AU FIL DES HOMELIES

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JE CROIS A LA RESURRECTION DE LA CHAIR

Ex 24, 12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28b-36
Deuxième dimanche de Carême – année C (17 mars 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Laissez-moi aujourd’hui le plaisir de citer un de mes théologiens préférés, un grand classique de la théologie mais qui n’est pas reconnu comme tel car il est fondamentalement anticlérical. Mais il est tellement intelligent, tellement drôle, il a un tel sens de l’observation des comportements humains et un tel sens chrétien pour les critiquer qu’il est vraiment extraordinaire. Je veux parler de Jean-Baptiste Poquelin, Molière. Vous connaissez tous Molière et il vous revient régulièrement quelques petites citations, un peu rapides hélas car je suis sûr que vous ne lisez pas Molière tous les soirs, vous préférez Jean d’Ormesson, c’est légitime. Molière, c’est tout l’humain éclairé par une certaine intuition de la foi, de la vie avec Dieu, d’une sincérité et d’un sens critique absolus.

Je vais vous citer un petit passage qui sans doute vous reviendra immédiatement en mémoire. C’est un brave bourgeois parisien, tout ce qu’il y a de plus bourgeois et de plus parisien. On ne l’aime pas aujourd’hui car ce bourgeois qui s’appelle Chrysale considère que la vraie responsabilité des femmes est de faire la cuisine. Evidemment, on n’a pas cité Molière lors de la journée des droits de la femme car maintenant elles ont le droit de faire plus que la cuisine, ce qui est bien d’ailleurs. Chrysale, bon bourgeois, est en train de discuter avec les deux partenaires les plus redoutables qu’il connaisse dans sa vie : sa femme Philaminte et Bélise, sa sœur.

Toutes les deux ont des avis très fermes sur la promotion culturelle de la femme. Elles considèrent – ce sont des femmes savantes – que ce n’est plus la peine de faire la cuisine et qu’il ne faut pas s’occuper des choses du ménage. En réalité ce qui compte, c’est de lire le grand grammairien Vaugelas, c’est d’apprendre le grec – « Ah, ma sœur, il sait du grec ! ». Les femmes savantes, Bélise et Philaminte, s’insurgent contre le fait que le brave Chrysale veut que sa femme fasse de la bonne cuisine. Il demande qu’on lui fasse de bonnes soupes et elles répondent : « Que ce discours terriblement assomme ! Et quelle indignité pour ce qui s’appelle Homme d’être baissé sans cesse aux soins matériels, au lieu de se hausser vers les spirituels ! Le corps, cette guenille, est-il d’une importance, d’un prix à mériter seulement qu’on y pense ? Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ? » Bélise en rajoute : « L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant. Et notre plus grand soin, notre première instance, doit être à le nourrir du suc de la science ». Voilà mesdames un extraordinaire idéal de vie qui vous est tracé par Madame Chrysale et sa sœur.

A sa femme qui lui dit : « Le corps, cette guenille », Chrysale répond : « Mon corps est moi-même ». A l’époque où on affirme avec Descartes : « Je pense donc je suis », il est extraordinaire de dire : « Mon corps est moi-même et j’en veux prendre soin. Guenille, si l’on veut, ma guenille m’est chère ».

Voilà un des principes théologiques les plus extraordinaires que je connaisse. De temps en temps, je me prends à regretter que l’Eglise ne l’ait pas pris plus au sérieux. Non pour verser dans le culte du corps, n’exagérons rien, mais pour remettre le corps à sa juste place. « Guenille, si l’on veut, ma guenille m’est chère ». Sans aller jusqu’à examiner le budget de tous les produits de beauté que l’on achète, autant les messieurs que les dames, c’est vrai qu’il faut prendre soin de son corps. Nous voici dans un problème de fond. « Mon corps est moi-même ». C’est ce qu’il faut comprendre pour saisir la Transfiguration. Molière est un grand maître parmi les théologiens chrétiens qui nous apprend la Transfiguration. Saint Jean Damascène et saint Grégoire de Nysse ont dit des choses impérissables sur le sujet mais Molière a dit cette chose toute simple « Oui, mon corps est moi-même ».

Pourquoi l’Eglise choisit-elle la Transfiguration comme une étape fondamentale du Carême ? Parce que « mon corps est moi-même ». Jésus et l’Eglise veulent nous amener à considérer véritablement ce que nous sommes et ce qui est engagé dans notre chemin vers le Christ, vers Pâques, vers la Résurrection. Ce qui est engagé, ce n’est pas seulement notre esprit, nos pieuses pensées, tout ce que l’on peut imaginer de réflexion au dernier degré sur la destination de l’homme. Non, le premier qui est engagé dans la vie éternelle, c’est le corps parce que notre corps a été le premier engagé dans la vie corporelle, dans la vie sur la terre. Il n’y a pas d’existence pour nous sans reconnaître que nous sommes entrés dans la vie par notre corps. Un verset de la Bible dit cela presque mieux que Molière : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, ni grands effets de piété, mais tu m’as façonné un corps » (He 10, 5).

