AU FIL DES HOMELIES

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IL EST HEUREUX QUE NOUS SOYONS ICI ...

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (3 mars 1996)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Seigneur, il est heureux que nous soyons ici". Frères et sœurs, qui, un jour dans sa vie, n'a pas voulu retenir un moment de bonheur su­prême, un instant heureux qui semblait changer à ce moment-là comme la tristesse de toute sa vie ? Qui, comme le poète n'a pas pensé un jour : "O temps, suspends ton vol", que les choses puissent s'arrêter, que ce qui a été effleuré comme le moment le plus heureux, le plus sublime, le plus éclatant dans notre vie, ne prête à désirer à ce moment-là une éternité qui n'a pas de fin ? Qui n'a porté dans son cœur le désir de voir renouveler de tels moments de bonheur et qu'ainsi la vie ne soit plus remplie que de la lumière qui peut jaillir de la joie d'un instant qui prend visage d'éternité ? Qui, un jour, n'a fait ce rêve ? Qui, comme Pierre, n'a dit peut-être à une personne : "Il est heu­reux que nous soyons ici, de vivre ce que nous vivons, de pouvoir laisser le moment si court devenir réelle­ment éternité, visage de Dieu ?"

Frères et sœurs, je crois que même si saint Luc par ailleurs dit que Pierre ne savait pas ce qu'il disait, Pierre a compris qu'il arrivait dans sa vie un moment important où il était capable de saisir la grâce même de Dieu dans sa vie, qu'il arrivait à comprendre à travers ce qu'il voyait que Jésus était vrai Dieu et vrai homme et mieux que son humanité à lui était capable d'être touchée tellement par cet instant de bonheur qu'il a réellement cru que cela était possible pour lui.

Pierre se laisse atteindre par cet instant de plénitude qu'il voudrait éternité. Et je crois que c'est un réel bonheur en somme que de pouvoir saisir au-delà des apparences ce qui fait le cœur et le secret d'un homme, qu'il est extraordinaire de voir, à travers la réalité qui nous est directement accessible, l'invisi­ble et le mystère d'un être, surtout si cet être est Dieu et que cela puisse rejaillir sur nous. Vous pouvez comprendre jusqu'à quel point pour la Transfigura­tion, il y a dans l'instant même de cet événement la communion et l'alliance réelle de Dieu et des hommes qui se révèlent, le ciel rejoint la terre. Dieu rejoint l'être humain en un homme, vrai Dieu et vrai homme, Jésus-Christ.

Pierre comprend parce qu'il entend la voix : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé ". Pierre saisit parce qu'il est lui-même saisi dans la nuée lumineuse que l'Écriture nous révèle comme la puissance, la force et l'Esprit du Seigneur. C'est ce que dit saint Paul dans son épître que nous avons entendue, "nous avons l'Esprit du Seigneur, nous allons nous aussi de gloire en gloire et cette force et cette puissance du Seigneur, c'est son Esprit". Nous sommes désormais chrétiens dans la nuée lumineuse, dans l'instant suprême et éternel de la présence de Dieu. C'est à ce titre que la Transfiguration est véritablement une théophanie, une manifestation de Dieu.

Mais il y a une ombre dans cet événement car la Transfiguration révèle en négatif non pas le bon­heur, mais le malheur. La Transfiguration avant d'être la préfiguration de la Résurrection est surtout le signe qu'un jour, cet homme transfiguré sera défiguré sur la croix. Le tableau même de la Transfiguration : Jésus au milieu d'Elie et de Moïse révèle le jour où Il sera sur la croix au milieu de deux larrons. La Transfigu­ration, manifestation trinitaire aux yeux des disciples, laisse apparaître Jésus qui connaîtra la solitude, lui le seul Dieu, avec même plus ni Pierre, ni Jacques, mais plus que Jean avec Marie et quelques femmes pour contempler un homme blessé, un Dieu atteint dans son humanité par la souffrance, par le malheur, par la détresse et par l'angoisse, Dieu abandonné à Lui-même. Le moment d'éternité, le moment de bonheur révèle en négatif toute la détresse, déjà le drame qui habite cet événement de la Transfiguration. Et même si nous allons vers le Salut avec Jésus, les propos entre Moïse, Elie et Jésus en parle comme d'un exode car ils s'entretiennent de sa route vers la Pâque, vers la Passion, vers la mort, ils s'entretiennent dans l'éternité de Dieu, de son dessein temporel à travers cet homme, ils s'entretiennent de réalités difficiles dans un moment si fragile de bonheur.

