AU FIL DES HOMELIES

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IL FUT TRANSFIGURE DEVANT EUX

Gn 22, 1-2.9-13.15-1 ; Rm 8, 31b-34 ; Mc 9, 2-10
Deuxième dimanche de carême – année B – (25 février 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Il fut transfiguré devant eux ».

Frères et sœurs, cet épisode de la vie de Jésus paraît tellement merveilleux, artificiellement fabriqué, bien construit, que nombre d’interprètes modernes se sont empressés de dire que cela n’avait sans doute aucun fondement historique, mais que, pour faire plaisir aux auditeurs grecs qui commençaient à découvrir la personne du Christ, pour essayer de valoriser à la fois le message de l’évangile et la personnalité de Jésus, on avait fait cette petite mise en scène avec projecteurs, lumière, rayon laser et tout ce qu’il fallait pour essayer de les convaincre que ce Jésus, que par ailleurs on était bien obligé de reconnaître comme un crucifié mis au tombeau, avait déjà posé durant sa vie des actes extraordinaires. La preuve en est que trois disciples choisis avaient été les témoins de cette transfiguration.

De là à penser que ce serait un argument purement apologétique – mettre en valeur le héros –, il n’y a qu’un pas. Ainsi, dans certains récits des Métamorphoses ("métamorphose" est le même mot que "transfiguration"), Ovide voulait montrer le caractère extraordinaire de certains destins, qui étaient donc transformés, parfois d’ailleurs en situation beaucoup plus incommodante (en mal, en obscurité, en petits diables) que les transfigurations valorisées dans le bien, la lumière, le beau. Toujours est-il que la transfiguration – la métamorphose – était la signature d’une destinée extraordinaire, c’était le procédé littéraire, imaginaire, le plus adapté pour mettre en valeur un personnage, un héros religieux, politique ou autre. C’est pour cela d’ailleurs qu’il fallait qu’à la fin de leur vie, les corps des empereurs romains fussent rôtis sur un grand bûcher, afin de voir dans la fumée une forme d’aigle qui certifiât leur divinisation. On a souvent tendance à faire de cet événement de la transfiguration quelque chose d’extraordinaire pour épater le bourgeois, mais en réalité c’était une chose banale dans les procédés de présentation d’un personnage de l’époque.

Il me semble pourtant que c’est une fausse piste. Non pas simplement parce qu’il faudrait essayer de respecter à la lettre l’évangile, ce qui est toujours bien, mais parce que la foi chrétienne, la méditation de la vie et du mystère du Christ, ont fait de la transfiguration une des clés pour comprendre non seulement le geste de Jésus mais aussi notre propre existence. Je voudrais prendre le contrepied de cette opinion qui veut que les transfigurations et les métamorphoses soient des événements exceptionnels. En réalité, ces événements sont les données les plus élémentaires de notre propre vie et de notre propre existence. Nous vivons en perpétuelle transfiguration et en perpétuelle métamorphose.

Prenons quelques exemples qui nous feront tout de suite toucher du doigt le caractère presque incontournable de toute transfiguration, dès les événements les plus anciens de l’histoire de l’humanité. Comment expliquer des fresques comme celles des grottes Chauvet, Cosquer ou Lascaux, sans qu’il y ait derrière une notion de transfiguration ? C’est impossible. Comment expliquer que des hommes, il y a 22000 ou peut-être 30000 ans, en prenant un peu de noir de fumée, quelques ocres trouvés dans les environs, avec ce matériel si simple et si pauvre, aient réussi à faire vivre tout à coup, sur un support aussi ingrat que des murs de grottes, des troupeaux de chevaux, d’ours, de girafes, d’hippopotames et de tous les animaux que vous pouvez imaginer ? Comment pouvez-vous expliquer que les hommes de cette époque-là aient compris qu’avec rien du tout, un peu de suie, sans projecteur, sans aucun appui, ils étaient capables d’évoquer simplement par un geste de la main, en passant les ocres et le noir de fumée, et de façon aussi saisissante, des troupeaux de bovins et de chevaux ? Ce fut cela le premier pressentiment de la transfiguration. Comment ont-ils pu imaginer, face à cette nature qui devait être terrifiante – se trouver en face d’un troupeau d’éléphants ou de mammouths ne devait pas nécessairement être une partie de plaisir ! –, qu’ils pouvaient transfigurer le réel simplement à travers un geste et quelques résidus de matériau ?

L’homme est un être sans cesse capable de transfigurer. C’est parce qu’il transfigure sans arrêt que l’homme est arrivé à ce niveau de culture, de perception du réel, infiniment plus fine et plus profonde qu’un regard bête et discipliné sur la réalité, en train de mesurer la longueur d’un crâne de bœuf ou d’éléphant. Aujourd'hui, d’une certaine manière hélas, par les mathématiques, nous rebanalisons un univers qui était vraiment devenu poétique. Picasso disait qu’il n’aurait jamais pu faire des choses équivalentes à ce qui existait dans la grotte de Lascaux !

Si nous transposons, nous comprenons qu’entre nous, les êtres humains, nous soyons capables de nous laisser transfigurer à travers toute une vie par des gestes, par des regards, par cette curieuse contracture musculaire qui s’appelle le sourire, et qui deviennent des moyens d’imprimer dans le cœur de l’autre un sentiment qui ne pourrait peut-être pas se dire autrement. Qu’est-ce qu’un sourire sinon la transfiguration d’un visage ? Qu’est-ce qu’une grimace de colère, sinon la transfiguration d’un visage ? Et toute la vie spirituelle de l’homme est cette espèce de transfiguration permanente de cette matière apparemment un peu rébarbative – notre corps, notre chair – qui fait que tout à coup, tout ce que nous sommes puisse devenir une réalité transfigurée. Qu’est-ce que la mode, sinon la transfiguration de l’allure générale à travers la couleur, la coupe des vêtements ? L’art de se vêtir est une transfiguration. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait un hasard si, pour montrer que Jésus est vraiment transfiguré, on insiste presque plus sur le vêtement que sur le corps, parce que c'était sans doute le vêtement qui était le plus visible.

