AU FIL DES HOMELIES

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LA BEAUTÉ

Vigiles du deuxième dimanche de Carême - B

(24 février 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e laisse au prédicateur de demain le soin d'éclai­rer à la lumière du mystère que nous fêtons au­jourd'hui, ce mystère de la Transfiguration, le fait que notre misère et notre péché sont rencontrés par la lumière de la miséricorde de Dieu et qu'ainsi s'opère une transfiguration maximum qui consiste pour Dieu à aller prendre l'homme pécheur, l'homme dans sa détresse, l'homme dans une sorte de dérélic­tion qui, à certains moments n'a plus figure ni visage ni beauté ni éclat, et qui est capable de lui redonner le souffle même de sa splendeur.

Ce soir, je voudrais vous inviter à méditer sur un autre aspect de la Transfiguration, non pas celle qui transfigure la misère, mais celle qui transfigure la création. En effet, même si nous n'avions pas péché, même s'il n'y avait pas de mal dans le monde, il y aurait eu tout de même, profondément inscrit, il y avait, dès le début, profondément inscrit dans toute réalité de ce monde créé, un appel à la Transfigura­tion. Certes, c'est le mystère de la Pâque du Christ qui nous a révélé ultimement comment nous serions transfigurés. Mais, au plus profond, déjà, la création elle-même avait été créée pour être transfigurée.

La création, c'est-à-dire le fait que les choses n'existent pas "telles qu'elles sont", que les choses, dans le moment même où elles sont créées, sont arra­chées à elles-mêmes pour paraître dans une lumière autre qui vient de la Parole créatrice et de la présence brûlante de l'amour de Dieu. La création, c'est-à-dire le fait que tout être, quel qu'il soit, même apparem­ment inerte, est travaillé de l'intérieur par une sorte de dynamisme et de puissance qui vient de plus loin que lui, qui le pousse plus loin que lui pour qu'il entre dans une sorte de concert et de symphonie de la louange de son Créateur.

Ceci c'est "le pain quotidien" de la création. Même si aujourd'hui nos yeux sont las et fatigués, incapables souvent de discerner, sous des voiles de détresse, sous des voiles de violence, cette aspiration profonde de la création à resplendir de la beauté de Dieu, en réalité, même l'accumulation du péché, sin­gulier, collectif, ne pourra Jamais cacher cela. Je vou­drais illustrer cela par un témoignage, celui de notre frère André Gouzes.

Il vient de publier un petit livre qui est vrai­ment admirable et qui s'appelle simplement Sylvanès, histoire d'une passion. C'est un très beau texte parce qu'André a su y évoquer sa vie comme une musique. Vous me direz : ça ne lui est pas difficile puisqu'il est né dans un piano. Mais de fait, il a su porter ce regard de tendresse et d'émerveillement a sur sa propre vie comme lieu de la Transfiguration de Dieu et sur tout ce village de Brusques où il est né, sur toute cette densité des vieux paysans du Sud Aveyron, du Rouergue, enracinés dans leur terre. Et c'est là qu'il a trouvé, mystérieusement, sans avoir fait de théologie, les accents les plus forts de la transfiguration de la création par la beauté de Dieu.

En voici quelques paragraphes qui porteront notre prière et notre entrée dans le mystère de cette Transfiguration.

"Imaginons que Dieu n'ait pas mis la beauté au cœur de la création. Le Monde serait à l'image d'un environnement d'usine et nous serions des ro­bots. Ce n'est pas un hasard si le texte de la Genèse scande chaque jour de la création par cette formule "Il trouva que cela était bon !" Dans la traduction grecque, l'auteur dit : "Dieu vit que cela était beau". Il faudrait pouvoir écrire toute notre vie comme ce pre­mier chapitre de la Genèse. Et comment pourrions-nous oser ces mots si chaque jour qui se lève ne nous offrait, à côté du péché et du malheur, la beauté et la bonté comme pain quotidien ?

Je n'ai pas besoin d'être religieux et croyant pour aimer la beauté. Je l'aime parce que je suis un homme et qu'instinctivement j'ai besoin d'elle pour accomplir mon humanité. A plus forte raison si je suis croyant, parce que le croyant, en la célébrant, ratifie ce premier acte qui est celui de la création. Une ré­vélation de Dieu sans ce don d'amour et de beauté qu'est la création ne serait qu'un moralisme étouffant, qu'une idéologie perverse.

Notre attachement au Christ se traduit, vis-à-vis des hommes, par une exigence fondamentale de justice, mais le sens même de la beauté est une justice que nous devons à tous les humains. C'est au nom du respect du pauvre qu'il nous faut exiger, et jusqu'en nos églises, avec le pain de la justice, le pain blanc de la beauté comme expression de la convivialité et de la fraternité humaine. L'une des missions de la beauté est bien de nous introduire à la communion avec les autres. La beauté nous révèle le monde en son com­mencement et nous apprend, de bonheur et de grâce, que nous en sommes les fils perdus et retrouvés, les frères ennemis et complices.

La beauté procède de l'amour, de l'amour de la création, de l'amour de la vie, de l'amour de Dieu. Elle est sans doute l'un des chemins qui permettent à l'intelligence et au cœur de l'homme de s'ouvrir à la présence de Dieu. Il existe depuis toujours une conni­vence évidente entre l'Église et la beauté. Pour dire la sainteté, l'Église s'exprime dans la beauté. Pour dire Dieu, pour dire le Christ "le plus beau de tous les enfants du monde" l'Église chante la beauté. La beauté n'est pas Dieu Lui-même, mais cette clairière où Il peut se manifester. Elle est comme le rayon de soleil qui n'est pas tout le soleil, mais en qui le soleil se révèle totalement."

Et il termine ce paragraphe par une réflexion qui peut-être nous fait comprendre le lien entre le mystère de la Transfiguration et celui de la croix : "Dans le même temps, la beauté est infiniment douloureuse. Elle fait mal parce qu'elle révèle en nous un manque que nous pouvons vivre parfois comme une frustration. La beauté éveille en nous la nostalgie de l'infini de l'éternité et en même temps cerne les limites de l'éphémère, elle est trace, brûlure, signe d'une fracture douloureuse. L'homme saisi par la beauté est toujours un être happé, brûlé, brisé. Je comprends que toute beauté, quelque part rende fou. C'est Van Gogh qui disait :"Mon travail, j'y risque ma vie et ma raison y a fondu à moitié."

 

 

AMEN

 
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