AU FIL DES HOMELIES

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VOIR DIEU AVEC LES YEUX DE NOTRE CHAIR

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (7 mars 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Montée vers le Thabor

Il peut paraître surprenant au premier abord qu'en ce temps de carême, en ce temps de pénitence, l'Église nous propose de méditer sur ce mystère de gloire qu'est la Transfiguration du Christ. Un premier indice justifiant la présence de cet évangile au deuxième dimanche de carême nous est donné dans le texte même de saint Luc où il nous est dit que Jésus est apparu en gloire aux côtés d'Élie et de Moïse, et qu'Il parlait avec eux de son exode qu'Il allait accomplir à Jérusalem. Son exode, c'est-à-dire sa Pâque, son passage de ce monde à son Père, par la mort et la résurrection. Nous l'avons entendu tout à l'heure, ce même Moïse qui se trouve sur la montagne de la Transfiguration auprès de Jésus, avait passé quarante jours et quarante nuits, un carême donc, sur la montagne du Sinaï pour y recevoir la Loi de Dieu. Hier encore, nous lisions au sujet d'Élie, lui aussi aux côtés du Christ en ce jour, que fuyant la colère de Jézabel, il avait marché quarante jours et quarante nuits encore un carême, à travers le désert, vers la montagne de Dieu.

Mis si nous regardons le contexte immédiat de cette page d'évangile, alors les choses sont encore plus précises, car nous voyons que l'évènement de la Transfiguration a lieu tout de suite après que Jésus ait annoncé la première fois à ses disciples qu'Il allait monter à Jérusalem pour y être livré aux mains des hommes, flagellé, torturé et mis à mort avant de ressusciter le troisième jour. Et aussitôt après la Transfiguration, il nous est dit que Jésus tourna résolument son visage vers Jérusalem et qu'Il se mit en marche vers sa croix.

La Transfiguration est donc liée intimement à la Pâque du Christ. C'est au moment où le Christ annonce à ses disciples de façon brutale et inattendue que sa prédication apparemment si merveilleuse, si réussie, devant laquelle les foules s'enthousiasment, cette prédication du Royaume que déjà depuis un an, le Christ proclame sur le bord du lac de Tibériade, va maintenant prendre un chemin nouveau qui conduira Jésus à l'échec, puis à la persécution, à la mort, c'est à ce moment-là que Jésus fait entrevoir à ses disciples la vérité de cette mort, c'est-à-dire qu'elle débouche sur la vie véritable, sur la Résurrection. La Transfiguration de Jésus, c'est donc l'annonce de sa Pâque, de sa Résurrection.

Mais, c'est plus qu'une simple annonce. Il ne s'agit pas d'un miracle passager par lequel le Christ pour un bref instant montrerait à ses disciples quelque chose de la gloire de Dieu. Il y a là plus qu'un miracle, c'est véritablement une révélation : ce que le Christ montre à ses disciples, ce n'est pas un prodige, ce n'est pas quelque chose d'étonnant et de merveilleux, c'est son être profond. Sur la montagne, quelques mois plus tard, en sortant du tombeau, le Christ manifeste ce qu'Il est dans la plus grande profondeur de son être. Cet homme en tout semblable aux autres hommes avec qui ils vivent déjà depuis plus d'une année, cet homme qu'ils voient partager en tout la condition humaine, voici que le tréfonds de son être apparaît, rejaillit sur cette humanité qui est la sienne et la transfigure. La gloire divine que Jésus porte en Lui, puisqu'Il est par nature le Fils de Dieu, la deuxième personne de la sainte Trinité, cette gloire divine qui, pendant son chemin sur la terre, était comme voilée, occultée, précisément pour qu'il puisse partager notre condition humaine, pour qu'Il puisse comme nous, naître, grandir, apprendre, manger, boire, être fatigué, souffrir et finalement mourir, pour qu'Il soit vraiment homme comme les autres hommes, en tout notre frère et notre semblable, cette gloire divine qui pendant sa vie terrestre était comme mise entre parenthèses, voici qu'elle prend possession de son être tout entier. C'est l'humanité même du Christ qui est divinisée. Déjà à la Transfiguration s'inaugure ce qui se réalisera de façon plénière au moment de sa Résurrection, quand véritablement la gloire de Dieu, cette gloire qui est la sienne, et qu'Il porte toujours au fond de Lui, viendra transfigurer de façon définitive non seulement son âme, mais aussi sa psychologie, son cœur, et les moindres fibres de sa chair. Car c'est cela la Résurrection du Christ, c'est la divinisation de l'humanité que Jésus a prise dans le sein de Marie, cette nature humaine, qui depuis l'Incarnation est conjointe à sa nature divine et qui à Pâques, est en quelque sorte envahie par le rayonnement de sa divinité transformée, transfigurée par celle-ci.

