AU FIL DES HOMELIES

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SOYONS CONTAGIEUX DE LA LUMIERE DE DIEU

Ex 24, 12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-9
Deuxième dimanche de Carême – année A (8 mars 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Si l’on demandait à l’un ou l’autre d’entre vous, à brûle-pourpoint, d’expliquer en quoi consiste ce phénomène de la Transfiguration, je crois que le schéma qui nous viendrait presque spontanément à l’esprit hélas, c’est la manifestation au sens du spectacle. Jusqu’ici, Jésus était un homme comme nous tous, Il cheminait sur les chemins de Galilée et menait sa vie d’homme avec quelques amis, des réussites, des échecs et puis tout à coup, Il leur en met plein la vue par un spectacle, une sorte de revue, choisissez selon les générations, Joséphine Baker ou Michel Jackson. Il veut vraiment nous éblouir et nous considérons qu’à ce moment-là, Jésus veut dire que nous n’imaginons pas tout ce qu’Il est et tout ce qu’Il peut faire pour nous. C’est une relecture spontanée de cet épisode comme si c’était un épisode de music-hall, avec un peu de strass, beaucoup de paillettes et d’éblouissement : sous le charme, les disciples auraient presque une preuve tangible de la nature divine de Jésus-Christ.

Mais honnêtement, Jésus a-t-Il besoin de se montrer ? Cet épisode de la Transfiguration est-il vraiment une automanifestation de Jésus qui demanderait qu’on Le regarde parce qu’Il est extraordinaire ? Non, je ne le crois pas et je pense qu’il faut sans arrêt relire ce phénomène de la Transfiguration que nous comprenons comme une démonstration, un spectacle. Or la vraie image qui permet de comprendre ce qu’est la Transfiguration est celle qui nous est donnée par saint Paul dans l’épître aux Corinthiens dont nous avons lu un passage tout à l’heure. Il ne s’agit pas d’un phénomène d’illumination, mais d’un phénomène, pardonnez l’actualité, de contamination.

En effet, le véritable sens de la Transfiguration et de la référence à Moïse, c’est le fait que la lumière dont il est question dans les textes est là pour nous "contaminer". Je dis bien "contaminer". En effet, ce qui compte à ce moment-là – les anciens ne lisaient pas ce phénomène comme nous –, c’est le fait qu’au cœur même de ce phénomène, les apôtres sont enveloppés, saisis dans la lumière ; cela les trouble complètement et ils perdent un peu les références habituelles.

Je voudrais méditer avec vous quelques instants sur ce phénomène de contamination ou de contagion. Il y a quand même une chose extraordinaire dans la vie telle qu’elle se développe sur la Terre, c’est que les êtres vivants peuvent avoir des contacts entre eux, même s’ils sont très différents et que ce n’est pas la même vie. La contagion biologique, c’est le fait qu’une espèce de ridicule petit virus avec des pointes et des clous est capable d’attaquer la vie humaine. Cela peut passer par d’autres espèces animales et à ce moment-là, il existe dans tout le règne biologique des ponts, des lieux de communication, des lieux d’échange et à chaque fois nous sommes menacés par ces virus, ces microbes, ces bactéries, cette présence de tel ou tel animal qui peut engendrer chez nous des catastrophes biologiques.

Evidemment, nous voyons tout de suite l’importance de se prémunir, mais ce qui est le plus étonnant, c’est que la vie communique d’un individu à l’autre jusqu’à ce point-là. C’est quand même assez étonnant que nous puissions être victimes du pangolin chinois, ce n’est pas rien ! Cela veut dire qu’il y a entre tous les animaux, tous les vivants au sens le plus large du terme, une sorte de tissu de communication, permettant de passer de l’un à l’autre et de pouvoir à certains moments peut-être améliorer l’espèce et dans d’autres cas au contraire être menaçant et menacer directement la survie de l’espèce – ce n’est pas cela aujourd’hui, n’ajoutons pas à la psychose médiatique ! C’est bien le côté le plus étonnant du règne vivant, la possibilité d’une communication par contagion.

Or, que nous raconte saint Paul dans le texte de la deuxième épître aux Corinthiens ? Il nous raconte un fait incroyable, c’est que la manifestation de la Loi à Moïse. Le fait que Moïse ait reçu la Loi et qu’il l’ait communiquée à son peuple était pour tous les juifs de l’époque, donc pour saint Paul lui-même, un problème fondamental. Comment se fait-il que la Loi qui vient de Dieu puisse se communiquer, être contagieuse pour tous les membres du peuple de Dieu ? Voilà exactement le problème. Aujourd’hui, cela nous paraît des considérations poétiques, un peu aberrantes, mais à cette époque-là, c’était ainsi pour les juifs. Comment étaient-ils juifs sinon parce que la Loi donnée par Dieu à Moïse – premier phénomène de contagion – était ensuite donnée par Moïse aux enfants d’Israël, la contagion étant très virulente – on ne pensait même pas à un vaccin, mais on faisait tout pour se protéger de la violence de cette contamination. C’était trop fort et pour eux – c’est cela qui est au cœur même de ce texte que nous avons lu –, la lumière elle-même était contagieuse. Elle passe de Dieu dans Moïse, de Moïse dans le peuple juif. C’est donc là qu’elle va agir, comme un élément vivant même hétéroclite est capable d’agir à l’intérieur de notre propre corps. C’est surprenant mais ils voyaient les choses ainsi. Par conséquent, quand Paul explique ce qu’a été Moïse, il l’explique par la contagion. C’est celui qui a contaminé par la lumière reçue de Dieu qui a contaminé tout le peuple. Il le contaminait tellement que le peuple était obligé de se recouvrir d’un voile pour ne pas être aveuglé et ne pas perdre les pieds sur terre et pouvoir continuer sa vie, se maintenir, se manifester à travers son histoire.

