AU FIL DES HOMELIES

LA TRANSFIGURATION, INTIMITE DU CORPS DU CHRIST

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (12 mars 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« En ce temps-là, six jours plus tard… »
Vous vous demandez, frères et sœurs, pourquoi une telle précision dans l'évangile, « six jours plus tard », quand on ne sait pas ce qui s'est passé six jours plus tôt, ce n'est généralement pas très utile. En fait, un seul petit détail de cet évangile nous amène à des profondeurs de compréhension de notre propre vie tout à fait surprenantes. Six jours plus tard que quoi ? On le sait puisqu'il est ensuite question de bâtir des tentes, c'est six jours à la fin de la fête des Tentes. Pour ceux qui connaissent, cela s'appelle la fête de Soukkot : on y commémore le fait que les Hébreux dans le désert, pour pouvoir faire face aux intempéries, notamment au soleil, comme on n'avait pas encore inventé le parasol, avaient inventé la soukka, la petite tente à l'abri de laquelle on se mettait pour éviter d'attraper des coups de soleil. On avait commémoré cet épisode du désert par une fête qui montrait à la fois que les Hébreux avaient trouvé leur identité et leur naissance à travers une marche dans le désert, c'est-à-dire que d'une certaine manière, la Loi et la vie d'Israël avaient surgi de rien – le désert –, et en même temps que ce séjour au désert était un séjour provisoire d'itinérance et que comme tous les chemins et les itinéraires, cela devait conduire quelque part ; c'était pour ainsi dire un gîte d'étape qu'ils n'avaient pas prévu à l’avance.
Cette histoire était donc profondément gravée dans la mémoire du peuple d'Israël – d'ailleurs encore aujourd'hui si vous allez à Jérusalem à cette date-là, vous verrez sur tous les balcons des palmes disposées pour faire une petite hutte, une petite tente pour rappeler à chacune des familles (c'est évidemment pour les enfants un régal que de construire la tente, la soukka) qu'autrefois elles avaient été au désert, que la Loi leur avait été donnée et qu'elles avaient été des nomades, des itinérants, des "SDF". En fait, la religion juive, comme d'ailleurs un peu la religion chrétienne, est une religion d’itinérants. C’était cela qu'on fêtait et ça durait six jours. Simplement, au moment où Jésus vivait, cette fête avait quelque peu dégénéré vers le politique. C'était le moment où le peuple israélite manifestait ou essayait de manifester, car cela durait six jours, son nationalisme et sa haine des Romains. Si bien que pendant les six jours suivant la fête de Soukkot et qui allaient aboutir à Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon, la population s'échauffait et il n'était pas rare qu'à ce moment-là, se produisent quelques échauffourées, que la situation soit assez tendue. Ainsi, les six jours après la fête des Tentes étaient généralement des moments extrêmement agités, même dans les villages, car on voulait montrer qu'on n'était pas content.
C'est très intéressant que cette manifestation de la Transfiguration se situe au sixième jour, parce que Jésus ne veut pas participer à cette manifestation. Il prend donc trois disciples - triés sur le volet quand même, Pierre, Jacques et Jean, c'est la crème de la crème, même s'ils ne se montrent pas toujours à la hauteur - mais Il les prend tous les trois, s'en va sur une montagne pour échapper à la manifestation : tel est exactement le contexte de la Transfiguration. Jésus ne veut pas se promener dans les rues de Capharnaüm ou de Jérusalem avec un calicot : Il prend donc les trois disciples et s'en va pour prier. Il faut comprendre cette manifestation de la Transfiguration comme une anti-manifestation par rapport à la manière dont les contemporains de Jésus concevaient cette fête. Quand il est question des tentes, vous comprenez pourquoi Jésus ne veut pas non plus que Pierre bâtisse des tentes : Il ne veut pas que le moment privilégié qu'Il leur accorde soit pour ainsi dire récupéré par une manifestation qui finalement pourrait prêter à discussion, ou en tout cas à interprétation.
Alors de quoi s'agit-il ? La plupart du temps, on s'imagine cette Transfiguration comme si tout à coup Jésus était devenu un zombie. Un peu comme les gamins aujourd'hui qui ont sur le ventre des rondelles métalliques et quand on passe la main dessus, cela devient lumineux ou des petites "led" dans les chaussures qui se mettent tout à coup à briller. Ce n'est pas ça du tout, c'est une théologie du corps. En effet, nous vivons tous, plus que dans un corps, avec et par notre corps. Le lien entre ce que nous sommes, notre identité profonde et notre corps est tellement profond que tout ce que nous ressentons dans notre corps, nous pouvons le ressentir dans notre âme, et tout ce que nous ressentons au plus profond de nous-mêmes généralement peut se répercuter dans notre corps, c'est pour cela qu'il y a tant de maladies psychosomatiques, les eczémas etc., qui manifestent effectivement à ce moment-là qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Nous sommes là devant la présence du corps.
Or comment se manifeste le corps dans les manifestations publiques de Soukkot ? C'est un corps qui s'extériorise. Une manifestation, c'est extérioriser par son corps, ses sentiments, ses mécontentements, ses soutiens, ses enthousiasmes... Et c'est pour ça qu'on crie, que l'on chante, on lance des slogans, on accompagne avec de la musique très bruyante. C'est le corps purement tourné vers l'extérieur qui veut s'imposer dans l'espace public, et c'est pour ça qu'il faut généralement manifester dans la rue, parce que c'est là où tout à coup le corps individuel avec l'aide et le soutien de tous les corps qui sont autour, devient une espèce de force, comme un fleuve, pour ne rien dire des mouvements de panique ou des affrontements par la violence. Mais l'idée, c'est que le corps va s'extérioriser, va s'imposer, va prendre l'espace : c'est une dimension du corps, la dimension de revendication, de mécontentement etc. Mais Jésus ne veut pas de cette manifestation-là. On n'a pas de passages de l'évangile où Jésus participe à une manifestation à Jérusalem. Donc le corps n'est plus le corps qui s'extériorise pour s'imposer, c'est le corps qui nous ramène à l'intime : voilà une dimension du corps autrement plus essentielle et plus importante.
