Imprimer

UN MINISTÈRE DE VIE OU DE MORT

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (8 mars 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


Lumière au Mont Thabor

 

Frères et sœurs, avez-vous choisi le ministère de la mort ou le ministère de la vie ? C'est ce que saint Paul nous dit dans son épître, parlant de Moïse recevant la Loi, ayant été transfiguré par cette présence de Dieu qui lui donne les commandements, comme on aime à le dire, plus exactement ses Paroles, paroles qui semblent limiter certaines actions des hommes, ceux qui ensuite voient Moïse ne peuvent le voir face à face et le contempler, tant la gloire du Sei­gneur resplendit sur lui. Pourtant saint Paul nous dit : "C'est le ministère de la mort, et ce ministère de la mort s'il fut aussi glorieux, combien plus sera glo­rieux lé ministère de la vie, c'est-à-dire le ministère de l'Esprit", l'Esprit qui fait agir le chrétien, l'Esprit reçu au baptême, l'Esprit qui, lorsqu'Il demeure quel­que part, fait jaillir la liberté, donc Esprit qui ne limite pas, Esprit qui ne régule pas, Esprit qui ne normalise pas. Alors, avons-nous choisit le ministère de la mort ou le ministère de la vie c'est-à-dire de l'Esprit ?

Je crois que c'est la question qui nous est po­sée aujourd'hui, à nous, chrétiens, à nous, Église dans ce monde. Quelle est l'action du chrétien ? quelle est l'action de l'Église aujourd'hui ? Cette action est-elle un ministère de mort qui consisterait simplement à édicter la loi, la règle et la norme ? ou est-elle un mi­nistère de l'Esprit qui fait jaillir la vie, qui permet la liberté et fait accéder à la grâce ? Le mystère de la Transfiguration est là aussi pour nous le rappeler, car il ne faut pas se tromper entre les deux ministères, ils sont incompatibles. Saint Pierre lui-même, cela dit, s'est trompé. Saint Pierre vient, juste avant la Transfi­guration, de dire : "Mais, Seigneur, Tu es bien le Christ", lorsque le Seigneur lui posait la question : "Qui suis-Je ? qui dit-on que Je suis ?" Pierre confesse que Jésus est le Christ, autant dire qu'il ar­rive à discerner qui est cet Homme en disant qu'Il est le choisi, l'oint, c'est ce que signifie Christ, qu'Il est donc Celui qui est envoyé de Dieu Il a à la fois la réalité même de la divinité par grâce et la réalité même de cette humanité envoyée.

Pourtant quand Pierre voit le Christ transfi­guré sur une haute montagne, alors qu'il est à peine éveillé, encore dans le sommeil, avant que Moïse et Elie ne commencent à partir, il veut arrêter, il veut statufier la réalité et les personnages, et il dit : "Construisons trois tentes, parce qu'on est si bien ici qu'on va mettre le clapet final juste à ce moment-là pour arrêter et être bien ensemble". Or le Christ transfiguré, ce n'est pas simplement un beau spectacle à voir. Saint Pierre peut-être se croyait-il au cinéma, comme lorsqu'on voit un film, même si parfois il dure plus de trois heures, si celui-ci est bien on ne s'en rend pas compte, saint Pierre a cru qu'il était en train de regarder un magnifique spectacle, un film plein d'aventures, de personnages tout aussi brillants et lumineux les uns que les autres, qui commençait à remplir sa vie et il voulait simplement arrêter le film, "arrêt sur image", pour pouvoir en profiter pleine­ment, sans en faire d'ailleurs profiter les autres.

Or arrêter ainsi le Christ dans sa Transfigura­tion, c'est un ministère de mort. La Transfiguration n'est pas un spectacle. La Transfiguration n'est pas une illusion, la Transfiguration n'est pas un artifice, elle est la Révélation de Jésus Lui-même, mais elle est la révélation de sa pleine humanité qui est capable de dire ce qu'Il est réellement en tant que Dieu. Mais ce qu'Il est réellement, c'est Moïse et Elie qui le disent, et c'est Dieu qui le dit. En effet que disent Moïse et Elie du Christ transfiguré ? ils disent qu'Il est Celui qui accomplit son Exode, ils disent qu'Il est Celui qui est en chemin sur la route des hommes, qu'Il est sorti du sein du Père pour aller vers la Jérusalem, qu'Il est Celui qui accepte de partir pour arriver, Il est Celui qui se met en route en compagnie des hommes, Il est Celui qui accepte de traverser le désert des vies et des mondes, Il est Celui qui accepte pleinement son hu­manité.

Et que dit le Père ? "Celui-ci est mon Fils. Celui-ci est mon Élu. Ecoutez-Le". Autant dire que lorsque Dieu dit cela de Jésus, Il dit parfaitement qu'Il n'est pas un être au-dessus, superstar du monde des Dieux, mais qu'Il est bien le Fils, le Fils étant Celui qui accepte de se reconnaître comme héritier de l'Amour d'un Être, le Fils qui accepte de dire qu'Il est réellement Celui qui veut accepter la volonté et la mission, le don et l'humanité que le Père Lui a fait pour accomplir sa vocation de Fils. Cette vocation de Fils, le Christ en est conscient puisqu'Il l'a annoncée entre la question du "Qui suis-Je ?" et l'événement de la Transfiguration, Il a annoncé sa Passion : "Le Fils de l'Homme doit être crucifié, doit mourir, le Fils de l'Homme va être porté à la mort, le Fils de l'Homme va être Celui qui va connaître profondément l'huma­nité par l'expérience de la mort". Et c'est cela que révèle pleinement la Transfiguration. Et c'est cela le ministère même de l'Esprit, c'est-à-dire de la Vie.