A partir du moment où on entre dans la vie, on entre avec un corps et même si cela peut paraître paradoxal, on en sortira avec notre corps. Le moment où notre corps dit d’une certaine manière « la vie sur terre, ça suffit », c’est le moment où l’on va partir. C’est tout le problème : partirons-nous sans corps ? Si nous voulons vivre la Pâque du Christ, c’est-à-dire le passage de ce monde au Père, vivrons-nous ce passage en pensant que nous deviendrons tous des zombis spirituels ? Nous ne serons pas des zombis spirituels, nous serons des corps ressuscités. Avec ce récit, on commence à avoir le pressentiment de ce qu’est le corps ressuscité.

La plupart du temps, on assimile cette histoire à un récit mythologique où Jésus fait des effets de lumière un peu gratuits. Non. Jésus est là et son corps, son visage, son vêtement sont transfigurés. Il l’a laissé entrevoir une fois dans son existence quand Il était avec ses disciples et Il l’a laissé entrevoir de façon confidentielle pour qu’il n’y ait pas de malentendu ou de mauvaise compréhension. Ce qui est extraordinaire c’est que si on compare avec l’histoire de Moïse qui reçoit la Loi au milieu du tonnerre et des éclairs, il apparaît que la lumière, la puissance de Dieu, la Loi, tout cela vient du ciel. Et là curieusement, le ciel entre sur la terre par la chair du Christ.

C’est une vision qu’on ne rencontre dans aucune autre religion. La lumière de Dieu et l’identité profonde du Christ se manisfestent ce jour-là à travers sa chair, non comme une sorte de lumière qui lui tomberait dessus en faisant de l’effet. On n’est pas dans l’effet, on est dans la réalité même de ce qui manifeste l’identité profonde du Christ. L’identité profonde de Jésus est manifestée à ce moment-là comme destinée à la joie et à la gloire du Royaume. Et cela passe par la chair, par le corps et c’est cela la grandeur.

Frères et sœurs, si nous faisions vraiment un peu plus attention à notre corps, nous serions étonnés de constater que tout ce que nous vivons passe toujours d’une façon ou d’une autre à travers des sentiments, des réactions, des douleurs, des bonheurs, des plaisirs qui sont profondément liés à notre corps. Mesdames Chrysale et sa sœur avaient tort : tout ce qui nous advient dans notre propre vie personnelle est toujours lié à notre corps. Réfléchissons aussi à ce fait important : comment se fait-il que nous ayons un sentiment de la continuité de nous-mêmes à travers notre corps ? Il est sûr que nos pensées, nos idées, tout cela est quand même un peu fugace. Cela passe vite, ce sont des effets, des états d’âme. Mais le corps, lui, reste. Même quand il souffre. Il reste même quand il est confronté à des moments très graves qui mettent en jeu son existence. Le corps reste et la douleur est aussi une manière dont notre corps dit : « Je ne veux pas lâcher »

C’est cela le sens profond de la Transfiguration. Jésus, Lui-même, a toujours voulu se manifester à nous, ce jour-là plus spécialement, comme Quelqu’un qui fait resplendir sa gloire, soit de façon ordinaire à travers la fréquentation habituelle de ses disciples, soit dans le moment extraordinaire de la Transfiguration qui nous montre qu’à ce moment-là le Christ transfiguré est vraiment avec nous dans une sorte de familiarité. Ce n’est pas le monde qui est transporté dans le Royaume, c’est la lumière du Royaume qui à travers le Christ et son corps nous rejoint, nous envahit et nous investit.

Les chrétiens ont parfois une manière se sous-estimer le corps. Le corps n’est pas du tout simplement la machine qui tient le coup à force de bien manger et de bien boire. Non, c’est plus que cela. C’est le lieu même où apparaît notre vie spirituelle. Notre vie spirituelle apparaît dans et à travers le corps. L’esprit ne s’en détache jamais et c’est pour cela qu’on nous dit qu’à travers le Carême, s’il faut pouvoir accomplir un certain nombre de gestes de renonciation, d’ascèse, de jeûne, je vous rappelle quand même que l’Eglise a toujours eu la sagesse d’affirmer que le dimanche n’était pas Carême, si bien que le dimanche on pouvait manger des gâteaux et des rôtis de bœuf extraordinaires. Le dimanche, ce n’est pas Carême, c’est le jour de la Résurrection, cela a été décrété en 325. Notre existence liée au corps n’est pas quelque chose qui nous sépare de Dieu, qui nous sépare du Royaume, qui nous sépare de la configuration au Christ. Au contraire, c’est aussi un des lieux dans lesquels nous pouvons trouver notre véritable identité. Et malheur à nous si nous essayons de trouver notre identité en niant notre propre corps. C’est une erreur : l’Eglise n’a jamais dit cela.

Frères et sœurs, profitons de ce temps de Carême pour retrouver notre corps. Jésus a dit : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête ». C’était une manière d’exalter et de signifier que le corps lui-même devenait l’expression du jeûne. Il n’y avait pas de mépris dans cela. « Quand tu jeûnes, au lieu de sentir mauvais, sois agréable à tes voisins ». C’est un beau programme. C’est cela que nous essayons de trouver, ce ton juste dans la reconnaissance de l’élan qui nous conduit vers le Royaume de Dieu et qui, paradoxalement, passe toujours par notre corps. Que cela nous guide dans notre propre chemin vers Pâques.

 
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