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LES DESSOUS DU COMPLOT

Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57

Vendredi de la cinquième semaine de carême – C

(30 mars 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e texte que nous venons d'entendre qu'on appelle le complot contre Jésus est un texte qui peut-être devrait nous aider à démonter certains schémas un peu simplistes concernant les motifs de cette machinerie contre Jésus. En effet, la plupart du temps, nous pensons que le problème est un problème de haine, comme si les autorités de Jérusalem détestaient Jésus. Il est très probable qu'ils ne le portaient pas tout à fait dans leur cœur, mais le problème n'est pas simplement une question de haine, de se débarrasser de quelqu'un simplement parce qu'on ne l'aime pas. Ce n'est pas exactement un conflit fratricide au sens classique de l'image d'Abel et de Caïn. C'est un peu plus compliqué et nous sommes redevables à saint Jean de nous avoir donné une analyse qui, certes, est profondément théologique, mais en même temps qui recoupe un certain nombre d'éléments profonds des données historiques de ce complot qui a précédé l'arrestation et le procès de Jésus. Je voudrais attirer votre attention quelques instants là-dessus.

En effet, le point de vue des autorités juives auxquelles on adjoint les pharisiens (c'est le seul cas où l'on dit que les pharisiens ont trempé dans l'histoire du complot, les autres évangélistes ne le disent pas vraiment). Les autorités de Jérusalem tiennent un conseil autour du Grand-Prêtre et disent : cet homme fait beaucoup de signes, si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui et les romains viendront, et ils supprimeront notre lieu saint et notre nation. En réalité, les romains s'en moquaient complètement. Le raisonnement qui consiste à dire : s'ils suivent Jésus, les romains vont réagir, c'est un raisonnement qui ne tient pas la route. Après tout, pour les romains, les questions de religion et de tendances à l'intérieur d'une religion, la seule autorisée avec un statut spécial à l'époque, la religion juive, ne les intéressaient pas du tout. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le procurateur Ponce-Pilate ne fera pas beaucoup d'analyse religieuse sur les motivations du procès de Jésus et les grands-prêtres le sauront bien puisqu'ils amèneront tout de suite la question sur un terrain politique.

Le motif ici n'est pas du tout : on le déteste, mais c'est une sorte de politique fictive de raisonnement qui dit que si c'est Jésus qui prend de l'ascendance sur le peuple, cela risque d'être dangereux pour nous. Comme vous le savez, Jésus n'avait jamais eu jusque-là en tout cas, de démêlés serrés avec l'autorité romaine qui devait l'ignorer souverainement.

C'est intéressant, parce qu'à ce moment-là, ils supposent que le fait que Jésus remporte du succès pourrait changer l'attitude du peuple vis-à-vis des romains. Est-ce qu'ils pensent à une insurrection des zélotes, ou à des manigances avec des attentats dans les rues comme à Bagdad, cela arrivait parfois à Jérusalem ? Mais ce n'est manifestement pas une question de haine pour eux-mêmes. Caïphe réagit et la manière dont il retourne la question est intéressante : "vous n'y comprenez rien, il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple". C'est dans le jeu de miroir de ces deux attitudes que va se décider la mort du Christ. D'une part un danger très hypothétique, et d'autre part une décision : il vaut mieux qu'il y en ait un qui y passe pour tout le peuple. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela signifie une chose assez simple qui est le cœur de l'évangile de Jean, c'est le problème de la reconnaissance de l'identité même de Jésus comme éventuel Messie. Cette reconnaissance de Jésus par le peuple ne dérange pas vraiment les romains, en revanche, elle dérange beaucoup Caïphe et son entourage.

Le discours qui est tenu est un discours qui cache les véritables raisons : on dit que s'il est reconnu par le peuple, c'est dangereux à cause des occupants romains. Mais si Jésus prend de l'ascendant sur le peuple c'est dangereux pour les pharisiens. Ce qui est en cause, c'est que les autorités de Jérusalem ne veulent pas reconnaître que Jésus peut correspondre aux attentes et aux désirs du peuple, c'est exclus. Même à ce moment-là, et c'est cela qui a sans doute frappé le regard très profond de saint Jean, c'est qu'à ce moment-là, ils préfèrent que Jésus soit identifié par les romains au peuple, qu'on le lui serve comme victime, et que le peuple soit sauvé. C'est l'inverse des promesses de Dieu au peuple. Dieu avait promis un Messie pour que le peuple s'identifie à son Messie et entre dans l'ère messianique, et ici, Caïphe en retournant le gant de la discussion dit : on va le laisser aller tout seul dans son aventure messianique comme si nous (et par conséquent le peuple), n'y étions pour rien. On va le forcer, le pousser dans son chemin messianique sans nous y engager nous-mêmes. C'est le fond de la décision. Ce n'est pas de la haine, mais c'est dire : qu'il se débrouille seul, on verra bien ce qui arrivera. Mais nous, les pharisiens, on ne veut en aucun cas faire partie de cette aventure.

Frères et sœurs, vous voyez que le raisonnement n'est pas grossier du tout. Lorsque les grands-prêtres ont essayé de délibérer sur le cas "Jésus", ils l'ont analysé non pas par des motifs d'opportunité politique, c'est une manière extrêmement simplificatrice de lire cet évangile, ils ont délibéré sur cette question au sujet de la possibilité pour Jésus de se donner authentiquement comme Messie et d'emporter la conviction du peuple. C'est ce qu'ils ne voulaient pas. Les dimensions premières du complot ne sont pas de la politique politicienne, c'est la question de savoir si on peut le reconnaître lui comme le Messie ? A ce moment-là il serait véritablement identifié à nous, et Caïphe renverse la question : qu'on le laisse tout seul comme Messie, et nous, on sera tranquille !

Je crois que cette manière de voir a plus d'une consonance spirituelle dans la vie de chacun d'entre nous, c'est-à-dire que le vrai problème c'est celui-ci : est-ce que nous acceptons d'être configurés au Christ ou non ? Et là, manifestement, dans l'histoire du complot qui entraîne ensuite l'arrestation et la Passion, effectivement les autorités de Jérusalem répondent non. Mais nous-mêmes, comment répondons-nous la plupart du temps ?

 

AMEN