AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA TRANSFIGURATION : VÉRITÉ OU ILLUSION DU CORPS DE L'HOMME ?

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (27 février 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Mont Thabor : Basilique de la Transfiguration

"Maître, il est heureux que nous soyons ici, si tu le veux, plantons trois tentes : une pour toi, une pour Moise, une pour élie". Il ne savait pas ce qu'il disait." Frères et sœurs, quand nous utilisons le mot de "transfiguration", savons-nous, nous-mêmes, ce que nous disons ? Ce mot de transfiguration qu'évoque-t-il en nous dans notre sensibilité religieuse, dans notre-foi chrétienne ? Si vous faisiez un test pour mesurer votre première réaction, vous remarqueriez peut-être que ce mot de "transfiguration" évoque un moment de bonheur, une sorte de "paradis artificiel" que Jésus aurait créé au moment même où il voulait révéler de manière plus intime à ses disciples qui Il était. Ce mot de "transfiguration" évoque une lumière irréelle, un phénomène d'apparition assez mystérieuse, dans notre première réaction nous aurions plutôt l'impression que Jésus s'est "dé-réalisé" et s'est "dématérialisé " et qu'Il a perdu sa condition corporelle et charnelle pour "paraître" un peu plus qu'un homme tout en gardant sa "forme" humaine. A tel point, que nous pourrions nous demander si cette transfiguration n'est pas un moment d'illusion dans la conscience des disciples comme la vision d'un fantôme et qu'alors, ils éprouvent un sentiment de peur, ils ne savent plus très bien que penser ni que dire. Eux aussi avaient été entraînés dans un paradis artificiel, comparable à ceux que l'on accuse parfois la liturgie de créer avec les chants, la musique, l'encens, le bonheur qui nous fait oublier notre vie quotidienne, petite parenthèse de l'illusion du rêve : si après tout la religion n'était là que pour rêver ou pour sauvegarder dans un coude à coude chaleureux cette possibilité de perdre totalement le sens de la réalité à laquelle nous devons faire face sans arrêt.

Comment se fait-il que nous pensions des choses pareilles ? comment ce mot transfiguration peut-il évoquer en nous quelque chose d'aussi irréel ? Comme si le Christ, pour mieux paraître Dieu avait diminué la densité de la réalité de son humanité et de sa chair ? En réalité, s'il y a eu transfiguration ce jour-là elle s'est accomplie dans sa chair, cette chair qu'Il avait reçue de la vierge Marie, une chair semblable à la nôtre en tout point, excepté le péché : c'est bien cette chair qui a été transfigurée. La transfiguration n'a rien à voir avec un monde imaginaire, illusoire, de vision, que nous pourrions nous créer. La transfiguration est le moment où le Christ manifeste au cœur même de sa chair l'infini mystère de sa gloire et de sa divinité. Elle est une école de réalisme, loin de nous enseigner que Jésus ait voulu devenir un fantôme, elle nous montre au contraire le Fils de Dieu manifestant sa gloire dans me chair humaine, bien réelle, bien charnelle. Et la vision de la gloire de Dieu qu'ont eue les disciples n'est pas la vision d'un fantôme ou d'un ectoplasme, mais la chair même de Jésus glorifiée, porteuse de toute la gloire qui se tenait cachée en elle.

C'est bien l'œuvre même de l'Esprit symbolisé par la nuée qui s'empare de la chair du Christ et qui enveloppe ensuite les trois témoins Pierre, Jacques et Jean, et à travers eux, qui ne cesse d'envelopper chacun d'entre nous de sa lumière pour que nous soyons les témoins authentiques de la réalité de la chair du Fils de Dieu, réalité transfigurée, réalité manifestée dans la gloire à la face du monde et à la face de tout croyant. Oui, désormais, nous pouvons voir Dieu : auparavant à Moise et à Élie qui voulaient contempler la face de Dieu, il avait toujours répondu : "Nul ne peut voir ma face sans mourir", mais désormais c'est un règne nouveau qui s'inaugure nous pouvons contempler Dieu face à face et voir s'accomplir en nous ce mystère inattendu et inouï c'est précisément dans la chair du Christ et avec leurs yeux de chair que les apôtres ont vu la gloire de Dieu. Dieu a accompli ses promesses, dans la réalité même d'une chair semblable à la nôtre, a resplendi réellement la réalité de la divinité du Fils.