Autant dire que si nous devons écouter, nous aujourd'hui, le Fils est l'Élu de Dieu. Que nous sera-t-il dit ? que, si nous sommes chrétiens, c'est que nous sommes baptisés, si nous sommes baptisés, c'est que nous sommes enfants de Dieu, si nous sommes en­fants de Dieu, c'est que nous sommes fils de Dieu. Autant dire que, à nous aussi, dans notre vie nous sera dit précisément notre exode, notre départ, qu'à nous aussi sera signifié, dans le mystère même de la foi, que ce que nous vivons c'est bien une pâque, que ce que nous accomplissons, c'est bien un exode, parfois une sortie, un arrachement de notre sommeil, une sortie et un arrachement du cocon que nous nous construisons pour avancer dans la réalité du monde d'aujourd'hui, de la route des hommes et de notre vie vers la Jérusalem, c'est-à-dire vers l'accomplissement, le sens même de notre vie, la volonté du Père pour nous, notre vocation de fils.

Et si l'on écoute encore aujourd'hui Jésus, le Fils de Dieu, c'est pour nous entendre dire, comme Il le dit dans l'évangile : "Qui est mon père ? Qui est ma mère ? Qui est ma sœur ? Qui est mon frère ? celui qui écoute ma Parole et qui accomplit ma volonté". Si nous écoutons aujourd'hui encore Jésus Christ, c'est pour nous entendre dire qu'il faut prendre sa croix et le suivre, que : "qui veut sauver sa vie la perdra et qui la donnera la sauvera". Et c'est dans cet acte même, c'est dans cette manière même d'être et d'agir qu'alors la Transfiguration germera au plus profond de nous-mêmes. C'est ce qui se passe pour le Christ acceptant son Exode, se mettant dans la situation du Fils, c'est-à-dire Celui qui prie puisque la Transfiguration vient du cœur même de la prière, c'est-à-dire dans la situa­tion de celui qui demande, qui reconnaît et qui remer­cie. Et Jésus, à la fin de la Transfiguration, se retrouve seul comme nous sommes appelés à nous retrouver parfois seuls avec nous-mêmes. Mais pourquoi ? pour faire face justement à tout ce mystère de la vie, pour regarder en face de nous ce que c'est que d'être homme c'est-à-dire choisir entre un ministère de mort et un ministère de vie. Allons-nous donc construire un monde illusoire et artificiel ? Allons-nous promouvoir un christianisme de la règle morte et de la loi ? Vou­lons-nous avoir une Église qui ne serait simplement qu'une réalité humaine capable de dire ou de ne pas dire ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire ? Ou bien serons-nous ceux qui auront choisi le ministère de l'Esprit, c'est-à-dire de la vie et de reconnaître cha­que homme comme devant être un vivant.

Il y a cette humanité qui est appelée à se re­trouver elle-même pour être divinisée. Un théologien disait à ce propos : "plus la nature est nature, plus la grâce est grâce qui rend la nature à elle-même", cela signifie pour nous que ce que nous sommes appelés à être, c'est être fils de Dieu. Ce que nous avons à vivre c'est de laisser peu à peu s'enraciner en notre être le don de Dieu pour nous qu'est notre humanité dans notre histoire, nos actions, notre vie, notre pensée, tout notre être. C'est seulement ainsi qu'encore au­jourd'hui, Dieu pourra dire à chacun de nous : "Tu es mon fils, tu es l'élu, écoutez-Le". C'est à cela que le chrétien est appelé.

Frères et sœurs, un ministère de mort ou un ministère de l'Esprit, c'est-à-dire un ministère de vie et un ministère de liberté. Je pense que, si les apôtres ont gardé après la Transfiguration le silence, c'est parce que la vision du Christ qui laisse jaillir pleinement le secret même de l'humanité appelée de l'intérieur à être saisie par l'Amour, par la Lumière de Dieu, à en être transformée, comme le dit saint Paul, à en être convertie, c'est-à-dire le cœur bouleversé et retourné, cet événement a été si grand en eux que seul le silence pouvait s'établir car désormais c'était dans ce qu'ils allaient être au jour le jour que le mystère de la Trans­figuration du Christ se dirait à travers la croix, à tra­vers la Passion, à travers les épreuves, à travers les souffrances, c'était tout cet Exode, toute cette Pâque qui en filigrane, peu à peu se révélaient comme le vrai sens de notre humanité. C'est-à-dire nous ne sommes pas faits pour cela, nous sommes faits pour être fils, et fils de Dieu c'est-à-dire pour la vie, la liberté, c'est-à-dire pour l'Esprit. Que cet Esprit saint dont le prêtre vous souhaite la bienvenue dans toute cette liturgie soit pour vous la grâce même dans votre vie, pour que votre vie justement prenne le visage de Dieu.

 

 

AMEN