C’est pour cela que Moïse, dans la mentalité des juifs de l’époque de saint Paul, était beaucoup plus important qu’Abraham. Abraham, c’était la transmission, la contagion naturelle de l’amour, de la vie familiale, la transmission de génération à génération. C’était banal. Mais la contagion de la lumière et du salut, c’était une chose absolument inouïe. Moïse, dès les premiers instants de sa mission, avait pu communiquer avec une force et une violence inouïes la lumière du salut, la lumière de la Loi et cette contagion, cette contamination, avait duré de génération en génération jusqu’à l’époque de Paul où les juifs eux-mêmes, quand ils récriminèrent devant Jésus pour dire qui ils étaient, dirent : « Nous sommes fils de Moïse ». Là ils disent : « Nous avons reçu ce phénomène de contamination de lumière et de conduite de notre vie qui est tout à fait singulière et unique, qui nous constitue dans notre unicité, dans notre singularité de peuple appartenant à Dieu ». Paul attrape au vol le virus mosaïque : « Vous chrétiens, vous avez aussi été contaminés par la même lumière parce qu’elle vient de Dieu, mais au lieu de faire que ce soit Moïse qui se voile le visage pour ne pas vous aveugler, ici c’est Jésus Lui-même qui fait resplendir la lumière de son esprit sur chacun d’entre vous ».

Dès lors, on comprend mieux pourquoi dans la Transfiguration, ce n’est pas simplement le visage du Christ qui est illuminé, mais comme la peintre Nathalie l’a très bien manifesté dans le tableau de la Transfiguration, c’est la lumière du corps entier qui illumine et qui est contagieuse pour tous les êtres, pour tous les hommes, et cette lumière finit par envelopper les apôtres eux-mêmes. Nous sommes ici non plus au stade trois de l’épidémie, mais au stade cent vingt-cinq ! C’est le moment même où l’être du Fils devient le principe de la contagion de cette vie nouvelle, absolument incroyable, insaisissable, hors champ de l’expérience biologique humaine, mais qui va être la métamorphose – c’est le mot grec –, c’est-à-dire la contagion de la lumière divine qui est manifestée par ce signe tout simple de la présence du Christ lumineux dans le cœur des apôtres et qui les enveloppe pour leur ouvrir la perspective du Royaume.

Frères et sœurs, cette image, cet événement de la Transfiguration, nous ne saurons jamais exactement en quoi il a consisté parce que les Évangiles nous racontent que cela a eu lieu mais ils ne nous donnent pas beaucoup de détails sur l’intensité lumineuse et sur la façon dont les apôtres se sont retrouvés avec des difficultés rétiniennes à la sortie de l’épisode. La plénitude de lumière de Dieu avait déjà été partiellement manifestée par Moïse et même si c’était gravé en lettres de mort, c’est-à-dire en pierre, figé, comme s’il avait fallu bloquer cette lumière à la fois pour en garder le souvenir mais aussi pour que les cailloux soient moins lumineux et que l’on supporte la Loi de Moïse, là, nous avons la destinée d’une vie hétérogène à la nôtre parce que cette vie-là n’est pas du même ordre. C’est pour cela que pour les Évangiles, la spécificité de la Transfiguration est la communication de Dieu par la lumière, c’est pour cela que c’est une approche tout à fait extraordinaire du mystère de la communication. Cette vie qui est bien au-delà de tout ce qu’on peut imaginer comme vie, est presqu’aussi étrangère à nous que ne peut l’être un virus ou un microbe par rapport à notre vie normale, et elle est capable d’entrer dans notre être, dans notre manière d’être et de transformer de l’intérieur, de nous contaminer de l’intérieur, de la plénitude de la lumière de Dieu.

Frères et sœurs, c’est sûr qu’aujourd’hui nous ne raisonnons plus du tout dans ces catégories-là, et c’est pour cela que ce texte nous paraît souvent un peu inaccessible et mystérieux, mais sur le fond du problème c’est quand même bien cela l’enjeu. Si nous nous disons que le Christ est venu nous apporter la vie divine, la vie de Dieu, il fallait qu’on puisse comprendre que cette entrée de la vie de Dieu dans notre propre vie était possible, et que ce qui relève de la vie éternelle de Dieu, ce qui aveuglait Moïse et qui aveuglait les Hébreux, nous aujourd’hui, comme dit Paul, nous pouvons le regarder le visage découvert. C’est l’Esprit, c’est cette lumière qui se communique à nous, cette entrée d’une vie nouvelle dans le monde. Et même si cela peut paraître paradoxal à cause des circonstances de l’actualité sanitaire, le phénomène de la contagion entre les vivants est un cas qui illustre assez bien le véritable enjeu des choses, à savoir comment je vais être contaminé par la lumière de Dieu.

Voilà pourquoi on choisit ce texte pendant le Carême : chacun d’ente nous vit déjà sa vie en essayant de tenir, mais en fait nous sommes déjà complétement inondés par la puissance même de la lumière et de la vie éternelle de Dieu, comme elle est en train d’envelopper les trois apôtres dans le récit de Matthieu dont l’illustration nous est donnée de façon moderne à travers le tableau.

Nous sommes appelés à être d’abord récepteurs et transmetteurs de cette gloire et de cette lumière de Dieu, alors frères et sœurs, c’est le mot d’ordre pour aujourd’hui, soyons contagieux de la lumière de Dieu.

 
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