Autrement dit, nous pouvons regarder notre vie dans tous les détails, nous ne vivons que sur le mode de la transfiguration. Comment se fait-il que ce monde humain que nous constituons, dont nous sommes les héritiers à travers nos cultures, nos manières d’être, sans arrêt transfigure ? De même pour les peintres modernes, pour tous ceux qui à travers des matériaux simples et humbles, et avec un certain talent quand même, transforment la peinture en lumière, en joie, en bonheur, en capacité de méditer, de réfléchir comme si le réel lui-même ne demandait qu’une chose, c’était d’être transfiguré !

Il n’y a pas toujours accord sur les processus, mais sur le fond c’est bien cela qui crée la vie d’une société, d’un peuple, d’une communauté. Pourquoi avons-nous rénové le clocher ? C’est pour le transfigurer. Nous vivons dans une église transfigurée – déjà les murs, ensuite, il faudrait transfigurer les cœurs. C’est cela le problème : il faut arriver à comprendre ce que Jésus a voulu faire. Qu’a-t-Il voulu faire, sinon dire qu’en réalité, toutes ces transfigurations, des plus humbles aux plus paradoxales, aux plus étonnantes, aux plus inattendues, tout cela reposait uniquement sur la capacité que Dieu avait de créer une humanité transfigurable ?

Voila ce que nous sommes. Qu’est-ce que l’homme ? Ce n’est pas une notion bien définie, bien calculée, bien millimétrée. L’homme est un lieu de transfiguration permanente. C’est pour cela que nous existons, et qu’il est quand même intéressant d’exister, même s’il y a des moments difficiles, sur le fond même toute notre vie est une transfiguration permanente. Il y a certes des événements moins drôles, il y a les rides, les cheveux qui blanchissent, avec leur indéniable charme d’ailleurs. Mais c’est quand même toujours la transfiguration ! Cela vient de ce que Dieu est capable de transfigurer, et Il est capable de faire le geste de transfiguration maximale quand le Christ prend sa propre chair comme lieu même de transfiguration. C’est pour cela que la transfiguration est vraiment une clé pour lire le Nouveau Testament, car c’est Dieu lui-même, le Christ, qui transfigure cette humanité que l’on aurait pu croire toute banale, toute simple, et qui serait engagée dans un processus d’existence comme le nôtre. Non, Il nous dit simplement : « Ce que Je suis dans ma propre chair, dans mon visage, dans tout ce que Je suis pour vous, ce que Je fais pour vous, c’est le travail de transfiguration que Je commence pour préparer la plénitude du Royaume ».

De quoi Dieu rêve-t-Il ? Il rêve que nous nous laissions vraiment transfigurer par Lui. Au fond, le processus de transfiguration est la manière toute simple et presque ordinaire dont Dieu pense qu’Il peut petit à petit transformer nos existences et à ce moment-là, quelle est la puissance de cette transfiguration ? C’est peut-être là qu’il ne faut pas simplement que nous restions des esthètes, car pour transfigurer, il ne faut jamais l’oublier, il faut savoir aimer. On ne transfigure pas les choses que l’on n’aime pas. Si quelque chose est à rejeter, on n’essaie pas de le transfigurer. Il faut quelques esprits tordus pour croire que les excréments humains peuvent devenir une matière de composition artistique. C’est maladif, c’est très grave, on n’enferme pas pour cela mais on pourrait. C’est à la mesure de l’amour que l’on a pour la réalité qu’on cherche à la transfigurer, et c’est à la mesure de l’amour que Dieu a pour nous qu’Il cherche sans cesse à nous transfigurer.

Frères et sœurs, je voudrais terminer par une citation que vous connaissez tous, parce qu’elle a maintenant un retentissement incroyable dans le subconscient culturel universel, c’est cette phrase de Dostoïevski dont je ne suis pas sûr qu’on donne toujours la juste interprétation. Il a écrit un jour : « La beauté sauvera le monde ». Comme nous sommes tous des promoteurs de notre subjectivité, nous pensons que cela veut dire : « Les artistes sauveront le monde ». Ce n’est pas cela. Il ne s’agit pas des artistes, mais de la beauté, ce n’est pas tout à fait la même chose. Si un artiste commence à se considérer comme la beauté au sens absolu du terme, ou bien c’est de la paranoïa, ou bien c’est de l’exaltation de soi démesurée. La beauté elle-même n’est pas simplement la gratuité de la créativité humaine, mais la beauté portée par cet amour de la réalité. C’est parce que Dieu est beau, qu’Il porte son amour sur chacune de ses créatures et sur sa propre chair, qu’Il est capable de faire que la beauté sauve le monde. C’est pour cela que je trouve si beau aujourd'hui que l’Église nous propose la transfiguration comme une étape de Carême. Ce n’est pas simplement la transfiguration de nous-mêmes par amaigrissement à force de jeûne pour retrouver la ligne pour cet été, c’est la transfiguration d’abord parce que nous nous laissons transfigurer par Dieu, et c’est fantastique.

Frères et sœurs, que ce temps de Carême, et plus spécialement cette semaine, nous aide à retrouver cette donnée fondamentale de notre existence : nous sommes des êtres transfigurables, déjà au plan de notre existence humaine, mais laissons-nous transfigurer par Dieu. Amen.

 
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