Si nous lisons ce texte en ce moment de Carême, c'est pour que nous sachions dans quelle direction nous marchons. Qui que nous soyons, pécheur ou non, croyant, non-croyant ou mal croyant, homme de bonne volonté ou de mauvaise volonté, tous, nous marchons vers la Résurrection de notre chair et tous nous marchons vers ce moment dans lequel Dieu fera resplendir la beauté de sa gloire dans toute chair humaine. Et quand nous marchons sur ce chemin de carême et que nous faisons, comme nous le disons des efforts de carême qui doivent nous aider à nous ressaisir et à ne pas nous laisser aller sur un chemin de facilité, l'Église, par le mystère de la transfiguration vient nous rappeler que notre corps ne nous a pas été donné simplement pour le macérer, pour l'avilir ou le contraindre, mais l'Église veut nous faire pressentir que le chemin de notre gloire passe par notre corps, parce qu'il est passé par le corps du Christ. Notre foi n'est pas une foi désincarnée, dé-réalisée, notre foi n'a rien à voir avec un "idéal", notre foi passe par notre corps et par notre chair. Saint Paul nous le rappelait encore tout à l'heure : l'œuvre de l'Esprit en nous c'est de transformer de gloire en gloire notre chair, dans notre cœur, dans notre esprit, pour que se réalise en nous l'image du Christ. Ainsi dans ce carême, nous ne sommes pas arrachés aux conditions habituelles de "température et de pression" de notre existence humaine, nous ne pratiquons pas je ne sais quel doping spirituel, dans notre Carême nous sommes d'abord remis en face de nous-mêmes dans notre condition charnelle.

Où en sommes-nous de ce point de vue-là ? Quelle est notre foi de chrétiens dans la réalité charnelle de notre salut et de notre Résurrection ? La question est extrêmement grave car si Dieu a voulu manifester la gloire de son Fils dans une chair humaine, il s'agit de savoir si nous chrétiens, nous voulons que notre corps, notre chair soient oui ou non un lieu de transfiguration. Non pas une de ces transfigurations que nous effectuerions nous-mêmes et qui risque de toute façon d'être un mensonge, mais une transfiguration dont nous laissons à Dieu le soin et la réalisation pour que notre condition charnelle trouve son véritable statut transfiguré et glorifié. Le débat se situe sans doute à ce niveau-là : vis-à-vis de notre corps et de notre condition humaine, voulons-nous de fausses transfigurations, des illusions, des paradis artificiels, des moyens faciles de nous créer par nous-mêmes du plaisir, du bonheur, ou même de l'élévation morale ? Ou bien, est-ce que nous acceptons que notre corps créé, tel qu'il est sorti des mains de Dieu, image de Dieu, soit progressivement le lieu de la transfiguration de l'amour de Dieu et du salut de Dieu, par tout ce qu'Il nous veut de bien et de bénédiction. Croyons-nous vraiment que Dieu nous donnera la vérité de notre existence de chair et de sang par la puissance de sa Résurrection ? Si ce temps de conversion qu'est le Carême avait simplement réussi à réveiller en nous cette question : notre corps est-il ce lieu où doit se manifester la vérité de notre être par la Résurrection du Christ, ou au contraire, notre corps est-il le lieu du mensonge, pour qu'ensuite il dépérisse et ne soit plus capable d'être le support d'une quelconque transfiguration ? Car ce que nous avons gâché par nos illusions et nos mensonges, nous l'avons gâché. Et même si le pardon et la miséricorde de Dieu sont infinis, ils ne peuvent pas transfigurer ce que notre mensonge a détruit et réduit à l'état d'illusions.

Je voudrais simplement illustrer ce que je viens de dire par une réalité qui aujourd'hui devient de plus en plus grave et menaçante pour notre société et pour la vie de chacun d'entre nous. J'en ai déjà plusieurs fois parlé dans cette église, il s'agit du problème de l'avortement. En effet, l'avortement, cela concerne essentiellement des corps, et je dis bien des corps au sens le plus profond du terme, non pas de la simple chair de boucherie comme on la traite, des corps en vérité, c'est-à-dire ce lieu même dans lequel est appelée à resplendir la gloire de Dieu. Et si par toute une histoire, nous en sommes arrivés au point où nous en sommes, il faut que nous nous demandions comment s'est glissé progressivement le mensonge qui "transfigure" la réalité de notre nature humaine pour la défigurer. Il est certain qu'il y a d'abord un premier mensonge d'ordre "technique" : le fait d'avoir à notre disposition un outil scientifique et technique avec lequel nous jouons à l'apprenti sorcier, non pas que la technique ou la science soient mauvaises, il ne s'agit pas d'être écologiste par peur ou refus de la technique, mais parce que l'usage que nous pouvons en faire est grisant et qu'à partir d'un certain stade, nous nous laissons prendre au piège, fascinés par cet outil et devenons très capables de créer suffisamment d'illusion ou de mensonge pour nous persuader que l'on peut faire servir certains outils et procédés à des fins "humanitaires". Et nous voici tombés dans la conception de l'homme "utilisable", du corps-machine, du corps robotisé, s'il ne correspond plus aux normes de la "fabrication" et de la "production".

Puis, voici que se glisse le mensonge "social": n'a-t-on pas dit, pour défendre la loi de l'avortement, qu'elle était une manière de réaliser une certaine forme d'égalité ?