De fait, notre corps vit à la frontière de deux mondes : le monde de l'extériorité, de l'espace, de la prise de pouvoir, du fait de s'imposer, et même à certains moments de violence (parce que notre corps est capable d'une certaine violence, on donne des coups de poing, on crie). Mais notre corps aussi, et c'est le plus important, est capable d'intimité, et quand il s'agit de l'intimité du corps : c'est une grave erreur de croire que le corps n'est qu'extérieur. On croit souvent que l'âme est intérieure et le corps extérieur, non ! Il y a effectivement le corps dans sa dimension extérieure mais il y a aussi sa dimension intime, personnelle, c'est-à-dire le moment où le corps dit quelque chose de ce qu'il y a de plus profond, de plus privé en nous, et notamment, nous le savons tous, un des aspects dans lequel le corps dit le plus de l'intime, c'est le visage : « Son visage était comme le soleil », c'est-à-dire qu'à ce moment-là, le corps de Jésus se détournant d'une sorte de manifestation publique d'esbroufe, qui voudrait s'imposer ou manifester son mécontentement, retourne complètement notre regard vers l'intime de ce qu'Il est. Et c'est la Transfiguration.
Ce n'est pas la peine d'essayer de chercher des espèces d'explications, ce qu'ont vu les disciples à ce moment-là, c'est le corps de Jésus, mais dans le côté intime, pas simplement l'endoscopie pour regarder l'œsophage ou la trachée artère, mais ici le corps au sens où il révèle l'intérieur comme quand on dit qu'un regard ou un sourire illumine un visage. Au fond, notre expression de visage, ce n'est jamais que des contractions musculaires si on fait une observation de l'extérieur. Mais en réalité ces gestes inconscients, en tout cas presque automatiques de notre corps qui disent notre joie, notre peine, notre douleur, notre angoisse, c'est incroyable ! Pratiquement si nous reprenons tous les sentiments les uns après les autres, nous constatons qu'ils sont tous liés à une expression physique, ainsi dans les mails quand vous faites des "smileys" avec des têtes comme ça, des sourires comme ci, des gueules comme ça etc., pour dire comment ce qu'il y a de plus intime en moi-même se traduit ou est censé se traduire par mon visage. C'est exactement cela le corps que Jésus révèle, Il révèle le corps intime de ce qu'Il est. Et c'est à ce moment-là que Pierre, qui est toujours pour les solutions pratiques et immédiates, dit : « Puisqu'on est au dernier jour de Soukkot, on va bien le fêter ensemble, on va faire trois tentes, une pour Toi, une pour Moïse, une pour Elie ». Jésus affiche une fin de non-recevoir amicale. Il dit : « Je ne t'ai pas montré l'intimité de mon corps pour continuer à manifester sur le mont Thabor ».
Et que fait-Il ? C'est la nuée, c'est-à-dire le resplendissement de son corps et de sa chair qui envahit les disciples, et voilà la Transfiguration aussi ! C'est le moment où le corps intime du Christ, ce qu'Il est au plus profond de Lui-même, et ce que ce corps de chair réelle qu'Il a pris traduit, émane et rayonne de Lui et prend sous son ombre les trois disciples qui sont là : c'est le début de l'Eglise.
Qu'est l'Eglise sinon le peuple de ceux qui contemplent à travers Jésus ressuscité la Transfiguration et la nuée qui commence à les envelopper, à nous envelopper ? Vous voyez pourquoi on place cette Transfiguration au début du Carême, c'est pour nous montrer que déjà, même si nous ne sommes pas encore parvenus à la plénitude du Royaume, nous sommes déjà enveloppés par la nuée qui est le corps, le rayonnement du corps de Jésus pour que nous soyons un seul corps. En réalité, quand on communie au corps et au sang du Christ, nous communions au rayonnement de la Transfiguration. La plupart du temps on n'y pense pas mais on a tort, parce que c'est le propre mystère de l'incarnation du Christ. Quand le Christ nous rassemblera dans son Royaume, le principe d'unité, le principe de cohésion et le principe de la manifestation du Royaume de Dieu, ce sera précisément le corps du Christ. Et c'est pour ça que saint Paul, dans le très beau texte que nous entendions disait : « Nous sommes transformés de gloire en gloire ». C'est-à-dire que la Transfiguration que le Christ a amorcée sur le mont Thabor, continue de gloire en gloire, d'étape en étape, de moment en moment et de lieu en lieu, pour commencer à transfigurer ce monde, cette Eglise, ce corps que nous sommes pour entrer dans le Royaume de Dieu.
Frères et sœurs, nous ne sommes pas encore parvenus à la plénitude de la contemplation du mystère de Dieu. Je pense que nous sommes chrétiens, convaincus, croyants mais non pas illuminés et donc nous n'avons pas de vision de Jésus-Christ. Mais ce qui compte, c'est d'abord de comprendre cela, que l'Eglise a toujours voulu vivre pendant le Carême : pourquoi pendant le Carême notre corps est-il si engagé, par la pénitence, par la charité ou par le partage ? C'est parce que notre corps est aussi le lieu de la manifestation de notre propre intimité vis-à-vis du Christ et vis-à-vis de son Royaume. Amen.

 
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