Et il ne s'agit pas là, frères et sœurs, d'un mystère quelconque, il s'agit du mystère central de notre foi, et aussi de note plus grande espérance, car c'est le cri de toute l'humanité tournée vers Dieu : "Fais-nous voir ton visage", ce cri de Moïse sur le Mont Sinaï quand il disait, "je t'en prie, Seigneur, montre-moi ta face ?" Dieu l'avait placé dans le creux du rocher, Il avait posé sa main sur lui, parce que, lui disait-Il, "on ne peut voir mon visage sans mourir". C'était une parole mystérieuse, car à vrai dire, pourrait-on voir le visage de Dieu puisqu'Il est incorporel, donc invisible. Il ne peut s'agir que d'une métaphore. Saint Jean nous le dit bien au début de l'évangile : "Dieu, personne ne l'a jamais vu, personne ne peut jamais le voir, mais le Fils qui repose dans le cœur du Père, Lui nous l'a fait connaître", parce que prenant un corps d'homme, Il nous a montré en son visage d'homme le visage de Dieu, accessible à nos sens, à nos yeux. "Nous l'avons vu de nos yeux" dira encore saint Jean, "nous l'avons touché de nos mains et nos oreilles l'ont entendu". Oui, Il prend ce visage d'homme pour que nous puissions voir de nos yeux, le visage de Dieu. Mais quand les apôtres voyaient le visage de Jésus, ils ne savaient pas encore à quel pont c'était le visage de Dieu. Il fallait que dans un éclair, au moment de la Transfiguration, et puis de façon plus durable, lors des apparitions du Christ ressuscité, et surtout de façon définitive, quand ils seront entrés dans le paradis, et nous y entrerons nous aussi après eux et avec eux, ils puissent voir non seulement ce visage d'homme, mais ce visage d'homme divinisé, transfiguré par la divinité.

Quel extraordinaire événement. Car ce désir de Moïse, ce cri de toutes les générations des hommes : "Seigneur je voudrais te voir, Seigneur, je voudrais enfin pouvoir t'étreindre, je voudrais pouvoir de mes yeux, te contempler, et non pas simplement me trouver devant le mystère insondable, inaccessible, ce mystère qui toujours me dépasse et me laisse comme devant le vide, je voudrais Seigneur pouvoir regarder ta face, regarder tes traits". Ce cri de toute l'humanité qui est comme un espoir insensé, voici que Dieu le rend possible, car le visage de son Fils transfiguré, ressuscité, le visage humain divinisé de son Fils, c'est véritablement le visage de Dieu rendu visible à nos yeux de chair, accessible non seulement à notre pensée, par la pointe de notre âme, mais pour notre corps. Telle est la promesse qui nous est faite : ce Dieu tellement lointain, infiniment supérieur à nous, ce Dieu qui, apparemment échappe totalement à notre étreinte, voici que ce Dieu se rend proche, non seulement de note cœur et de notre pensée, mais proche de notre corps, visible pour nos yeux de chair. Et nous le verrons.

Frères et sœurs, quand à la fin des temps, Jésus posera son regard d'homme ressuscité sur nous-mêmes, à ce moment-là nos corps se réveilleront de la poussière, car c'est le regard du Christ qui nous fera surgir des tombeaux, c'est ce regard humain divinisé du Christ, ce regard de Dieu passant à travers des prunelles d'homme, c'est ce regard-là qui nous fera surgir dans la vie, qui ressuscitera notre chair pour que nous puissions échanger ce même regard avec Lui, un regard éternel dans lequel nous verrons Dieu les yeux dans les yeux.

Tel est ce qui nous est promis, telle est la Pâque que nous attendons, la Pâque vers laquelle nous marchons aujourd'hui, perdant ce temps de carême. Et c'est à cela qu'il nous faut nous préparer. Le Carême n'est pas d'abord un temps de pénitence, c'est d'abord un temps d'illumination, un temps où nous nous préparons à voir Dieu, un temps de préparation de notre cœur pour cette joie immense et sans limite, de pouvoir le regarder de nos yeux et être comblés par son visage. Frères et sœurs, que notre carême se situe à cette profondeur dans nos cœurs, que ce soit véritablement le désir de Dieu, le désir de voir la face de Dieu qui nous habite et grandisse en nous, et qui jour après jour, déborde de nos cœurs pour qu'à Pâques, vraiment nous soyons prêts à entrer dans ce mystère de la gloire de Dieu.

 

AMEN

 
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