque ce parfum, ce nard servait à embaumer les défunts. Et d'ailleurs quand on mettra Jésus dans le tombeau, Joseph d'Arimathie et Nicodème apporteront du nard et de l'aloès pour embaumer le corps de Jésus afin de le conserver. C'est donc une prophétie de la passion et de la mort imminente de Jésus.

Une autre caractéristique de ce geste, c'est la profusion, je dirais presque le gaspillage, car c'était un parfum de très grand prix et la quantité apportée par Marie était considérable. On comprend, à première vue, la réaction de Judas qui trouve inutile d'avoir acheté tout ce parfum pour le répandre inutilement aux pieds du Seigneur en geste d'amour et de tendresse. On aurait pu en faire un bien meilleur usage en achetant de quoi nourrir les pauvres et subvenir aux besoins de ceux qui sont vraiment malheureux. Et Jésus a cette parole étonnante et qui peut, au premier abord, nous choquer quelque peu : "Laisse faire cette femme, car des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais Moi vous ne m'aurez pas toujours." Jésus justifie le geste de cette femme malgré l'apparent gaspillage et l'apparente inutilité de ce geste.

Je crois qu'il y a là quelque chose d'assez important pour notre foi et notre vie chrétienne. La foi, la vie chrétienne est fondamentalement gratuite. Nous ne pouvons pas, dans nos gestes, compter, nous ne pouvons pas accomplir des gestes qui soient seulement raisonnables et qui aient toujours une utilité. L'amour ne mesure pas. La tendresse de Marie pour le Christ Jésus n'a pas mesuré le geste. Elle a suivi l'élan de son cœur et elle a acheté sans compter ce parfum d'un prix très coûteux et elle l'a effectivement répandu inutile sur les pieds de Jésus. Mais c'était l'expression de son amour, le débordement de son cœur. Car son cœur, en elle, était tout brûlant, comme celui du prophète Jérémie car la parole de Dieu est en nous comme un feu dévorant, irrésistible.

Nous ne pouvons pas imaginer que la vie chrétienne soit quelque chose de toujours bien ordonné, parfaitement équilibré. La vie chrétienne c'est un élan, c'est le feu d'un amour qui envahit notre cœur, qui déborde et qui se manifeste de cette façon gratuite et éventuellement inutile, car l'utilité n'est pas le dernier mot de ce monde, n'est pas le dernier mot de la vie humaine. C'est encore moins le dernier mot de l'évangile. Bien sûr il faut songer aux pauvres, bien sûr il faut aider ceux qui sont dans le besoin. Mais ce n'est pas seulement par une planification que l'on y parviendra. Et les pauvres n'ont pas seulement besoin du strict nécessaire. Eux aussi ont besoin de gratuité, de quelque chose d'inutile.

Il me souvient d'un poème de Mallarmé où il dit qu'il va donner à un pauvre de l'argent, qu'il va lui donner tout ce qu'il a sur lui : "Et surtout ne va pas t'acheter un morceau de pain". Les pauvres ont besoin de pain, mais il faut aussi qu'ils puissent accéder à la gratuité des choses inutiles. Ce n'est pas oublier les pauvres, c'est au contraire y penser davantage, y penser plus profondément, et ne pas réserver à eux seuls le strict nécessaire, en pensant que le superflu, le gratuit c'est pour les autres. Tous nous devons pouvoir accéder à cette gratuité du don de Dieu. La vie chrétienne c'est cet épanouissement, cette sorte d'élan profond qui jaillit du cœur et qui ne mesure pas. Et c'est cela que le Christ a fait en nous donnant sa vie. Le Christ n'a pas mesuré chichement la rédemption qu'Il nous accordait. Il ne l'a pas faite à moindres frais. Il ne l'a pas faite en étant raisonnable, mais Il l'a faite dans la folie de son amour. Et cette folie l'a conduit bien au-delà de ce qui était nécessaire, car Il ne s'est pas contenté de pardonner nos péchés. Il a tout donné pour nous, jusqu'à sa vie, jusqu'à son dernier souffle, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Cela aussi c'est la profusion de l'amour de Dieu.

Il faut que nous vivions, nous aussi, dans cette profusion, que nous cessions d'être calculateurs, de faire de la comptabilité. La vie chrétienne n'est pas affaire de calcul. Il faut, quand on rencontre un chrétien, il faut que tout de suite on le reconnaisse à la joie qu'il y a sur son visage, au sourire qui est sur son visage et à l'amour qu'il a pour les autres. C'est Jésus qui l'a dit : "C'est à l'amour que vous avez les uns pour les autres qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples". Alors laissons cet amour venir dans notre cœur, le remplir et en déborder de tous côtés.

Frères et sœurs, forts de cet évangile que nous venons d'entendre, laissons-nous prendre tout entiers par le Christ.

 

AMEN

 
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