Vient ensuite le mensonge "légal" : n'a-t-on pas promulgué une loi qui n'en est pas une, puisque précisément cette loi renvoie la personne qui en est l'objet, la mère qui attend un enfant, à son seul jugement : elle seule peut décider de sa détresse ; elle seule peut juger de la valeur de la loi pour son cas! Ainsi la "détresse" de cette mère, la place, pour ainsi dire, au-dessus de la loi et, d'une certaine manière c'est la loi que la met "hors-la-loi", capable de juger seule, de ce qu'elle doit faire, sa détresse, et c'est la première fois que cela arrive, étant au-dessus de la loi. Ce n'est pas la loi qui donne des normes de comportement de la mère. C'est la détresse individuelle qui donne les normes de l'application de la loi.

Arrive ensuite le"mensonge" qui façonne le comportement des médecins et du corps social tout entier : par un enchaînement "naturel" des choses, parce que nous continuons à vivre dans une sorte de torpeur, on en vient à réglementer l'utilisation des fœtus et des tissus fœtaux. Et comme il faut trouver des "principes humanitaires", on démontre que l'utilisation doit être réglementée pour des fins thérapeutiques ou scientifiques et non pour la production de cosmétiques et de produits de beauté. J'ai lu encore récemment dans un journal qui est tout à fait mondain et qui s'y entend en "transfiguration" mensongère de l'information publier l'opinion d'un professeur de biologie qui fait autorité en la matière : "Comme dans le cas des greffes d'organes, l'élaboration d'une loi définissant les conditions d'utilisation scientifique des tissus fœtaux symbolise la progression de notre société vers une solidarité inter humaine renforcée". Il poursuit dans un amalgame saisissant : notre société a aboli la peine de mort, elle a donné aux femmes le choix entre le maintien et l'interruption de la grossesse (vous remarquerez qu'il s'agit évidemment d'un choix !) et elle ne peut que favoriser ce nouveau choix de l'homme dévoué à l'homme plutôt qu'à des préjugés.

Ce genre de texte devrait se passer de tout commentaire : pourtant il nous ramène au cœur même du mystère de la transfiguration. Nous touchons ici ce qui est le plus grave et le plus lourd de conséquences : déjà depuis un certain temps, nous nous laissons tromper par le vocabulaire : on parlait autrefois de l'avortement comme d'un crime, le Concile Vatican. II utilisait l'expression traditionnelle : "un crime abominable". Maintenant, on en parle comme d'un acte de mort". Or, il y a plus qu'une nuance entre les deux. Que cache cette transfiguration par le vocabulaire ? Et quand on parle " du droit de la femme à disposer de son corps", que cache cette "transfiguration" par le vocabulaire ? Comment disposons-nous de notre corps ? Est-ce au moment où une femme est féconde ? transfigurée par le pouvoir créateur de Dieu, qu'à ce moment-là elle pourrait disposer de son corps comme elle veut ? Ne pourrait-elle pas aussi en disposer auparavant, d'accord avec son partenaire ? Quelles sont les "transfigurations" de mensonge qui se cachent derrière toutes ces formules qui ont miné notre intelligence et notre cœur ? D'où viennent ces transfigurations de mensonge, d'illusion, et de bonne conscience qui ont défiguré le corps humain, l'amour humain ? La seule réalité qui pouvait transfigurer notre corps et notre chair, c'était l'amour humain. Où en sommes-nous maintenant de cette transfiguration mensongère du corps uniquement par la recherche du plaisir ? Nous sommes les témoins, au cœur du monde, non seulement d'un respect dû au corps pour des motifs humanitaires, ce qui est déjà très important, car c'est l'ordre de la création qui est en jeu, c'est fondamental, c'est la base de tout, même du salut, mais en plus nous risquons d'être plus menteurs que nos frères, car nous célébrons le fait que le corps de l'homme est appelé à la transfiguration par la Résurrection du Christ. Et nous avons commencé ce chemin du carême parce que nous croyons vraiment que notre corps est appelé à être transfiguré, parce que nous avons contemplé, par les yeux des disciples, le corps du Christ transfiguré.

Alors pouvons-nous continuer à vivre dans le mensonge et les illusions de toutes les fausses transfigurations qui nous sont promises et qui ne donnent rien, je n'en veux pour preuve que l'infécondité qu'elles proposent avec une obsession absolument névrotique ? Ou au contraire, nous laisserons-nous saisir par la transfiguration de Dieu pour en être témoins ? Transfiguration de nos corps dans le couple par la transfiguration de l'amour, transfiguration du corps de la femme par sa fécondité, resplendissement du pouvoir créateur de Dieu en elle, transfiguration de notre être et de notre manière de vivre les uns pour les autres par le respect fondamental de toute vie qui à partir du moment où elle apparaît, doit être protégée, précisément parce qu'elle est faible : elle doit être investie de toute la tendresse à laquelle elle a droit et non pas d'une tendresse dont elle aurait besoin pour être reconnue ?

Frères et sœurs, aujourd'hui encore l'évangile nous remet devant le mystère de notre être, de notre corps, de notre destinée de Résurrection. Accepterons-nous sur notre propre existence le projet de la vérité transfigurante de Dieu ? Ou bien, nous laisserons-nous encore aller a toutes les illusions qui ne feront que le défigurer ? Transfiguration ou défiguration de l'homme ?

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public