AU FIL DES HOMELIES

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LA SAINTE BEAUTÉ DE DIEU

1 R 19, 8 b-13 a ; Ps 26 ; Ps 66; Ps 83 ; Mt 17, 1-8

Vigiles du deuxième dimanche de carême – B

(7 mars 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Sinaï au lever du soleil

J

 

e voudrais que nous méditions ce soir ce mystère étonnant, le mystère de la sainte beauté de Dieu. Oui, même si nous l'oublions aujourd'hui, Dieu est beau et c'est très important. Ce ne sont pas des considérations d'esthète. Notre foi n'est pas basée sur je ne sais quel sentiment esthétique, quel plaisir esthétique comme on l'appelle aujourd'hui. C'est nous qui ne savons plus ce que c'est que la beauté. C'est nous qui en avons perdu la trace et la saveur, dans notre cœur. Nous l'avons réduite à une sorte de plaisir raffiné, réservé à une élite. Nous sommes tellement tombés dans l'utilitarisme, ce qui est fonctionnel, ce qui sert à quelque chose, nous sommes devenus tellement moralisants, tellement exigeants, tellement intransigeants, que nous avons perdu le sens de la beauté parce que la beauté est ce rayonnement gratuit de la splendeur de l'être.

En effet, c'est la raison pour laquelle il y a des artistes. La plupart du temps, nous oscillons entre deux attitudes au sujet des artistes. Ou bien nous pensons que ce sont des inutiles, parce que ce qu'ils font ne sert à rien, ou pire encore, que l'on n'y comprend rien. Ou bien encore, nous pensons que les artistes servent simplement à nous charmer, à nous faire plaisir, comme si toute la beauté était dans l'espèce de satisfaction et de plénitude que nous en éprouvons. Mais si nous croyons que Cézanne peignait la Provence pour son plaisir, nous sommes bien loin du compte. C'est que nous n'avons pas encore compris quelque chose à la beauté.

Pour un artiste, pour un poète, peindre, chanter, dessiner, faire chanter les couleurs et les sons et la beauté, ce n'est pas pour son plaisir d'abord qu'il fait cela : c'est une contrainte. Il n'y peut rien. Il ne peut pas y échapper. Ils appellent cela souvent l'inspiration. Comme une force qui vient, qui s'empare d'eux, qui les saisit et qui les emmène là où ils ne savent pas, eux-mêmes, que ce souffle de beauté les conduira. Et ce qui fait le fond de leur expérience, c'est qu'ils devinent, dans le frémissement de la couleur, dans les reflets de la lumière, dans l'harmonie des sons, dans le mouvement du corps dans la danse, dans l'enchaînement des images, ils pressentent à travers tout cela, un ordre secret, un resplendissement secret qui vient d'ailleurs. Le sens de la beauté et la raison pour laquelle il y a des artistes, c'est tout simplement que les réalités visibles, les couleurs et les sons resplendissent d'un invisible qu'on ne peut jamais saisir, jamais étreindre.

Et c'est pourquoi la vie d'un peintre ou d'un poète est une sorte de quête désespérée, comme si, à travers ces couleurs, comme si à travers ces sons, qu'apparemment il manipule, il avait le désir de trouver quelque présence secrète, qui est le cœur même de sa vie. Il ne sait plus si son cœur est en lui-même ou s'il est dans la couleur car la beauté a réuni le secret de la vie de l'artiste et le secret de ce qu'il contemple avec passion.

Nous aussi, dans notre vie, nous connaissons ces moments d'émotion intense, lorsque nous regardons un être cher, un enfant, quelqu'un que nous aimons. Ce moment extraordinaire, où l'on devine dans la flamme du regard, une présence invisible, Celui qui est là, simplement parce qu'Il est là. Et ce qui est extraordinaire dans tout être humain, c'est que le mystère de sa présence, de sa sagesse et de son inquiétude spirituelle puisse se traduire imperceptiblement sur les traits de son visage et dans la nuit de son regard.

