AU FIL DES HOMELIES

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IL FAUT BIEN REDESCENDRE !

1 R 19, 3 -13 a ; Mt 17, 1-8

Vigiles du deuxième dimanche de Carême – C

(27 février 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

Vers la plaine

I

 

l y a des mystères de la vie du Seigneur qu'il faudrait recevoir dans un silence total. On peut toujours tenter une parole, mais on risque fort de faire comme saint Pierre de poser une question tout à fait maladroite : "Seigneur, veux-Tu que je fasse trois tentes" ? C'était un peu tôt pour se réjouir. Mais, puisqu'il le faut, essayons d'entrer avec quelques mots dans ce mystère du silence du Christ transfiguré car, pendant sa transfiguration, Lui, la Parole faite chair, demeure silencieuse.

L'apôtre Pierre pose une question à Jésus. Peut-être qu'en définitive, cette question n'est pas si déplacée ! Peut-être que c'est l'expression du désir de son cœur qui désire "les demeures du Seigneur Sabaoth". Peut-être c'est l'expression de son âme "qui soupire et languit après les parvis de son Seigneur." Peut-être que c'est, de façon tâtonnante, son cœur et sa chair "qui crient de joie vers le Dieu Vivant". Pierre, qui sait que "les passereaux et les hirondelles ont un nid", mais qui sait aussi que son Seigneur "n'a pas une pierre où reposer sa tête". Et il voudrait le retenir un instant, dans sa présence sur le mont de la transfiguration.

Mais cette transfiguration, ce n'est qu'un passage. Il faudra vite descendre "dans le val du pleureur" dans la vallée de larmes, pour y creuser la source qui jaillira, pour y "recevoir la première pluie de la bénédiction" qui revêtira Pierre du salut. Et puis, il aura aussi à marcher encore "de hauteur en hauteur, car Dieu apparaît en Sion" et c'est dans Jérusalem, aux murs comme un rempart, que le Seigneur ressuscité se manifestera à Pierre et aux apôtres, avant de retourner dans la gloire du Père. Peut-être que Pierre a choisi ce jour de la transfiguration et qu'il a voulu que ce jour "soit comme mille jours". C'est peut-être cela, en définitive, le sens de sa question.

Le Seigneur n'y a pas répondu. Il a laissé simplement à Pierre ce que Pierre venait de voir. Au jour de la transfiguration, il n'y avait pas de lumière. Vous savez que les peintres, pour éclairer une scène ou un visage, c'est là leur génie, trouvent toujours une source de lumière. C'est une fenêtre, c'est une lampe, c'est un astre, c'est un feu. Évoquez dans votre mémoire certains tableaux du Caravage ou de Rembrandt. Sur un tableau de la transfiguration, il n'y a pas cette sorte de lumière qui vient soit du jour, soit d'une lampe, soit d'un astre. La transfiguration est un mystère du Christ sans lumière, j'entends bien sans lumière créée, sans la lumière du jour, sans la lumière qui nous permet à nous-mêmes de vivre et de voir clair. Dans les icônes sur la transfiguration, il n'y a pas d'ombre, car la lumière dont il s'agit est une lumière tellement parfaite, tellement intense, tellement brillante, qu'elle ne produit pas d'obscurité ou d'ombre. Et vous pourrez remarquer toutes les icônes de la tradition grecque où les peintres ont dessiné avec une sagesse théologique extrêmement juste, il n'y a ni lumière extérieure ni ombre, il n'y a que la personne du Christ.

Les Pères grecs aiment dire que la lumière du Christ c'est une énergie incréée. Car ce qu'ont vu les apôtres, ce n'est pas la lumière du jour plus fulgurante ou plus brillante que d'habitude. La blancheur des neiges de l'Hermon ou celle des tissus du foulon n'était qu'un très lointain reflet de ce qu'ils ont contemplé. Ils ont vu de leurs yeux de chair, la gloire de Dieu. A travers la chair de Jésus, ils ont contemplé sa divinité, et cela est extrêmement loin de toute chose créée, même les plus lumineuses, même les plus belles.