Frères et sœurs, pour nous, chrétiens, je crois qu'il en va de la même réalité que celle que le Christ vit. Notre baptême nous a introduits dans le Royaume et quand nous avons été baptisé, le baptême nous a fait naître à la contemplation d'un Dieu : Père, Fils et Esprit, d'un Dieu relation, d'un Dieu qui est alliance. Et pourtant le baptême nous introduit dans un Exode loin de ce monde pour que ce monde connaisse la Transfiguration. Notre baptême nous introduit à être à l'image du Christ, il nous introduit à comprendre ce que réalise la Passion, la souffrance en nous, elle nous fait réaliser un passage vers la gloire. Notre baptême nous introduit à contempler dans le Fils de Dieu, dans ces instants suprêmes de bonheur que l'on peut parfois saisir dans la gloire que l'on peut connaître à laisser le mystère de Dieu nous envahir et pourtant le baptême révèle aussi dans notre vie tout ce qui n'est plus l'ins­tant du bonheur, qui n'est plus que la marque du pé­ché, de la fragilité et de la souffrance. Il y a une sorte de paradoxe dans notre vie, c'est que, comme l'évoque saint Paul, nous ne devrions plus avoir le visage voilé, mais nous devrions avoir un visage heureux, heureux d'être sauvés, d'être transfigurés, d'être ressuscités. Mais tout le bonheur que nous avons pris avec Dieu, que nous avons pu connaître, comment se fait-il que cela dans le quotidien de nos vies se délite ? pourquoi parfois ces instants de présence pleins de la vie de Dieu dans notre vie quotidienne ne sont-ils plus que la marque de l'absence et du vide ? comment se fait-il que nous puissions dire : Christ est ressuscité, Christ nous transfigure quand, paradoxalement, notre vie ne révèle souvent que le péché, la fragilité et la faiblesse ?

Il me semble, frères, que le mystère chrétien n'est pas le mystère d'une utopie, il est le mystère d'une vie qui a compris un jour dans un instant de bonheur que Dieu était capable de nous sauver, quelle que soit la manière dont ce bonheur nous est arrivé et que dès lors tout ce que nous pouvons vivre de diffi­cile n'est pas à effacer, n'est pas non plus à ignorer. Il faut savoir accepter que les choses parfois ne s'arran­gent pas, elles empirent, parfois même dans notre vie il y a des enchaînements qui font que le secret même de la vie, d'une vie blessée nous dépasse et nous la subissons. Mais ce que le chrétien croit, c'est que c'est un moment de bonheur dans cette vie qui peut faire rejaillir dans tous les instants les plus difficiles une lumière dans nos ténèbres, une transfiguration dans la nuit. C'est cela la foi en un Dieu de l'exode et il est légitime d'avoir un visage triste, il est légitime que le chrétien porte parfois sur son visage le malheur, il est légitime que la souffrance nous envahisse parfois, mais il est aussi légitime, sans être utopique, de croire que ce qui est plus grand et plus fort que nous, c'est Jésus qui, connaissant dans son humanité toute souf­france, toute passion et toute mort, a quand même laissé jaillir au-delà de lui une lumière qui aujourd'hui brille en nous et une espérance.

J'aimerais, pour conclure, citer un philosophe qui, à mon avis, est aussi un poète, le philosophe So­ren Kierkegaard, un danois, et peut être pourrions-nous faire nôtres aujourd'hui les mots de cet homme, car pour le chrétien habité par l'Esprit Saint, il est des témoignages de bonheur qui éclairent nos ténèbres. "Il est une joie, une victoire sur le monde, bien que le monde ne la connaisse pas, bien qu'à l'instant de la mort elle ne brille pas, transfigurée, aux yeux de tous : elle porte haut son témoignage dans le silence de la nuit. Il est une espérance, légère comme l'oi­seau, elle plane au-dessus des abîmes, une espérance en la gloire de Dieu. Il est une force de l'âme : elle n'est point éprouvée dans un combat contre les enne­mis du dehors, mais dans la lutte avec la perfide sa­gesse des passions, l'impulsion aveugle des instincts. Il est une clémence, une douceur, essence incorrupti­ble d'un esprit paisible : elle témoigne avec plus de force que mainte brayante confession, elle n'excite pas la contradiction, elle l'apaise et l'adoucit, Il est un amour qui aime le premier, il est un amour qui aime les ennemis, un amour qui aime dans la vie et qui aime dans la mort. Il est une miséricorde qui cherche la veuve et les orphelins, qui abandonne tout pour l'amour de Christ. Il est une compassion qui traverse la vie dans la pauvreté, les mains vides, elle ne possède ni or, ni argent, mais un unique trésor terrestre, un linge précieux qui sert à essuyer les lar­mes, elle ne possède qu'une richesse, les larmes. Il est un esprit de conciliation qui remporte la plus belle victoire du monde, elle gagne les vaincus. Il est une paix, l'incompréhension et la raillerie ne la troublent pas, elle survit d tout conflit, énigme insoluble aux yeux du monde, une paix divine qui passe tout enten­dement. Tous ces témoignages ont maintenant, main­tenant avant tout et dans tous les siècles, un témoin, l'esprit qui rend témoignage au ciel, mais ils ont aussi, en même temps et tous, la promesse pour la vie présente. Mais hélas, nous portons tous ces esprits dans des vases d'argile."

Frères, c'est cette espérance que nous portons dans des vases d'argile, mais c'est cette espérance, bonheur que peut-être un jour nous aurons à annon­cer, qui fera se lever une lumière plus forte que la nuit. Le moment du bonheur, d'une joie et d'une paix aujourd'hui et pour l'éternité deviendra réellement jour de bonheur, de gloire et de transfiguration éter­nels. Nous, chrétiens, aujourd'hui qui vivons dans ce monde en levant de sur notre visage le voile qui cache les moments de bonheur, non pas en pensant que tout va bien, que tout va s'arranger, mais en levant le voile de notre humanité pour laisser transparaître dans cette humanité le salut qui nous a touché, nous manifeste­rons que tout être est capable d'être transfiguré, pour que, lorsqu'un homme dans l'Exode de la vie ren­contrera un chrétien, il puisse voir jaillir sur son vi­sage la lumière de la Résurrection.

 

 

AMEN

 

 
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