Infiniment plus encore, infiniment plus grand, plus beau est le mystère de Dieu. Et ce que nous fêtons ce soir, c'est précisément que les disciples, à ce moment-là précis, lorsqu'ils étaient seuls sur la montagne avec Jésus ont vu, dans sa chair humaine, resplendir l'invisible. Non pas n'importe quel invisible. Non pas cet invisible qui est la trace de Dieu en tout être, mais cet invisible qui est l'amour de Dieu Lui-même. Cette flamme comme le buisson ardent, mais qui n'est plus une flamme. C'est un visage éclatant de lumière. C'est une nuée qui l'enveloppe, mais qui n'est un nuage pour guider le peuple à travers la mer, mais simplement le resplendissement de la beauté de Dieu, ce que nous appelons la gloire.

La gloire. Le mystère de la beauté de Dieu. Oui, la chair du Christ, cette chair visible que les apôtres avaient vue, avaient contemplée de leurs yeux, qu'ils avaient touchée de leurs mains, cette chair, tout d'un coup, est resplendissante de l'invisible présence de Dieu, brûlante comme un feu, aveuglante plus encore que le soleil. C'est cela le mystère que nous fêtons aujourd'hui. Et pourquoi ? Tout simplement pour qu'un jour, lorsque les disciples ou quelques-uns d'entre eux, verraient le Seigneur crucifié sur la croix, qu'à travers ce visage défiguré, ce souffle coupé et expirant, à travers ces dernières paroles de l'abandon au Père, à travers ce cadavre qui pend au gibet, chargé et accablé de tous nos péchés, ils sachent encore qu'Il est tout brûlant de la beauté de Dieu.

Oui, un jour nous le verrons. J'aime à croire que le premier moment où nous arriverons au paradis, ce sera un moment que nous vivrons comme Pierre, Jacques et Jean, lorsqu'ils étaient sur le Mont Thabor. A ce moment-là, ils seront à la fois émerveillés par cette beauté de Dieu et, parce qu'ils étaient des pécheurs comme nous, ils auront peur. Nous aurons peur comme eux avaient peur. Mais n'oublions jamais que d'abord ce qui nous saisira et nous enveloppera c'est cette beauté gratuite du resplendissement de l'invisible qui avait déjà enveloppé toute notre vie. Et lorsque nous nous avancerons vers Lui et que nous dirons : "Seigneur, fais-moi voir Ta Face !" à ce moment-là, nous reconnaîtrons quelque chose de ce qui avait accompagné toute notre vie : une lumière secrète et invisible qui faisait la beauté de cette vie sur la terre toute la délicatesse de l'amour de Dieu, une sorte de transfiguration qui commençait à s'opérer dès aujourd'hui, dès ce soir, ou peut-être encore demain, une transfiguration qui était la présence de Dieu qui, petit à petit, illuminait déjà notre corps pour le préparer à la résurrection, illuminait la flamme de nos yeux pour le voir un jour, face à face. C'est pour cela que nous lisons ces textes durant le carême. Toute pénitence d'une manière ou d'une autre, est une méditation sur la mort. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que nous puissions méditer le mystère de notre mort dans l'éclat aveuglant de la beauté de Dieu.

Frères et sœurs, nous vivons dans un monde qui a perdu le souci de la beauté, parce qu'il est beaucoup trop occupé à être rentable et efficace. Si nous ne sommes pas les témoins de la beauté, que deviendra-t-elle ? Si notre chant n'est pas amour de Dieu, si notre chair, si notre vie, si notre prière, si tous les actes de beauté et de charité que Dieu nous donne d'accomplir ne sont pas ce resplendissement du sourire de Dieu posé sur nous, qu'en adviendra-t-il de nous ? Et qu'en adviendra-t-il du monde ?

 

AMEN

 
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