Dans cette scène de la transfiguration, autour du Christ transfiguré, qui n'est que lumière, qui n'est que gloire jusque dans sa chair, qui n'est que cette énergie incréée de la vie divine de la Trinité, il y a cinq personnages. Deux sont debout, c'est Moïse et Élie qui ont les yeux grands ouverts et qui regardent ce Christ lumineux, j'allais dire sans sourciller. L'éblouissement ne les gêne pas. Ils sont là, debout, à côté du Christ debout, illuminés de cette lumière, de ce rayonnement, sans en souffrir. Eux que Dieu avait rencontrés sur la montagne du Sinaï, encore une fois, eux que Dieu avait rencontré souvent avec délicatesse puisqu'Il les a protégés, lors de son passage, de la fulgurance de sa présence, en mettant sa main sur la fente du rocher ou était caché Moïse, en manifestant sa présence par une brise légère dans la grotte où était caché Élie, comme si la force de la tempête l'eût détruit.

Moïse et Élie sont dans la contemplation de ce Dieu qu'ils avaient pressenti, mais qu'ils n'avaient vu qu'indirectement ou de dos. Et, dans la gloire, ils contemplent la gloire du Christ, sans limites, sans perturbation.

En dessous, il y a trois autres personnages : Pierre, Jacques et Jean qui, eux, sont complètement renversés par terre, la face contre terre. Ils ne sont pas dans l'ombre car il n'y en a pas, mais ils mettent leur main devant leur visage parce qu'ils sentent, un instant, la brûlure définitive de la présence de Dieu qui est près de les emmener, qui est près de les transfigurer, si ce n'était pas encore l'heure. Ils sont là, bouleversés dans leur cœur, mais aussi bouleversés dans leur corps, allongés, recroquevillés par terre, car, sur la terre, on ne peut pas encore se tenir debout dans la présence du Ressuscité, on ne peut pas encore contempler sa gloire sans sourciller des yeux. Et même Pierre, Jacques et Jean qui l'ont vue, ont dû, quand même, se protéger le regard, car cette présence, tellement glorieuse, tellement inouïe, tellement inimaginable, avait quand même pour leurs yeux de chair quelque chose d'insupportable.

C'est cela le mystère de la transfiguration. C'est le mystère de la lumière sans ombre, ce que nous ne connaissons pas sur la terre. C'est le mystère de pouvoir se tenir debout, comme Moïse et Élie, à contempler la face de Dieu. C'est le mystère d'être illuminé, jusque dans sa chair, comme Élie et Moïse, par la chair transfigurée et ressuscitée du Seigneur. Moïse et Élie, pour eux, c'est l'accomplissement de leur marche à travers le désert, vers le mont Horeb, le mont Sinaï. Pour les apôtres, en ce jour, il y aura encore d'autres jours à passer. Mais ils passeront ces jours dans le souvenir inoubliable de cette présence étonnante, de cette lumière qui, un instant, leur a brûlé le visage et a scintillé, de façon inouïe, dans leur regard. Et si, au moment de la mort du Christ, ils en perdent un instant l'éclat, ils sauront très vite la reconnaître à Jérusalem, dans la ville où Dieu apparaît.

Frères et sœurs, ce soir, "le Christ prend avec Lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène sur une haute montagne pour être transfiguré devant eux ". Nous sommes disciples du Christ à cause de la parole, de la prédication de Pierre, de Jacques et de Jean. Alors, ce soir, le Christ prend chacun d'entre nous par la main, l'emmène sur une haute montagne pour être transfiguré devant lui. Alors, quand paraîtra le Christ qui est notre vie, nous apparaîtrons, nous aussi, en pleine gloire. Et déjà, comme le dira plus tard l'apôtre Pierre, "le Jour commence à poindre et l'Astre de Matin se lève dans nos cœurs !" Ne serait-ce pas opportun, pour chacun d'entre nous, avant de nous endormir ce soir, de nous laisser prendre par la main par le Christ et de rester, un instant, en silence dans la montagne de sa présence, dans la lumière de sa transfiguration qui éclaire déjà la face interne de nos visages pour que ce que nous venons de chanter, ce soir, soit vraiment la foi de notre cœur.

 

AMEN

 
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